Tendances Politiques Internationales, Crise Climatique, Géoéconomie

02 mai 2008

Quindi... Crises de fin de décennie - 1. Une Crise Alimentaire mondiale, un "tsunami silencieux", qui exige une réponse internationale exécutée en trois temps

Quindi_fao_avril_2008_crise_alime_2 La formule a été trouvée par Josette Sheeran, Directrice Générale du Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM - WFP), le "Tsunami Silencieux", est en réalité une vague inflationniste impressionnante des produits alimentaires à l'échelle mondiale. Cette augmentation des prix des aliments, sans augmentation correspondante du pouvoir d'achat, a déjà causé des émeutes et des crises gouvernementales dans une série de pays répartis sur tous les continents (notamment en Haïti, Egypte, Indonésie, Philippines, Thaïlande, Côte d'Ivoire, Cameroun); 37 pays sont menacés par des réductions importantes de leurs stocks agricoles (voir carte), l'insécurité alimentaire, pouvant aller dans certains cas jusqu'à la généralisation de la malnutrition, a eu pour effet la mise en place de mesures gouvernementales urgentes (plusieurs pays comme le Yémen, le Pakistan, et l'Egypte ont mis en place un système de rationnement du blé; la Côte d'Ivoire a limité les droits de douane de produits agricoles; l'Ethiopie a éliminé la TVA sur les productions agricoles; le Mexique a accéléré ses financements aux petits agriculteurs, etc.). Pour les mieux lotis, les viandes ont été éliminées des régimes alimentaires, ainsi que l'accès aux services santé afin de pouvoir financer des repas quotidiens, ce groupe comprendrait approximativement un milliard de personnes selon M. Rajat Nag de la Banque Asiatique de Développement (BAD); pour les autres, à peu près 100 millions de personnes (selon le Président de la Banque Mondiale, Robert Zoellik), le nombre de repas par jour a diminué; le résultat global est l'élimination d'une décennie de croissance économique pour ces deux derniers groupes. Les troubles géopolitiques crées par cette crise n'avaient pas été prévus. En Haïti, la hausse des prix des aliments de base (+50% sur le riz, les haricots, le lait, et les fruits en moins de trois mois) ont provoqué des émeutes, la mort de cinq personnes, 200 blessés, et la destitution du Premier Ministre Jacques Edouard Alexis par le Sénat, le 12 avril 2008. En Egypte, à la veille des élections municipales, des émeutes explosent pour cause de pénurie de pain et inflation accélérée (le Président Hosni Moubarak aura demandé à l'armée de produire du pain). Aux Philippines, l'augmentation du prix du riz (+50% en deux mois) fait chuter au plus bas la popularité du gouvernement de Gloria Arroyo et l'oblige à rationner le stock national de riz (le stockage non autorisé est passible de la prison à vie). Au Cameroun, la tentative du Président Paul Biya d'étendre son mandat (âgé de 75 ans, il est au pouvoir depuis 25 ans), a fait l'objet de contestations démultipliées par les troubles liés aux augmentations des prix des denrées alimentaires et de l'essence; 24 personnes auront trouvé la mort pendant les révoltes.

Les causes principales de ce revirement (rectifiant un équilibre vieux de 30 ans avec des prix relativement bas et des subventions importantes) sont liées à l'agrégation de plusieurs tendances mondiales qui agissent sur les marchés des matières premières au même instant, plutôt que de manière évolutive (à terme, les effets de marché devraient augmenter la production agricole mondiale). Il s'agit pour l'essentiel de l'augmentation du prix du pétrole (passé en 5 ans de $30 le baril à $120 aujourd'hui) qui augmente le prix de production des fertilisants et des coûts d'utilisation des machines agricoles; de la spécialisation progressive des productions des pays en développement afin de répondre aux tendances inflationnistes (permettant ainsi des bénéfices records sur certaines matières premières, mais sans que la répartition de ces bénéfices n'augmente le pouvoir d'achat des consommateurs locaux); de la répartition des productions agricoles en productions alimentaires et productions pour les biocarburants (ces derniers ont surtout impacté les productions céréalières des Etats-Unis et du Brésil; aux Etats-Unis, la part de la production de maïs consacrée à la production d'agro-carburants est passée de 6% à 23% entre 2005 et 2007) qui ont atteint en 2008, 10% de la production alimentaire mondiale (soit 100 millions de tonnes), l'équivalent approximatif du déséquilibre alimentaire créé ces dernières années sur les marchés mondiaux selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture); de l'augmentation des productions alimentaires intermédiaires destinées aux consommations alimentaires finale de viandes et poissons (qui explosent compte tenu de l'arrivée sur le marché des classes moyennes chinoise, indienne, russe, et brésilienne; pour les deux premiers, elles ont été respectivement multipliées par 8 et par 3 en moins de vingt ans), plutôt que des productions alimentaires moins consommatrices en produits intermédiaires (riz, blé, soja, etc.); de phénomènes climatiques de 2007, avec des récoltes moins importantes pour cause de sècheresse (Lesotho, Somalie, Ghana) ou d'inondations (Equateur, Bolivie, Sri Lanka); de la spéculation sur les prix des matières premières, liée au transfert des montants réservés à la spéculation sur l'immobilier après la crise des subprimes, vers d'autres valeurs spéculatives (ce mouvement a empiré après la recapitalisation des banques, suite au choc des subprimes), mais aussi à l'effet d'annonce de la réduction des stocks mondiaux de matières premières, et de la cessation des exportations de certains pays (Egypte, Indonésie, Inde, Ukraine, etc.) qui favorisent dorénavant les marchés nationaux (au total, 48 pays auront eu recours au contrôle des prix, la mise en place de subventions d'urgence pour les consommateurs, la restriction des exportations, ou la réduction des droits de douane); et de la destruction progressive des terres arables suite à l'urbanisation des meilleures terres (très visible en Asie), la désertification (en Australie et dans le Sahel), et l'érosion des terres - bien que cette perte de terres arables (estimée entre 70 000 et 140 000 km2 par an) soit compensée par l'augmentation des rendements. L'effet de l'augmentation des prix des matières alimentaires se fait sentir sur l'ensemble de la planète, mais son impact est d'autant plus désastreux dans les pays en développement et les pays les moins développés, compte tenu de la part plus importante de l'alimentation dans les budgets; le Directeur Général de la FAO, Jacques Diouf, qui appelle de ses voeux une deuxième Révolution Verte, répète inlassablement que les importations céréalières des pays les moins avancés ont déjà augmenté de 37% en 2007 et devraient augmenter de 56% en 2008 (le prix mondial du blé a augmenté de 77% en 2007, celui du riz de 16%; depuis le début de 2008, le prix du riz a augmenté de 141%), provoquant ainsi "un impact dévastateur sur la sécurité de nombreux peuples et sur les droits de l’Homme". 

Plusieurs stratégies de sortie de crise se présentent, leur formulation dépend en grande partie de l'orientation idéologique des personnes, gouvernements, ou organisations internationales qui les prônent. Cela n'empêche pas les solutions d'être concomitantes, il est alors nécessaire de rechercher une cohérence d'ensemble afin d'éviter de multiplier les financements inutilement et de laisser des zones d'ombres à l'action internationale et locale, en matière agricole, politique, économique, ou scientifique. De même les solutions peuvent être réparties en fonction de leurs effets à cout, moyen, ou long terme, sachant que des solutions mal réfléchies à court terme pourraient empirer la crise à long terme. De plus, les nouvelles stratégies doivent prendre en compte les nouveaux aléas de la crise climatique et des crises alimentaires antérieures (crises sur la sécurité alimentaire: ESB - vache folle, H5N1 - grippe aviaire, etc.).

Quindi_fao_pam_avril_2008_crise_a_3 La stratégie à court terme doit, en premier lieu, reprendre les demandes du Programme Alimentaire Mondial, à savoir $756 millions pour compenser le surcout des aides alimentaires des nations qui souffrent de malnutrition et famine. Bien que de nombreuses promesses de dons aient été formulées par les gouvernements américains (les Etats-Unis ont déjà promis le déblocage d'un milliard de dollars), européens, et asiatiques, ces promesses cherchent à compenser politiquement les subventions accordées aux producteurs de biocarburants, augmenter les financements d'urgence à destination de leurs propres producteurs (25% des fonds américains destinés à l'achat de biens agricoles devraient faire l'objet d'achats locaux), et forcer les pays en développement ayant bloqué leurs marchés nationaux (afin de bloquer la montée des prix) à les ouvrir à la concurrence internationale à nouveau. Les subventions agricoles des pays développés représentent $350 milliards annuellement. Le Fond International pour le Développement de l'Agriculture (FIDA) précise aussi que les fermiers des pays les moins avancés ne peuvent se permettre d'acheter les engrais et les semences nécessaires pour les prochaines récoltes (ce problème se pose même dans des pays en développement comme le Kenya, le Malawi et l'Ethiopie). Pour cela, il pense débloquer $200 millions, mais cette donnée permet déjà de se faire une idée de l'état de délabrement de la production agricole, et de l'économie locale en matière de financements agricoles dans ces marchés, et ce malgré des prix des matières premières extrêmement élevés. Les banques de développement régionales doivent assumer pleinement leur rôle d'incitateur économique en matière agricole en assouplissant les conditions de crédit pour les investissements agricoles des petites fermes (estimées à 450 millions à l'échelle de la planète), mais aussi en incitant les banques privées à limiter les conditions financières pour les besoins de trésorerie saisonniers des plantations agricoles. Par ailleurs, la stratégie des gouvernements face aux marchés fluctuants de matières premières doit dépendre de la situation de chaque pays. Des pays avec des cultures vivrières importantes, et un nombre considérable de petits producteurs bénéficiant de la hausse des prix, doivent laisser leurs marchés ouverts; cependant que des pays avec un nombre important de travailleurs sans terres, ne vivant que de leurs salaires d'ouvriers agricoles ou d'aides gouvernementales / internationales, comme le Bengladesh, doivent protéger leur marché intérieur afin d'éviter une montée vertigineuse des prix, qui cause déjà une sévère augmentation de la malnutrition de pans entiers de la population. Le risque d'une vague de fermetures de marchés nationaux causant des paniques sur l'ensemble des marchés peut déjà se voir à une échelle régionale, avec l'Inde et l'Indonésie qui ferment leurs marchés respectifs, et renchérissent les importations des Philippines.

A moyen terme, il doit être question d'améliorer l'aide alimentaire mondiale, et non seulement d'augmenter la production des pays développés (la production agricole américaine d'hiver devrait augmenter de 4% en 2009, et la production céréalière de l'UE devrait augmenter de 13%), ou celle de quelques pays en développement (l'Inde devrait augmenter sa production en 2008 ainsi que l'Afrique du Sud). Une aide permettant, en aval, la distribution d'aliments (PAM) et, en amont, des recherches et études sur l'agriculture et l'agro-industrie, ainsi qu'une assistance technique (FAO) et des micro-financements de projets de modernisation agricole (FIDA) ne suffisent plus. Il est nécessaire de s'attaquer aux disfonctionnements économiques locaux en faisant la promotion de cultures vivrières, de marchés locaux (avec, quand cela est possible, de bourses locales, comme celle récemment mise en place en Ethiopie, ou celle du Gabon), d'exportations régionales, à travers un financement de productions locales plutôt qu'une aide alimentaire qui renforce la dépendance. Ces disfonctionnements étant souvent liés aux conditions politiques existantes  dans les pays les moins avancés (conditions spécifiques à chaque pays), il est nécessaire d'englober cet effort de re-dynamisation économique dans une politique de coopération internationale cohérente. Les institutions financières internationales (Banque Mondiale mais aussi les banques régionales comme la BAD, la BAfD, la BID, la BERD et la BEI) ont été défaillantes sur les investissements agricoles ces 20 dernières années, elles ont même empiré le problème à travers les Plans d'Ajustement Structurels du FMI (en favorisant, dans les pays où les PAS sont en cours d'application, la production agricole réservée aux exportations), comme l'indique Olivier de Schutter, le rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation. A l'autre extrême de la chaîne alimentaire humaine, les pays producteurs doivent lever une partie des aides aux producteurs de biens agricoles. En premier lieu, il s'agit de mieux réguler les productions réservées aux biocarburants (il n'est pas possible de transformer du jour au lendemain l'économie brésilienne fortement dépendante en biocarburants - bioéthanols -, mais de progressivement trouver des produits de substitution - voir paragraphe suivant), éviter, par le biais de moratoires puis d'interdictions légales,  les productions réservées aux biocarburant à base de maïs (Etats-Unis), colza et huile de palme (Indonésie), et enfin éviter les biocarburants de deuxième génération à base de déchets agricoles, qui consomment plus d'eau que ceux de première génération. En un deuxième temps, les négociations sur les subventions agricoles du Cycle de Doha ayant lieu à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), doivent être redémarrées en prenant en compte la nouvelle donne des marchés des matières premières (produits agricoles mais aussi prix des produits énergétiques et prix du transport international) afin de réellement permettre une diminution progressive des subventions agricoles des pays développés, réajustant ainsi les prix des productions, sans pour autant diminuer les quantités produites, et une augmentation des productions locales dans les pays en développement (un nouvel équilibre économique doit être trouvé en usant de la capacité d'investissement des pays développés). La mise en place de conditions, limitées dans le temps, protégeant les agricultures vivrières de certains pays en développement, notamment ceux ayant souffert de politiques exclusivement tournées vers les exportations suite aux PAS du FMI, devront être examinées. Il s'agirait ainsi de permettre, l'image de ce qu'a fait la PAC mais aussi les accords d'association et d'adhésion de l'UE (ou d'autres ensembles régionaux avec des marchés économiques ouverts aux partenaires régionaux), de protéger certains secteurs d'activité avant de les soumettre à nouveau à une concurrence mondiale.

A long terme, le problème des biocarburants peut être réglé par une gestion agricole optimisée. Les biens agricoles, réservés aux biocarburants, pouvant servir d'aliments pour consommation humaine ou animale, doivent, faute d'une augmentation du rendement agricole dépassant l'augmentation des consommations humaines, servir prioritairement aux consommations humaines et animales. Néanmoins, afin de ne pas perdre les gains environnementaux issus de l'utilisation de biocarburants, il serait possible de se servir d'aquacultures comme certains types de planctons, qui ne pourraient servir à la consommation humaine ou animale, pour alimenter les productions de biocarburants (d'autres pistes à explorer seraient les mousses végétales, ou les terres peu fertiles qui permettent des productions de sorgho ou jatropha). Les investissements dans des technologies énergétiques parallèles permettant un développement durable (pas de consommations de matières premières, y compris l'eau, pas de déchets) resteront la principale priorité énergétique, ainsi que la réduction des consommations énergétiques des pays développés. Du point de vue agricole, l'extension des terres arables n'est pas souhaitable pour des questions de protection de l'environnement, et des solutions de rendement agricole, ainsi que de lutte contre la désertification et raréfaction de l'eau douce, doivent, à nouveau, devenir prioritaires. Pour ce qui est des mécanismes de marché, une nouvelle réglementation doit être mise en place pour la propriété intellectuelle des engrais produits par les agro-industries. Leurs prix prohibitifs empêchent parfois la rentabilisation de propriétés agricoles de petite taille, et ce malgré les prix élevés des produits alimentaires. Un mécanisme doit être mis en place pour éviter les spéculations de marché excessives sur les produits agricoles, à l'image de ce qui avait été réalisé par la Politique Agricole Commune (PAC) en Europe, ou de ce qu'envisage de mettre en place l'Inde. Finalement, les gouvernements des pays les moins développés, avec l'aide des institutions de financements internationales doivent entreprendre des travaux pour améliorer l'irrigation et développer des semences adaptées, permettant une optimisation dans les conditions écologiques et climatiques locales. Au niveau international, une approche plus active envers les "zones mortes" maritimes (estimées à 200 zones en 2007) relancerait, à long terme, la consommation de poissons, permettant ainsi des régimes alimentaires plus équilibrés; l'état actuel de la pêche internationale éliminerait, d'ici 2050, 90% des espèces rares (avec une production annuelle constante de 70 millions de tonnes de poissons); par ailleurs, l'utilisation de pesticides dans l'agriculture, accélèrerait la croissance du nombre de zones mortes côtières.

Quindi... Aucune solution à court terme ne permettra de dépasser la crise alimentaire mondiale. Les récoltes d'automne 2008 influenceront les prix des marchés de produits alimentaires, mais un nouveau cycle de malnutrition exacerbée devrait démarrer, malgré les interventions internationales d'urgence. Les effets se feront inévitablement sentir à court et à moyen terme, deux exemples: au Salvador, les personnes les plus pauvres consomment la moitié de ce qu'elles consommaient avant la crise; en Afghanistan, les consommations alimentaires représentent 50% du budget actuel des ménages, par rapport à 10% en 2006. A moyen terme, la mise en place d'un Plan d'Action Globale coordonnée entre les 27 agences de l'ONU qui se sont emparées du problème, devra permettre une réduction de l'impact humanitaire de la crise, au risque, comme l'a précisé le Secrétaire Général de l'organisation, Ban Ki Moon à Accra, "de provoquer une cascade d'autres crises [...], d'affecter la croissance économique, le progrès social et même la stabilité politique à travers la planète". La recherche d'une solution à long terme devrait aussi passer par une amélioration agro-technologique à l'image de ce qui s'était fait lors de la première Révolution Verte. Un ingénieur agronome américain, Norman Borlaug,  avait alors réussi à développer une variété de blé plus résistante aux maladies, avec un rendement supérieur qui a permis de démultiplier la production mondiale, notamment en Inde, au Pakistan, et au Mexique; il a reçu le Prix Nobel de la paix en 1970. Cela ne signifie pas abandonner le principe de précaution en matière d'OGM, mais de l'appliquer avec sagesse, et non pas de manière dogmatique, empêchant toute amélioration conséquente de rendements, qui pourraient changer la donne des problèmes alimentaires mondiaux.

Entre temps, de nombreuses solutions écologiquement viables existent déjà pour développer les productions alimentaires, notamment les productions liées à la pisciculture et au bétail. Il s'agirait notamment de changer le régime alimentaire afin de réduire la part conséquente de la production alimentaire consacrée à nourrir du bétail ou des poissons à forte valeur ajoutée (saumon, thon). Une approche plus équilibrée des productions agricoles, avec des fermes intégrées, en usant des matières d'une production agricole pour la consommation d'un autre type de production agricole sur le même site, permettrait d'augmenter le rendement des fermes et réduire les déchets de production. Par exemple, dans le cas de la pisciculture, l'utilisation d'algues, d'oursins, et / ou de moules dans des réservoirs de saumons, permet de limiter la production de nitrogène par les poissons, les maladies qui se développent dans les monocultures, le recyclage de l'eau, et créer une production secondaire qui peut être revendue (les moules se développent deux fois plus vite à proximité des saumons, d'autres espèces nettoient les réservoirs de cultures de gros poissons, c'est le cas des huîtres, de coquilles saint jacques et d'autres crustacés) tout en nettoyant l'écosystème; le développement des ostréicultures, ainsi que les cultures de crustacés, permet aussi le développement de récifs artificiels qui attirent certains types de poissons comme les aloses;  dans les rizières d'Asie du Sud Est, l'utilisation d'algues ou de poissons permet de développer des productions secondaires (un hectare de riz pouvant produire jusqu'à 1500 kilos de poisson par an), souvent vendues comme du poisson frit (tradition vieille de 3000 ans en Chine), et limiter les maladies humaines (malaria,) et végétales (moins d'herbicides sont nécessaires car les poissons mangent les herbes non essentielles); dans le cas de l'élevage de cochons, une alimentation plus appropriée permet de réduire les émission de méthane (dommageable pour l'atmosphère); il a aussi été remarqué que la réintroduction d'espèces végétales ou animales historiquement liées à un écosystème permettait de plus grands rendements que l'importation d'espèces étrangères. Les études récentes (cf. Worldwatch Institute) démontrent que la production agricole biologique pourrait se développer plus facilement dans les pays en développement et permettre des rendements jusqu'à trois supérieurs aux productions agricoles en diminuant l'utilisation d'engrais et semences modernes. Le transfert d'une partie des productions d'espèces très consommatrices en nourriture (dont une partie issue d'antibiotiques polluant les eaux environnantes) et énergie (recyclage d'eau, etc.), comme le saumon, le thon, ou le cabillaud, vers d'autres cultures plus abondantes, comme les carpes, les poissons-chats, ou les crustacés, créerait un équilibre marin renouvelé. Pour inciter ce changement de consommation, il serait nécessaire de mettre en place des campagnes marketing de mise en valeur de produits alimentaires différents, réalisées par des acteurs privés avec l'aide des acteurs publics (avec la mise en place de labels ou de campagnes publicitaires génériques); quelques exemples mis en place au Pérou, avec la réintroduction d'espèces de patates ou de poissons (anchois) peu consommées, grâce à des campagnes de marketing, ont permis une augmentation conséquente de la consommation nationale (et donc de productions vivrières avec la réduction des importations agricoles). Permettre la régénération des zones mortes maritimes pourrait s'effectuer rapidement, avec l'interdiction de certains types de pêche en haute mer, qui ratissent des pans entiers de fonds marins à la recherche de quelques espèces; ce type de pêche est aussi très consommatrice en énergie pour les besoins des navires mais surtout ceux de préservation des pêches pour le voyage de retour vers les ports de déchargement. L'interdiction de pêche dans certaines zones maritimes (20% des océans) serait probablement le moyen le plus économe pour régénérer les populations de poissons (il a été remarqué que les zones environnantes aux zones interdites deviennent rapidement des zones de pêche très rentables). La diversification des consommations alimentaires telles que prônées par quelques groupes comme Slow Food, permettrait déjà d'avancer de manière considérable vers un rééquilibrage des productions et consommations.

Actu324Ce billet est le premier d'une série que j'espère écrire sur les Crises de Fin de Décennie (crises alimentaire, financière, pétrolière, du dollar, climatique, etc.). Un autre billet traitait déjà des problématiques liées à l'eau et à la Géopolitique de l'eau.

Je souhaite rendre hommage au travail pédagogique considérable de Roméo Lucibello et Thomas Guénolé des GrozBulles; à travers leur humour ou leurs articles, ils nous obligent à prendre conscience de l'ampleur de cette crise et prendre parti. La "Bulle" sur la colonne de gauche de l'article est leur oeuvre (plusieurs autres sont disponibles sur ce sujet sur leur site), Merci à tous les deux!

De même je souhaite signaler le travail épatant réalisé par Vincent15 sur son blog Démocratie Durable et la remarquable compilation de données sur ce sujet par Juju41 sur le Forum Demosweb. Pour tous ceux qui s'intéressent à l'approche économique du développement durable, une de mes grandes sources d'inspiration est le Worldwatch Institute

*Compte tenu des urgences alimentaires qui se multiplient à travers la planète, le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies a lancé la campagne "Fill the Cup" ("Remplissez la tasse"). Si vous souhaitez, comme moi, afficher ce lien sur votre blog (en bas à droite du blog, rubrique "Urgences"), voici les codes html:

  • en rouge: <div style="text-align:center"><a href="https://secure.my-websites.org/supporter/donatenow.do?n=gbss&dfdbid=1044253" target="_blank" ><img src="http://i47.servimg.com/u/f47/11/97/40/90/wfp15410.jpg" border="0" alt="Image hébergée par servimg.com" /></a>

  • en noir et blanc: <div style="text-align:center"><a href="https://secure.my-websites.org/supporter/donatenow.do?n=gbss&dfdbid=1044253" target="_blank" ><img src="http://i47.servimg.com/u/f47/11/97/40/90/wfp15412.jpg" border="0" alt="Image hébergée par servimg.com" /></a>

A lire: FAO Agriculture Mondiale Horizon 2015 / 2030

24 avril 2008

Quindi... The Elders, le groupe de 12 aînés et sages de la politique internationale formé par Nelson Mandela, mène une diplomatie parallèle pour la résolution de conflits pressants, dont le Darfour et la Palestine

Img_1955_s Formé en juillet 2007, à l'occasion du 89ème anniversaire de Nelson Mandela, le groupe The Elders reprend la tradition culturelle locale de nombreux pays -  celle des "sages", des "aînés", des "chefs" - pour contribuer à la résolution de conflits et attirer l'attention politique nécessaire aux problèmes  d'envergure mondiale, comme la crise climatique ou la lutte contre le Sida. Nelson Mandela, Graça Machel, Desmond Tutu, Kofi AnnanEla Bhatt, Lakhdar Brahimi, Gro Brundtland, Fernando Henrique Cardoso, Jimmy Carter, Mary Robinson, Muhammad Yumus et Aung San Suu Kyi, ont tous exercé des responsabilités gouvernementales, internationales, entrepreneuriales, religieuses ou associatives au plus haut niveau. En tant que groupe, ils ont une expérience cumulée de la résolution de conflits, dont ceux qui ont un historique long, sur tous les continents, et sur tous les sujets, leur permettant de peser de manière crédible dans la plupart des situations. Deux forces conséquentes du groupe: l'expérience des membres dans des pays faisant preuve d'une extrême pauvreté et d'historiques démocratiques quasi inexistants, et la force morale incomparable des membres, surtout lorsqu'elle est regroupée (dont celle d'Aung San Suu Kyi qui ne peut siéger avec les autres membres, étant assignée à résidence en Birmanie) autour d'une même cause, six d'entre eux ayant été attribué le Prix Nobel de la Paix, quatre ont été Chefs d'Etat, un Secrétaire Général de l'ONU et deux directrices d'agences de l'ONU. Les parrains des Elders ("les founders"), finançant l'organisation et lui fournissant un personnel restreint, sont des personnalités privées ou des fondations internationales favorisant la résolution de conflits, comme la Fondation des Nations Unies. Après une mission au Darfour, qui avait pour objectif de renforcer la visibilité du conflit et des actions humanitaires, ils lancent, début mars 2008, une campagne de communication pour le 60ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. La dernière initiative du groupe, retardée, et entreprise en duo par Jimmy Carter et Kofi Annan pour le moment, a pour objectif d'entreprendre une série de consultations avec les représentants de toutes les parties au Moyen-Orient (Israël, Palestine, Jordanie, Syrie, Egypte, Arabie Saoudite) et créer des conditions pour la mise en place d'un processus de paix. Le premier résultat obtenu par Jimmy Carter lors de ses rencontres avec les représentants du Hamas palestinien à Gaza, Ramallah, Damas et Le Caire: la tenue d'un référendum, sur l'ensemble des territoires palestiniens, pour avaliser tout nouveau plan de paix israélo-palestinien permettant la création d'un Etat Palestinien qui serait respecté par le Hamas.

Image_0023La mission des Elders au Darfour, qui avait mobilisé Jimmy Carter, Lakhdar Brahimi, Desmond Tutu, et Graça Mahel, les deux premiers spécialistes de la résolution de conflits et de la tenue d'élections, les trois derniers spécialistes de l'Afrique et de ses conflits ethniques, cherchait à signaler le moment décisif et l'enchaînement nécessaire des actions internationales au Soudan (cf. rapport de mission). L'escalade des violences au Soudan, notamment dans les camps de réfugiés autour du Darfour; le manque de dialogue entre les parties en conflit (voir billet); la tenue d'élections sur l'ensemble du territoire (élément suivi par la Fondation Carter); le déploiement retardé des forces des Nations Unies (MINUS, MINUAD, MINURCAT) et de l'Union Africaine (AMIS); et la sécurité dont doivent bénéficier les associations humanitaires agissant sur le territoire soudanais; faisaient tous l'objet de discussions entre les Elders et les forces gouvernementales et internationales qui sont partie prenante au conflit. Cette diplomatie parallèle prend toute son importance compte tenu de la militarisation du conflit du Darfour, mais surtout pour assurer le bon déroulement des élections nationales de 2009 et du référendum sur l'auto-détermination du Sud Soudan devant se tenir en 2011, en accord avec le Plan de Paix de 2005, l'Accord de Naivasha, mettant fin à la Deuxième Guerre Civile du Soudan (1983-2005). Tout déraillement de ces processus pourrait ranimer la guerre civile sur l'ensemble du territoire du Soudan (allant bien au delà du Darfour). Ce dialogue ne représentait pourtant que la première des missions que se sont fixés les Elders. La deuxième, celle devant se tenir au Moyen-Orient, représente un tout autre challenge.

Les discussions de Jimmy Carter, 84 ans, (avec l'aide de Kofi Annan) se sont tenues avec la partie jusqu'à présent ignorée des négociations entre les forces régionales mais aussi les forces politiques internationales liées au conflit israélo-palestinien, le Hamas. Cette force politique est aussi composée d'un bras militaire et d'un bras social permettant le financement des services sociaux de base aux familles de ses militants, à l'image des autres forces de résistance de la région, le Hezbollah et l'Armée du Mahdi / le Mouvement Sadr, etc.  Choisir de l'ignorer, comme le font les chancelleries occidentales est d'un manque consternant de réalisme diplomatique. S'étant tenu à l'écart de la politique de l'Autorité Palestinienne, le Hamas, décide de la réintégrer en 2005 (lors des municipales où il remporte un tiers des sièges) dans le cadre d'un cessez-le-feu de neuf mois, et se présente en janvier 2006 aux élections législatives (aucun scrutin n'avait pu avoir lieu depuis 1996 pour cause de conflit). Il remporte démocratiquement la majorité des sièges: 43% des voix et 74 des 132 sièges face aux 40% et 45 sièges du Fatah (le Hamas accuse le Fatah de corruption dans la gestion de l'Autorité Palestinienne; le Fatah accuse le Hamas de refuser toute négociation permettant la mise en place d'une paix durable pour les palestiniens). Le gouvernement d'Ismaël Haniyeh, une des figures les plus pragmatiques du Hamas, formé en coalition avec le Fatah et d'autres forces indépendantes palestiniennes, durera cependant moins d'un an et demi. Les attaques de sa branche armée ayant visé indistinctement les militaires et les civils israéliens, le Hamas figure sur les listes des organisations terroristes d'Israël, de l'UE et des Etats-Unis, ce qui rend impossible le dialogue diplomatique régulier et la gestion sereine des territoires contrôlés par le Hamas, pourtant fortement dépendants de l'Etat Israélien, de l'Egypte, et de l'Autorité Palestinienne. De même, le Hamas refuse de reconnaître l'Etat d'Israël (contrairement au Fatah qui l'avait reconnu lors des Accords d'Oslo de 1993) et use de cette arme diplomatique comme élément majeur d'une future négociation (en refusant d'y renoncer sans concessions de la part d'Israël). Les gouvernements occidentaux décident de boycotter le gouvernement du Hamas, et une partie importante de l'aide extérieure, dont dépend la Palestine pour se maintenir économiquement et socialement, est arrêtée avant d'être réorientée à travers la présidence palestinienne (et non plus le gouvernement) de Mahmoud Abbas, membre du Fatah, lui-même élu démocratiquement avec 62,5% des voix en janvier 2005. Le non paiement des fonctionnaires palestiniens deviendra dès lors un point central des problèmes intra-palestiniens; l'enlèvement par le Hamas de soldats israéliens menant des opérations à Gaza ravive les tensions avec Israël. Suite aux défaillances de l'action gouvernementale; le blocage du gouvernement dû à la structure complexe de répartition des postes entre le Hamas et le Fatah; une tentative d'assassinat du Ministre des Affaires Etrangères Palestinien, Mahmoud al-Zahar du Hamas, qui est attribué par le Hamas à Mohammed Dahlan, le chef de la sécurité du Fatah à Gaza; et la montée des tensions, dont la prise du Conseil Législatif Palestinien de Gaza par des militants du Fatah et des affrontements armés; le Hamas s'empare en juin 2007, par les armes, de la Bande de Gaza (officiellement de manière provisoire afin de d'arrêter les attaques du Fatah à son encontre, mais aucun retrait n'a eu lieu depuis). Une guerre civile démarre entre les deux forces palestiniennes, et le gouvernement de l'Autorité Palestinienne, réduite à la Cisjordanie, est entièrement remanié par le Fatah.

800pxparlement_palestinien_aprs_les Depuis la scission importante entre les deux parties palestiniennes, les négociations entre l'Autorité Palestinienne et Israël ne peuvent réellement concerner que la Cisjordanie, encore contrôlée par le Fatah, ce qui implique l'impossibilité pour la partie palestinienne aux négociations de garantir un cessez le feu, voire un désarmement, seul véritable objectif à moyen terme d'Israël dans ces négociations avec l'Autorité Palestinienne. Le blocage est devenu total après le refus réitéré d'Israël et des autres parrains internationaux du "processus de paix" de négocier avec le Hamas. Le blocus total de la Bande de Gaza par Israël à partir de janvier 2008 (expliqué officiellement par la multiplication des attaques de roquettes sur la ville israélienne de Sdérot) entraîne des coupures d'électricité et d'eau, des ruptures de stocks médicaux et de biens de consommation de base. Incapable d'assurer la subsistance des gazaouis (la dernière centrale électrique s'étant éteinte le 20 janvier 2008) suite à la fermeture de toutes les frontières de la bande (la situation humanitaire étant devenue aussi mauvaise que celle de 1967 selon plusieurs associations humanitaires, dont Care et Oxfam, et agences spécialisées de l'ONU comme UNRWA, l'OMS et le PAM; cf. Le Monde 08.03.2008), et critiqué pour sa gestion autoritaire de la Bande de Gaza, le Hamas tente un coup de force, nécessaire au niveau humanitaire, réussi au niveau médiatique, préoccupant pour Israël au niveau sécuritaire, en dynamitant le mur frontalier entre le sud de Gaza et l'Egypte (nord Sinaï) fin janvier 2008 (opération qui a exigé plusieurs mois de préparation), qui restera ouvert cinq jours (et permettra des dépenses se chiffrant à $250 millions, dont le principal objectif était de re-stocker les magasins de Gaza). Le blocus humanitaire par Israël de la bande de Gaza fera l'objet de critiques virulentes de l'Organisation de la Conférence Islamique et du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU.

La régionalisation accélérée du conflit en intégrant l'Egypte, mais aussi le Liban et la Syrie via les probables attaques d'Israël envers des figures du Hezbollah (voir billet), dans le cadre d'un "processus de paix" international défaillant (voir billet), et d'une crise humanitaire sur la Bande de Gaza, démontrent à nouveau l'urgence de la recherche de règlements progressifs aux conflits multiples et complexes de la région. Tony Blair, l'émissaire du Quartette chargé du suivi de la Feuille de Route (le dernier "plan de paix" en cours), prône une nouvelle stratégie à Gaza qui n'encourage pas les extrémistes, mais ne les élimine pas du champ des négociations non plus (il dit avoir appris, pendant les négociations qui ont mis fin aux violences en Irlande du Nord, qu'on doit "avancer avec une des parties sans jamais perdre l'autre partie"). La politique de désengagement démarrée par Ariel Sharon et poursuivie par Ehoud Olmert mène, de toute évidence, à une impasse géopolitique et une accélération du niveau de tension régionale. Cependant, toute tentative de pourparlers, y compris de la part de figures neutres, reconnues au niveau international pour leurs bonnes oeuvres, fait l'objet de condamnations. Ces condamnations se sont étendues aux pourparlers entre l'ex-président américain Jimmy Carter et des figures du Hamas à Gaza, Damas, et au Caire, dont Khaled Meshal, un des principaux dirigeants du Hamas se trouvant à Damas, et Mahmoud al-Zahar, le Ministre des Affaires Etrangères du Hamas à Gaza, ainsi que les pourparlers entre Jimmy Carter et le Président Syrien Bachar Al Assad et son Ministre des Affaires Etrangères, Walid Al-Mouallem. Et pourtant, on ne peut nier le rôle central qu'a joué Jimmy Carter lors des négociations de paix entre Israël et l'Egypte, Menahem Begin et Anouar el  Sadate (encore en vigueur 30 ans après leur signature et facteur majeur de stabilisation de la région), la connaissance qu'il a de la géopolitique régionale du Moyen-Orient, y compris des facteurs démographiques qui effraient Israël et guident une partie de se politique en Palestine.

1967_6_day_war_3 Les résultats de la diplomatie parallèle menée par Jimmy Carter sont pourtant probants (Le Monde 22.04.2008): le Hamas serait disposé à reconnaître Israël en tant qu'Etat voisin de facto (ce qui n'implique pas une reconnaissance de jure, à court terme, de l'Etat d'Israël), et serait disposé à soutenir un plan de paix sous certaines conditions dont: le rétablissement des frontières de 1967, la mise en place d'un cessez-le-feu d'une durée de 10 ans, et un vote référendaire des Palestiniens soutenant le plan de paix (ou une élection législative palestinienne ratifiant l'accord) - des conditions connue sous le nom de "Document des Prisonniers Palestiniens" (négocié en 2006 dans une prison israélienne entre représentants du Fatah, du Hamas, du Jihad Islamique Palestinien, du FPLP, et du FDLP) qui n'avait jamais été officialisé par le Hamas (contrairement au Fatah). Jimmy Carter, s'est déclaré satisfait, lors de la conférence de presse qui s'en est suivie, de voir un changement dans la position historique du Hamas, même s'il regrettait ne pas avoir réussi à négocier un cessez-le-feu unilatéral du Hamas. Même si les détails, qui prennent toute leur importance lorsqu'il s'agit de négociations au sujet de la Palestine, de toute reconnaissance par le Hamas d'une négociation de paix finale, devront faire l'objet de négociations précises, le texte accordé entre les deux parties est explicite (texte original ci-dessous, traduction de l'auteur*): "Si le Président de l'Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, réussit à négocier un accord final sur le statut [de la Palestine] avec Israël, alors le Hamas acceptera la décision du peuple palestinien et sa volonté exprimée à travers un référendum... même si le Hamas s'oppose à l'accord". Les questions en suspens seront l'aménagement de la charte du Hamas (qui précise qu'un des objectifs de l'organisation est la destruction d'Israël), les colonies israéliennes en Palestine, et les modalités du droit de retour des réfugiés palestiniens au Liban et en Jordanie (tous les autres éléments ayant déjà fait l'objet d'accords lors de négociations officielles et officieuses antérieures). L'acceptation du rôle de Mahmoud Abbas en tant que principal négociateur pour les palestiniens démontre une quadruple stratégie: le reconnaître en tant que principal leader palestinien et mettre fin, provisoirement, à la guerre inter-palestinienne; ne pas engager le Hamas directement dans des pourparlers officiels qui pourraient décrédibiliser l'organisation envers une partie de sa base électorale et une partie de ses appuis internationaux, et ce, malgré les demandes pressantes de Jimmy Carter; laisser une marge de manoeuvre pour s'opposer à tout accord qui n'intégrerait pas les demandes de base du Hamas, dont certaines seront refusées lors de la négociation avec Israël, notamment celles concernant le droit de retour des réfugiés (déjà refusées lors des négociations antérieures); débloquer une situation figée sur le terrain depuis plusieurs mois. Le retour de Jimmy Carter dans le processus de négociation lui permettra peut-être d'achever une de ses ambitions personnelles en matière de diplomatie: infléchir le cours de l'histoire et les conséquences désastreuses de la Guerre des Six Jours de 1967. La première étape du Sinaï avait trouvé une solution en 1978 sous sa présidence (traité de paix Israélo-Egyptien), un fragment de la deuxième étape en 1993 et 1994 (traité de paix Israélo-Jordanien) avait été négocié sous la présidence de Bill Clinton; demeurent un accord de paix final entre Israël et la Palestine, ainsi qu'un accord de paix entre Israël et la Syrie. La crainte de Carter est de voir les conditions préalables pour un accord de paix israélo-palestinien régresser sur le terrain, notamment sur les colonies israéliennes en Palestine qui continuent à s'étendre. Le commentaire** du Premier Ministre Israélien sur la visite de Jimmy Carter dans la région: "Il est venu au mauvais moment avec un ordre du jour sans rapport avec le sujet".

Quindi... Deux stratégies se présentent aux Elders. Ils pourraient soit, à l'avenir, prendre toute leur importance dans la résolution de conflits, en agissant sur les points de blocages historiques par le biais d'une diplomatie parallèle, non officielle, permettant d'accréditer les forces en présence et d'éviter des escalades périlleuses pour la stabilité régionale, à l'image de ce qu'a réussi à faire Jimmy Carter, mais aussi ce qu'avaient réussi les diplomaties, officielles mais secondaires, des pays scandinaves pour le processus israélo-palestinien (Norvège) ou sri-lankais (Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Islande, voir billet). Ce rôle pourrait potentiellement introduire un acteur de poids, officialisé par quelques appuis clé, comme celui de la Fondation des Nations Unies, qui ne pourrait être simplement balayé lorsqu'il intervient contre les intérêts des autres acteurs (puissances) des relations internationales. L'autre option serait celle d'un groupe mettant en avant certains éléments stabilisateurs internationaux comme les droits de l'homme, le suivi international d'élections (comme la Fondation Carter). La diplomatie personnelle active de certains Elders comme Nelson Mandela et Desmond Tutu en Afrique (dernièrement au Kenya), Kofi Annan (sur l'ensemble de la planète), Muhammad Yunus et Ela Bhatt sur des sujets de micro-finance, Gro Bruntland sur des sujets environnementaux et de santé publique, Nelson Mandela sur des sujets d'éducation en milieu rural (la Fondation Nelson Mandela et ses actions contre l'épidémie du Sida et pour l'éducation en Afrique), Mary Robinson sur des questions humanitaires, etc., mais aussi de figures exerçant une pression morale comme Aung San Suu Kyi ou Nelson Mandela sur leur pays et régions respectifs, obligeant les principaux acteurs à ne traiter, même sous forme de blocage, leurs causes de démocratisation, peut être une force décisive pour de nombreux conflits. En 2008, cela a déjà été le cas pour les crises en cours au Kenya, en Birmanie, au Darfour, au Zimbabwe, à Gaza.

La mission de Jimmy Carter en Palestine démontre un élément diplomatique basique. On ne peut choisir les parties avec qui doivent avoir lieu les négociations. Ce type de choix condamne toute négociation de paix à l'échec et perpétue une guerre larvée, vieille de 60 ans. Néanmoins, on ne peut non plus nier que la pression financière et sociale internationale, avec un coût humain démesuré, et l'impasse des négociations intra-palestiniennes, auront forcé le Hamas à réaliser des gestes dramatiques (dynamiter la frontière avec l'Egypte, négocier la gestion de la frontière avec le Fatah, négocier une -lointaine - reconnaissance d'Israël avec Jimmy Carter). De plus, le débat frise souvent la caricature avec des comparaisons entre la politique israélienne en Palestine et d'autres périodes historiques, dont les contextes étaient sensiblement différents, pour débloquer le statu quo (Jimmy Carter compare - de manière réfléchie - la politique israélienne en Palestine à la colonisation des européens, et la politique de l'Apartheid en Afrique du Sud, son argumentation raisonnable étant trop souvent ignorée; l'ambassadeur libyen à l'ONU, Giadalla Etthali, pas le plus neutre des observateurs, la compare à l'Holocauste). Est-ce que tout cela fait avancer le débat et la prise de conscience? Le "processus de paix"?

Le Moyen Orient est en mouvement, plusieurs initiatives, dont certaines contradictoires sont en cours de la part de tous les acteurs, les dernières laissent présager d'un statu quo devenu inacceptable pour toutes les parties:

  • les critiques de l'ONU envers la politique de fermeture des frontières entre Israël et Gaza et la Cisjordanie, qui ont provoqué un nouvel arrêt des livraisons de carburant et de vivres de l'organisation internationale, dernier rempart en cas de crise humanitaire (cf. Le Monde 24.04.2008) pour alimenter plus de 650 000 réfugiés palestiniens à Gaza sur une population d'un million (le manque de carburant provoque aussi une crise alimentaire et une crise des ordures);
  • la vague de raids aériens de l'armée israélienne sur Gaza et leur condamnation internationale;
  • les préparatifs militaires d'Israël, du Hezbollah, de la Syrie, et de l'Iran, qui ouvrent la possibilité d'une escalade militaire inévitable en cas d'actions tactiques irréfléchies, même insignifiantes, de la part de n'importe quelle guérilla de la région (toute intervention d'Israël contre la Syrie pourrait entraîner une intervention plus active de l'Iran; toute intervention d'Israël au Liban que les forces de l'ONU, la FINUL renforcée, et l'Armée libanaise n'arriveraient pas à délimiter au sud du pays, pourrait entraîner une intervention syrienne), pourraient aussi rentrer dans une logique plus large de guerre entre les Etats-Unis et l'Iran, ainsi qu'un alignement de toutes les puissances étatiques et non étatiques (guérillas, groupes "humanitaires et sociaux", groupes terroristes) sur les positions d'un camp ou de l'autre;
  • les négociations entre Israël et la Syrie, par le biais de la diplomatie turque, sur un éventuel retrait du Plateau du Golan, avec supervision américaine, posant des conditions réelles sur le liens entre la Syrie et le Hamas et la Syrie et le Hezbollah, mais aussi sur les liens entre la Syrie et l'Iran, permettraient d'aborder des éléments quasi tabou des négociations internationales;
  • les difficiles négociations entre Israël et le Hamas, par le biais de la diplomatie égyptienne, sur un éventuel cessez-le-feu à Gaza et arrêt du blocus de la bande pour six mois, extensible à la Cisjordanie, avec des conditions (cessez le feu de l'ensemble des groupes palestiniens, ouverture de tous les points de passage) qui l'invaliderait rapidement (l'Egypte proposerait de rouvrir le passage de Rafah si Israël continue son blocage de Gaza);
  • les accusations des Etats-Unis envers la Syrie et la Corée du Nord sur une éventuelle coopération en matière de nucléaire militaire.

Est-ce que tout cela rentre dans une logique de désengagement final, qui ferait que les israéliens préparent les dernières offensives militaires en Palestine et au Liban (contre le Hamas et le Hezbollah) avant de négocier une paix nécessairement globale entre Israël, la Syrie, la Palestine, le Liban, avec l'aval de la Communauté Internationale, dont les Etats-Unis, l'Union Européenne, l'Organisation de la Conférence Islamique (avec l'Egypte et l'Arabie Saoudite), et la Turquie (dissociant les positions de la Syrie et de l'Iran et replaçant l'Iran à la périphérie du Moyen Orient, plutôt qu'au centre, comme c'est le cas actuellement; ce qui constitue le premier objectif d'Israël et des Etats-Unis)? Ou s'agit-il de désinformation, de vaines supputations habituelles lorsqu'on parle de la Géopolitique du Moyen Orient? Dans tous les cas de figure, l'apparition d'un nouveau groupe de médiateurs et négociateurs internationaux non étatiques et non affiliés, crédibles de facto compte tenu de leurs expériences passées, distançant celle des principaux acteurs géopolitiques actuels (et agissant même lorqu'ils ne sont pas invités par certaines parties), doit être applaudie et soutenue.

Merci à L'Hérétique et Tahar, Coeur de Lyon d'avoir démarré le débat sur ces sujets.
Article en anglais à lire sur les préparatifs militaires au Moyen Orient de Mahdi Darius Nazemroaya du Center for Research and Globalization, Canada

*“If [Palestinian Authority] President [Mahmoud] Abbas succeeds in negotiating a final status agreement with Israel, Hamas will accept the decision made by the Palestinian people and their will through a referendum . . . even if Hamas is opposed to the agreement.” 

**"He has come at an inappropriate time, with an irrelevant agenda."

Photos The Elders Schéma sous licence GNU FDL 1.2

22 mars 2008

Quindi... Géopolitique de l'eau

2055609125_c792438406Profitant de la journée mondiale de l'eau 2008, et dans le cadre des réflexions internationales sur la crise climatique (voir billet), il est nécessaire de se pencher sur les implications de cette crise sur les relations internationales. La première journée mondiale de l'eau avait été décrétée par l'ONU en 1992, suite au deuxième Sommet de la Terre à Rio de Janeiro et les recommandations de l'Agenda 21. Encore aujourd'hui, deux milliards d'individus sont privés d'eau potable et 5 milliards n'ont pas d'assainissements, ce qui force la question: l'eau devrait elle être un bien public mondial? Cela remettrait en cause l'équilibre actuel qui consacre 70% de l'eau potable à l'agriculture (qui s'explique par "l'eau virtuelle", la quantité d'eau consommée par les animaux et les plantes pour la production agricole qui sera, par la suite partiellement retransmise dans la consommation humaine), 22% à l'industrie et 8% pour la consommation humaine. L'objectif étant d'assurer la quantité minimale d'eau nécessaire, estimée à 50 litres par jour et par personne. Cependant, si toute la planète consommait l'eau au rythme des pays industrialisés (400 litres aux Etats-Unis avec un régime à base de viande qui consomme une quantité d'eau virtuelle importante, tout comme le fromage), la consommation d'eau douce mondiale devrait augmenter de 75%. Au delà de la gestion urbaine et agricole de l'eau et des infrastructures humaines, les implications de la crise climatique sur la gestion de l'eau seront considérables: remontée des eaux qui menacent toutes les zones inondables mais surtout les écosystèmes comme les deltas de rivières dont dépendent de larges populations pour leur gestion agricole; désertification croissante et perte de sources d'eau potable renforçant le cycle; fonte des neiges en montagne et dérèglement du cycle d'alimentation des rivières et nappes phréatiques et réduction, voire disparition des glaces en zone arctique; qui ensemble changeraient dramatiquement l'équilibre entre les eaux salées (97% des eaux de la planète) et douces (3% des eaux de la planète dont 2% sous forme glacée). Le sujet est tellement vaste qu'il ne pourra être qu'effleuré ici. Le principe de l'analyse géopolitique en la matière est lié à la répartition inégale de l'eau sur la planète (neuf pays se répartissent 60% du débit annuel mondial d'eau douce) qui crée le besoin d'une gestion régionale des ressources en eau, surtout dans les pays qui connaissent déjà des conflits liés à l'eau ou qui consomment plus de 50% de leurs ressources (Palestine, Irak, Syrie, Jordanie, Arabie Saoudite, Egypte et Soudan, Libye, Tunisie, Djibouti, Malte, Pakistan, Afghanistan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizstan) ou avec de fortes inégalités internes en ressources hydrauliques (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Algérie, Australie etc.). Par ailleurs, lorsque l'on prend en compte l'eau virtuelle nécessaire à la production de biens agricoles et industriels qui seront par la suite exportés, alors les flux transnationaux d'eau deviennent beaucoup plus complexes.

L'aspect le plus abordable de la géopolitique de l'eau est l'impact des populations urbaines. Elles représentent approximativement la moitié de la population mondiale, mouvement qui s'est accéléré ces dernières décennies avec la création de mégalopoles qui ne bénéficient pas encore des infrastructures nécessaires pour la gestion équilibrée de l'eau. Les problèmes posés par ces mégalopoles sont ceux d'une urbanisation anarchique (les bidonvilles installés sur les collines aux alentours des villes comme à Mexico, Caracas ou Rio de Janeiro, détruisant les barrières naturelles de passage de l'eau sans la contrepartie nécessaire d'infrastructures de canalisation des flux hydrauliques urbains) et de la surexploitation des nappes phréatiques. Les risques liés à cette surexploitation sont exacerbés en cas de séisme, le pompage excessif des nappes crée des tassements supplémentaires dans les villes (comme ce fut le cas à Mexico en 1985), et d'inondations, l'excès d'eau ne pouvant être évacué par le biais de nappes obsolètes. Certaines agglomérations devront faire l'objet de travaux lourds, comme Bangkok qui s'est affaissé en pompant lourdement dans ses nappes phréatiques et a fait l'objet d'inondations lors du comblement de ces fosses. Les pressions démographiques ont aussi réduit considérablement les réserves d'eau douce dans certaines zones. Par exemple en Asie, principale zone consommatrice d'eau (70% de la consommation mondiale), pour cause de poids démographique mais aussi de cultures agricoles nécessitant une irrigation abondante, les réserves d'eau douce ont diminué de 50% au cours des années 90. Au niveau géographique, les principales zones touchées sont en Chine, en Inde et au Pakistan. Ces pénuries devraient s'aggraver si des systèmes de réduction des consommations, amélioration des infrastructures et de meilleure répartition ne sont pas mis en place à une échelle régionale. Encore aujourd'hui, la majorité des foyers asiatiques n'ont pas d'eau potable ou sanitaires. De plus, la qualité de l'eau est variable: 25% à 50% de la population n'a pas accès à l'eau salubre en Chine, Inde et Indonésie et 50 à 75% de la population au Laos, Népal et Bhoutan. L'utilisation d'eau non traitée dans les canaux des villes (seules 10% des eaux sont traitées dans certains pays en voie de développement) entraine de multiples maladies (virus, bactéries, parasites, diarrhées qui toucheraient approximativement 700 millions de personnes), voire des épidémies (choléra). Au Brésil, 90% des lits des hôpitaux publics sont occupés par des malades liés à la pollution de l'eau. Au delà des eaux non traitées, la forte utilisation de nitrates dans l'agriculture contribue aussi à détériorer la qualité de l'eau en zone semi-urbaine.

Iwimi_2 Des disparités importantes existent entre le nord et le sud en ce qui concerne leurs besoins d'eau pour des activités agricoles, vitales pour certaines économies du sud. En Afrique et en Asie, la part de l'agriculture dans les consommations d'eau douce est très importante, dépassant parfois les 85% (au Mali et au Tchad, pour irriguer les productions de coton, elles correspondent à 90% des consommations hydrauliques nationales), l'impact sur la gestion géographique des ressources hydrauliques a souvent des conséquences néfastes sur l'écosystème. A l'inverse, dans les pays développés, les consommations industrielles avoisinent les 50% (atteignant 80% en Allemagne), d'où l'importance de la réduction de l'utilisation de l'eau dans les processus industriels et d'un traitement correct des eaux usées. Un autre élément d'inégalité se trouve dans la production énergétique: 19% de l'énergie mondiale est d'origine hydraulique, mais les effets des barrages sur les écosystèmes sont souvent plus graves dans les pays en développement, qui ne bénéficient pas des moyens économiques leur permettant de choisir les options avec le moins d'impact environnemental. Dans le cadre des moussons et des deltas, l'eau est vitale à l'organisation agricole des pays (Bangladesh, Egypte, etc.). Certaines oeuvres humaines comme le barrage d'Assouan en Egypte, ou le barrage des Trois Gorges en Chine, ont déréglé le système écologique. C'est le cas du limon fertilisant du delta du Nil, en aval du barrage, qui est en récession et diminue les capacités agricoles naturelles de la région (créant un besoin en engrais chimiques avec des effets polluants), ou encore des pertes colossales par évaporation et de l'absence de drainage du sel en amont, dans les lacs artificiels crées par les barrages.  Dans des pays avec de fortes pluies saisonnières, la forte densité de population et la mauvaise gestion urbaine aggravent les inondations majeures qui peuvent causer des milliers de morts. C'est régulièrement le cas de Dhaka au Bangladesh lors des moussons. Certains cas de sècheresse sont des conséquences directes du détournement des sources pour irriguer des plantations agricoles avec, en conséquence une salinité croissante qui détruit la faune et la flore marines, détruisant le secteur de la pêche. C'est ce qui s'est passé en Mer d'Aral (Russie) et au Lac Tchad. Par ailleurs, la masse de dioxyde de carbone absorbée par les océans est en augmentation. Sa transformation en acide carbonique au contact de l'eau de mer diminue l'alcalinité de l'eau, changeant l'écosystème et le cycle de vie et de reproduction de la faune et la flore marine  (les coraux et les planctons sont les formes marines souffrant le plus de l'acidification de la mer). Le même type d'effets est prévisible à long terme avec le réchauffement des océans.

La crise climatique a aussi intensifié la crise de l'eau, des éléments comme la désertification, la montée des eaux et la disparition de la calotte polaire nord agissent de plus en plus comme des facteurs exogènes de plus en plus présents. L'aridification (dégradation du sol et de la végétation) totale liée à la désertification, amplifié par le réchauffement de la planète et le surpâturage, pourraient provoquer des migrations considérables (50 millions de personnes dans les 10 prochaines années) de populations vivant dans les zones potentiellement touchées (pouvant représenter, à long terme, jusqu'à deux milliards de personnes selon l'Université des Nations Unies). Une meilleure gestion des terres agricoles, des ressources hydrauliques et une réorientation de l'activité humaine locale permettraient pourtant de freiner, dans de nombreux cas, cette avancée du désert. La crise climatique telle que décrite par le GIEC intègre aussi une augmentation du volume de l'eau et une augmentation du niveau de la mer (18 à 59 centimètres d'ici 2100) due à son réchauffement (dilatation thermique) et la fonte des calottes glaciaires continentales (qui se fera sentir à long terme). Les effets potentiels seront une plus grande humidification, changeant la thermodynamique atmosphérique et augmentant la puissance des précipitations aux latitudes élevées, au même temps qu'elle diminuera dans les régions subtropicales et un lent changement de la circulation thermohaline (gulf stream etc.). Dans tous les cas de figure, l'élévation du niveau des mers se poursuivra (un ou deux centimètres par décennie), même après  la stabilisation de la température moyenne du globe, notamment à cause de la fonte des calottes polaires et du Groenland, phénomène qui se déroule sur des décennies voire des siècles. Certaines zones, notamment les îles du Pacifique ou de l'Océan Indien pourraient, à terme, être complètement submergées (l'effet de la montée des mers étant doublé par un effet de subduction, un enfoncement des terres dans l'océan, comme c'est le cas sur les îles Tuvalu). On redoute aussi les effets d'un accroissement des températures moyennes sur les eaux continentales. Elles pourraient augmenter l'érosion, la turbidité  et l'eutrophisation des bassins d'eau douce, et changerait ainsi les écosystèmes et la répartition géographique des consommations d'eau douce, avec des besoins industriels croissants pour rendre certains points d'eau douce potables. L'investissement mondial annuel en infrastructures de l'eau, représentant $500 milliards actuellement, devrait donc encore augmenter.

Au niveau des conflits latents pour cause d'eau (le Jourdain, la Mer Morte, le lac Tchad, le lac Nasser, le Tigre et l'Euphrate etc.), une gestion régionale de cette ressource est la seule manière de franchir le pas et éviter les conflits qui ne peuvent que perdurer dans le temps (les ressources en eau ne peuvent pas être saisies sans conséquences importantes pour les populations locales, leur développement humain et économique, surtout quand il s'agit de gestions discutables de cours d'eau en amont). De nombreux exemples réussis existent, prenant des formes d'organisation multiformes, qui pourraient servir de précédents pour de futures gestions régionales des ressources hydrauliques:

  • la Commission Centrale pour la Navigation du Rhin, la plus vieille organisation internationale chargée d'assurer la navigabilité du fleuve;
  • la Commission du Danube(une organisation intergouvernementale siégeant à Budapest), chargée de gérer tous les aspects environnementaux et économiques du fleuve qui traverse 10 pays, avec un bassin versant regroupant neuf autres pays;
  • le Conseil des Etats de la Mer Baltique qui regroupe 12 pays;
  • l'Autorité Liptako-Gourna gérant les ressources minières, énergétiques et hydrauliques de la zone sahélienne frontalière enclavée entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger (dont les ressources actuelles sont tournées vers l'agriculture);
  • l'Autorité du Bassin de la Volta entre les 6 pays ouest- africains traversés par le fleuve, avec une organisation chargée de gérer de manière intégrée les ressources et l'écosystème du bassin;
  • l'Union du Fleuve Mano entre les le Libéria, le Sierra Leone et la Guinée  (avec une existence théorique entre 1973 et 2004 pour cause de guerres régionales, qui a depuis été relancée)
  • le Comité Inter-Etat de lutte contre la Sècheresse au Sahel (CILSS) qui gère des projets de sécurité alimentaire et lutte contre la désertification en Afrique Sahélienne;
  • l'Organisation du traité de Coopération Amazonienne, qui cherche à assurer de manière rationnelle entre les 8 pays sur lesquels s'étend la forêt amazonienne, le développement durable de la zone avec une exploitation des richesses de la forêt et une protection de son écosystème;
  • le Conseil de l'Arctique, un forum intergouvernemental pour le débat entre les huit gouvernements de la zone et les six communautés arctiques indigènes. Ce dernier n'aura cependant pas réussi à limiter l'exploitation commerciale des ressources de l'arctique, comme cela a été le cas pour l'Antarctique;
  • le Système du Traité de l'Antarctique, signé par 46 pays depuis 1959, désigne l'Antarctique comme une réserve naturelle sur laquelle les activités militaires et économiques sont interdites.

Quindi... Cette analyse est largement fondée sur le principe du "Ceteris Paribus", mais les appels des Sommets de la Terre et de la CNUCED semblent commencer à porter leurs fruits, avec un approfondissement des débats sur la gestion des ressources hydrauliques au sein des instances internationales et des négociations bilatérales. L'accès à l'eau potable demeure un des plus grands défis du XXIème siècle. Cependant, une meilleure gestion des ressources dans des zones sèches, l'utilisation à bon escient d'industries de désalinisation de l'eau, une amélioration qualitative des infrastructures hydrauliques et de la gestion des eaux usées, l'application d'une réglementation plus stricte en matière de pesticides et rejets industriels dans les bassins d'eau (guidant des efforts de recherche), et un encadrement des constructions en milieu urbain, en prenant en compte les risques d'inondations, pourraient représenter un réel progrès à moyen terme. Dans le cadre des actions de service public de l'eau, une piste intéressante développée par la Loi Houdin est celle de donner la possibilité aux collectivités locales de ponctionner 1% du budget municipal en eau afin de financer des actions de coopérations décentralisées en eau dans les pays en développement par le biais d'ONG (comme ce fut le cas après le Tsunami en Océan Indien en 2004). La généralisation de ce principe permettrait une accélération des programmes d'amélioration de la gestion de l'eau dans les pays en développement. Il est donc concevable que des micro-politiques et des politiques locales et régionales mieux coordonnées, généralisées à l'échelle de la planète, et tout particulièrement dans les pays en développement, puissent réduire considérablement les pressions actuelles sur les réserves d'eau douce.

Les effets potentiellement dévastateurs de la crise climatique sur l'activité humaine, la biodiversité et la biosphère doivent être intégrés dès maintenant dans les analyses géopolitiques. Dans le cadre de l'eau, il s'agit d'une probable diminution des ressources en eau douce dans la plupart des régions sèches tropicales et subtropicales (et une augmentation en Eurasie du Nord, Canada et Alaska), une diminution du débit des sources d'eau issue de la fonte des glaces et des neiges, une augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes comme les pluies torrentielles, les tempêtes et les sècheresses (et leurs impacts sur l'agriculture). Certains éléments comme l'augmentation du niveau des mers, avec les inondations de zones humaines, et les changements des cycles et intensités des précipitations et des cours d'eau sont inévitables. Ils entraîneront des migrations conséquentes (écoréfugiés), des besoins spécifiques en infrastructures (à l'image de se qui se prépare à Venise) et des conflits exacerbées pour des ressources naturelles comme les réserves d'eau douce, les terres arables etc. Une grande partie de ces effets peuvent être compensés par une planification adaptée aux circonstances locales, d'où le besoin d'approfondir les négociations de Bali et les travaux réalisés par les agences de l'ONU dans les pays en développement, moins à même de prévoir les conséquences écologiques.

Photo de Koshyk sous licence Creative Commons 2.0

01 février 2008

Quindi... Réflexions du Forum Economique Mondial de Davos 2008

Davos1_3Le Forum Economique Mondial est le fruit d'une initiative de Klaus Schwab, un allemand ayant étudié au MIT et à Harvard  qui souhaitait créer une association des leaders économiques européens en les réunissant pour la première fois en 1971 (cette première réunion avait été financé par le Commissaire Européen aux Affaires Economiques de l'époque, le centriste Raymond Barre et avait réuni 400 dirigeants économiques, chercheurs et fonctionnaires). Le choix du lieu de rencontre, Davos, une petite ville dans les Alpes Suisses, s'effectue principalement sur la base de son isolement.  A partir de 1974, les leaders politiques seront également invités (la Chine sera invitée au forum dès 1979, contribuant ainsi à son désenclavement économique).  La promotion du modèle économique européen, principal objectif des réunions jusqu'en 1987, se transforme progressivement en mise en place d'un forum pour une communauté de dirigeants politiques, économiques et sociaux d'horizons différents (et d'une tribune mondiale pour la résolution des conflits) afin de discuter de l'état du monde.

La réunion, devenue Forum Economique Mondial (WEF), s'est doté d'une structure organisationnelle associative basée à Genève, et d'un staff permanent de 280 personnes qui publie plusieurs rapports, dont celui sur la compétitivité des pays (annuel). La réunion unique annuelle de Davos avec la participation de 2 400 dirigeants est devenue multiple avec une réunion parallèle à Davos des entreprises par secteur d'activité (17 secteurs dont les secteurs très prisés comme l'énergie, l'aéronautique et l'automobie), une deuxième réunion se tenant en Chine depuis 2007 réunissant les nouveaux entrepreneurs de l'économie mondiale, une troisième à l'intention exclusive des femmes, une quatrième uniquement pour les médias (afin d'assurer la transparence des activités) et des réunions régionales irrégulières (Amérique Latine, Moyen Orient, Inde, Turquie, Russie). Depuis la formation du Forum Social Mondial, bien que celui-ci ait perdu en notoriété depuis son départ de Porto Alegre (le forum change régulièrement de localisation géographique: Mali, Venezuela...), et l'image ultra-libérale associée au WEF, des efforts sont menés envers les entrepreneurs des pays en développement dont la récompense annuelle de la Fondation Schwab, attribuée aux meilleurs "entrepreneurs sociaux". Par ailleurs, un nombre croissant d'ONG et de gouvernements participent chaque année au forum de Davos et les partenariats entre les entreprises, les gouvernements et les ONG se multiplient (comme ceux entre Bill Gates et plusieurs associations de réduction de la pauvreté, promotion agricole ou municipalités).

Le WEF 2008 (du 23 au 27 janvier) aura eu un prix annuel de $70 millions, dont un peu moins de la moitié provient de partenariats avec des industriels (surtout intéressés par les réunions sectorielles), et le reste des adhésions annuelles des membres (€26 300 par personne) et des droits de participation au forum de Davos. Cependant le WEF est devenu une vitrine incontournable pour présenter les nouvelles initiatives aux partenaires internationaux de manière efficace. Le gouvernement français l'a bien compris, avec son retour au devant de la scène lors de cette réunion avec la présence du Premier Ministre François Fillon, interrogé par Klaus Schwab (mais sa performance, faisant preuve d'un excès d'autosatisfaction, a démontré le peu d'expérience qu'avait le Premier Ministre dans les discussions avec ses pairs et les entrepreneurs internationaux). De même, les tensions financières mondiales permettent au WEF d'être un havre parfait, l'espace de 5 jours, pour les grands banquiers du privé et les gestionnaires des principaux fonds spéculatifs de retrouver leurs homologues des bourses, Banques Centrales indépendantes et du FMI pour discuter des issues possibles de cette crise lancinante et des risques systémiques pouvant exister dans le système financier international. Les discussions sur les locomotives de la croissance mondiale ont pris une dimension plus importante avec un rééquilibrage probable entre l'Amérique et l'Asie, au profit de cette dernière, et un fort ralentissement prévu en Europe. Les hausses importantes dans les prix des matières premières et du pétrole contribuent aussi à la déstabilisation économique mondiale et font l'objet d'intenses discussions entre représentants des pays en développement. Toutes ces tendances croisées pouvant, par effet de ricochet, entraîner un sérieux ralentissement de la croissance en Amérique Latine et en Afrique. Une autre possibilité envisagée serait l'accélération des acquisitions de sociétés américaines par des sociétés des BRIC+KMS (voir billet à ce sujet) et des fonds souverains, dont les réserves disponibles sont estimées à $2 900 milliards (plutôt que de continuer à investir dans les bons du trésor américains). Ce premier test de l'économie globalisée issu, pour la première fois depuis vingt ans, d'un pays développé, a donc fait l'objet de nombreuses spéculations à Davos. Tony Blair (membre du directoire du WEF) a insisté sur le risque, pendant cette période trouble, de voir les dirigeants politiques manquer d'audace sur les sujets d'actualité, vitaux pour la croissance, comme les négociations commerciales et le réchauffement climatique. Plusieurs tendances critiquables ont commencé à se dessiner chez certains dirigeants économiques, comme celle de "produire local" avec tous les effets secondaires que cela pourrait entraîner, de "privatisation" accélérée des normes internationales du commerce (comme les normes comptables IFRS) ou encore des exigences supplémentaires et spécifiques de transparence aux fonds souverains asiatiques lors de leurs investissements aux Etats-Unis.

Quindi... Compte tenu des incertitudes qui pèsent sur l'économie mondiale et les fausses alertes à répétition qui indiquent l'arrivée d'une crise comme celle de 1929 (comme le précise régulièrement George Soros), le WEF joue un rôle clé permettant aux principaux dirigeants économiques de se réunir et trouver un accord sur la meilleure stratégie globale à suivre, notamment enrayer le protectionnisme qui pourrait engendrer une crise plus importante, mais aussi aiguillonner la politique énergétique mondiale avant qu'elle ne se transforme, à son tour, en crise. C'est une manière unique d'ébaucher des décisions consensuelles pouvant avoir un impact très constructif lors de la prise de décision spécifique à l'échelon national, régional ou international. Ce n'est pas pour rien qu'a l'issue du WEF, les dirigeants des quatre principales économies européennes (Allemagne, Royaume Uni, France, Italie) et de la Commission Européenne se sont retrouvés pour lancer un message économique commun: les discussions, analyses et décisions potentielles avaient été préparées par leurs équipes à Davos, restait à trouver le lieu plus diplomatique pour que les Chefs de Gouvernement annoncent les décisions communes.

Un rôle plus discret, mais non moins important est celui de concentration de l'attention du monde sur un ou plusieurs sujets. En 2008, la mention de la répression en Birmanie est revenue à plusieurs reprises au devant de la scène. Mais contrairement au G8 qui se trouve bloqué pour cause de politique régionale de l'ASEAN, la Chine et l'Inde, les membres du WEF ont un réel pouvoir économique. La simple menace d'un arrêt total des investissements dans le pays a probablement aidé à la reprise du dialogue entre le gouvernement birman et le leader historique des démocrates, Aung San Suu Kyi, à la clôture du WEF.

Des réunions qui auront marqué l'histoire politique du monde se seront tenues à Davos: celle entre les dirigeants nord et sud-coréens en 1988, les discussions entre un Nelson Mandela, récemment libéré et le président sud-africain Frederik de Klerk en 1992 et celles de Yasser Arafat et Shimon Peres autour des accords d'Oslo.

Par ailleurs, le rôle d'aiguilleur des anciens Chefs D'Etat armés de leur expérience et du recul et du temps de celui qui n'est plus au pouvoir, prend de l'ampleur pendant ces réunions. Bill Clinton et Tony Blair en sont de très bons exemples. Ils contribuent, avec leur charisme et leur rôle naturel de médiateur à la stabilisation économique mondiale et la réduction des conflits inutiles.

Mais avant tout, Davos, c'est la possibilité donnée aux décideurs de dialoguer entre eux, sans le cirque diplomatique, sécuritaire et médiatique qui accompagne généralement les réunions internationales et consomme l'essentiel du temps de discussion. C'est une opportunité unique pour réduire les tensions avec l'aide des plus habiles d'entre eux, qui font souvent preuve de bonne volonté lors de ces réunions, sachant pertinemment que tout service rendu pourra, lors de négociations futures, être monnayé. Du cynisme? Plutôt l'acceptation réaliste du monde tel qu'il est avec le but de l'améliorer, par réseaux, plutôt qu'uniquement par initiatives personnelles.

18 janvier 2008

Quindi... Les premiers signes visibles du dynamisme économique des BRIC+KMS

Brickms_face_aux_pays_dvelopps_co_2 Une nouvelle classification économique est apparue ces dernières années pour mieux saisir le phénomène des grandes économies émergentes issues de la mondialisation. Ce changement économique qui commence à bousculer le haut du ranking économique mondial porte deux noms: tout d'abord le BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine), qui est rapidement devenu le BRIC + KMS (issu de l'anglais, cela devient le BRIC + Corée du Sud + Mexique + Afrique du Sud)*.

Outre la nature mondiale (tous continents sur les deux hémisphères) du phénomène économique, une tendance politique semble aussi se dégager avec de nombreuses discussions internationales d'élargissement du G8 à 5 autres pays (Chine, Inde, Brésil, Mexique, Afrique du Sud) que certains appellent de leurs voeux (Etats-Unis, France...) et d'autres souhaitent limiter à un club démocratique (comme le sénateur McCain qui souhaite expulser la Russie du club mais y accueillir l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud); mais aussi un élargissement du nombre de membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, en cours de discussion depuis le mandat de Boutros Boutros-Ghali débuté il y a 15 ans... (extension du Conseil de Sécurité au Japon et l'Allemagne, mais aussi au Brésil, l'Afrique du Sud et l'Inde). Il semblerait donc que la géopolitique soit en passe de devenir de la géoéconomie avec l'acceptation du principe selon lequel, au XXIème siècle, la puissance économique va de pair avec la puissance politique. Est-ce une victoire du soft power ou bien une évolution qui voudrait que le soft power devienne rapidement du hard power (ce qui était le cas, historiquement, de l'accession au hard power des puissances britanniques -développement d'une marine capable d'assurer la sécurité des investissements de la British East India Company- et américaines -développement d'une armée puissante pendant la première guerre mondiale pour assurer la livraison des biens à l'Europe et l'Amérique Latine...)?

Aujourd'hui, les premiers signes visibles de cette reconfiguration économique mondiale apparaissent sous la forme de multinationales issues des BRIC+KMS, leurs noms sont: Embraer (constructeur d'avions de taille moyenne brésilien, devenu le troisième constructeur mondial), Suzlon (turbines aéronautiques indiennes), Tata (groupe industriel indien de construction automobile mais aussi d'acier, de conseil, énergie, téléphonie , hôtelier, producteur de thé...), Samsung (équipementier électronique coréen), Lenovo (groupe chinois assembleur de PC), Infosys et Wipro (groupes indiens d'outsourcing informatique, devenus des concurrents directs d'IBM et Accenture), Cemex (cimentier mexicain), Hisense et Haier (équipementiers chinois en électroménagers et électronique), Mittal (le groupe indien d'acier devenu fameux en Europe après sa reprise d'Arcelor), BYD (groupe chinois, premier mondial en batteries), Chery (constructeur automobile chinois), Bajaj (groupe automobile indien de deux et trois roues), Perdigão et Sadia (groupes agro-alimentaires brésiliens), TCL (constructeur chinois d'écrans, acquéreur de Thomson)  Gazprom (le géant russe de l'énergie, devenu un acteur des relations internationales à lui tout seul), Johnson Electric (constructeur chinois de moteurs à taille réduite), LG (groupe coréen de produits électroniques, téléphonie et d'énergie)... Ce sont toutes des marques vouées à devenir aussi connues que les marques japonaises (Sony, Toyota...) qui ont fait irruption sur la scène internationale au cours du dernier demi-siècle. Selon le secrétariat de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED), en 2004, cinq compagnies asiatiques étaient rentrées dans le tableau des 100 premières multinationales (et 15 parmi les 200 premières).

Un deuxième aspect de cette tendance au rééquilibrage mondial est l'augmentation importante des investissements directs à l'étranger (IDE) en provenance des BRIC+KMS, mais aussi des monarchies pétrolières, dans les économies des pays développés (en 2006, 13% du stock total d'IDE était issu de pays en développement, par rapport à 8% en 1990, les investissement issus des pays en développement cette année là correspondaient à $123 milliards). Une première explication est fournie par le besoin des économies développées (notamment les Etats-Unis) de financer leurs déficits par l'arrivée de capitaux extérieurs, qui ne sont plus seulement issus de pays développés (les hausses récentes des revenus pétroliers et de matières premières expliquent aussi une partie des liquidités issues de pays en développement). Mais les besoins de diversification, consolidation, débouchés commerciaux, fusions et acquisitions (etc.) des conglomérats issus des BRIC+KMS expliquent une grande partie de ces investissements aussi. A ce titre, on peut déjà prévoir un changement d'attitude dans les futures négociations à l'OMC, avec une plus grande attention portée par les BRIC+KMS pour la libéralisation de certains secteurs dans les services (logiciels informatiques, transport aérien, services délocalisables...) et les industries de pointe (aéronautique, automobile, électronique, informatique...). Quelques exemples pour illustrer ces propos: les négociations en cours entre les groupes Tata Motors et Ford pour le rachat par le constructeur indien des marques (d'origines britanniques rachetées par Ford) Jaguar et Land Rover, les acquisitions par Johnson Electric de morceaux de Lear et ArvinMeritor, deux groupes américains constructeurs de moteurs miniaturisés afin de se rapprocher du marché américain, le rachat par Lenovo de la partie hardware d'IBM...

Finalement, le rééquilibrage des centres d'innovation technologique s'opère aussi peu à peu. C'est le cas pour la téléphonie mobile, avec les prix défiant toute concurrence des produits des coréens Samsung et LG et pour l'automobile avec le lancement récent de la voiture la moins chère par Tata Motors. Rien d'étonnant à cela, ces constructeurs produisent d'abord pour leurs marchés nationaux (devenus très rentables après la hausse de pouvoir d'achat ces dernières décennies) en lançant des produits adaptés: il s'agit donc d'innovations de méthodes de production et de développement de nouveaux produits commerciaux et non dans le haut de gamme (innovation dans le design aérospatial, sur des moteurs usant de nouvelles sources énergétiques, sur la biotechnologie etc.) grâce à une recherche et développement centrée sur les innovations technologiques (comme c'est le cas dans les pays en développement). Mais un des aspects les plus intéressants de ce rééquilibrage est le développement des investissements qui s'opèrent entre pays en développement. L'expérience acquise dans les marchés en développement avec une concurrence farouche des grandes marques venues des pays développés (et leurs méthodes modernes de management), mais aussi de conditions macro-économiques historiquement instables (devenues progressivement plus stables), est celle de l'adaptation à des conditions de marché changeantes. Cette expérience est très utile pour le développement des exportations. Les marchés des BRIC+KMS et autres pays en développement agissent de manière de plus en plus uniforme (pour ce qui est de leurs classes moyennes) ce qui crée un marché gigantesque, de taille mondiale (2,5 milliards, potentiellement), pour leurs produits, mieux adaptés en qualité et prix que leurs équivalents issus de pays développés. Ce mouvement explique en grande partie les délocalisations (qui sont assimilées dans les pays développés comme une crise - ce qui est le cas du point de vue local ou régional - et non d'un rééquilibrage inévitable de la mondialisation - ce dernier s'était déjà opéré à partir des années 60 entre l'Europe et les Etats-Unis, à partir des années 80 avec le Japon puis les dragons asiatiques...).

Quindi... En tants qu'européens, nous devons rapidement apprendre à mieux connaître ce monde en pleine évolution issu de la mondialisation (dans sa version la plus récente). Ces nouveaux partenaires commerciaux deviendront bientôt nos nouveaux partenaires géopolitiques régionaux mais aussi internationaux, que ce soit dans le cadre de négociations économiques, politiques, militaires, humanitaires, climatiques, éthiques, culturelles... Eux nous connaissent bien, nos produits commerciaux mais aussi culturels inondent leurs marchés depuis bien longtemps, l'inverse n'est pas forcément vrai, surtout que leur développement économique récent a bien changé leurs sociétés...

* d'autre pays pourraient aussi figurer dans ce ranking bien sûr, comme Taïwan, la Malaisie, Singapour, les Emirats Arabes Unis, le Chili (etc.) mais aucun d'entre eux n'a la taille, ni la population pour figurer parmi les grands décideurs régionaux, seulement en tant qu'influenceurs. Ce ne sera peut-être pas le cas pour l'Indonésie, l'Argentine, le Nigéria, l'Egypte (etc.); dès qu'ils atteindront ce niveau de développement, ils formeront alors la deuxième vague des géants économiques issus des pays en développement, un BRIC v2?

03 décembre 2007

Quindi... Les Enjeux Environnementaux de la Conférence de Bali

Niledeltaeo La Conférence inter-gouvernementale de Bali sur le changement climatique s'est ouverte aujourd'hui et durera 12 jours. Elle réunit des représentants de 180 pays. Son objectif principal est de prévoir la suite à donner au protocole de Kyoto qui expire en 2012.

Processus démarré lors du "Sommet de la Terre" à Rio de Janeiro en 1992, les engagements concrets ont eu lieu lors de la signature d'un premier protocole à Kyoto en 1997 (sous l'égide de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique). Ce dernier prévoit la réduction des émissions des Gazs à Effet de Serre (GES) par 5,2% en moyenne d'ici 2012 (en prenant comme base le niveau de 1990). Ratifié par 142 pays (des 158 signataires), il est entré en vigueur en 2005.

Ces conférences font suite au processus lancé lors de la Conférence de Montréal de 1987 pour la réduction des gazs CFC. La consommation de ces gazs ayant eu un impact direct sur la disparition progressive de la couche d'ozone, celle-ci a été dramatiquement réduite entre 1989 et 1998. Ce premier succès a permis l'élaboration de mécanismes, nécessairement plus complexes pour gérer l'ensemble des pollutions climatiques.

Les mécanismes utilisés pour la réduction des GES sont basés sur les travaux du GIEC (Groupement Intergouvernemental sur l'évolution du climat - groupe d'experts géré par deux agences de l'ONU: le PNUE et l'OMM) - récent lauréat du Prix Nobel de la paix. Ces experts n'ont cessé, depuis leur deuxième rapport en 1995, de souligner l'influence de l'activité humaine sur le changement environnemental. Ils soulignent depuis cette époque le réchauffement climatique et une augmentation du niveau de la mer. Leur quatrième rapport de 2007 est cependant beaucoup plus alarmiste. Il met en valeur le nouvel accroissement des GES dans les pays industrialisés depuis 2000 et l'ascension dangereuse de la pollution en Chine atteignant le niveau du premier pollueur mondial, les Etats-Unis.

Pour combattre l'augmentation des GES, le protocole de Kyoto a mis en place un système de mécanismes de flexibilité:

  • des permis négociables, visant à encourager le plus rapidement possible l’amélioration des systèmes de production les plus polluants et les moins efficaces (ils existent à l'échelle nationale et européenne et devraient voir le jour en 2008 à l'échelle mondiale);
  • le mécanisme de développement propre (MDP), mécanisme financier qui appuie le développement économique en adoptant des méthodes de production plus « propres », notamment dans les pays en développement;
  • la mise en œuvre conjointe (MOC), qui vise en priorité à lancer des projets de stockage de carbone ou de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Les premier succès du protocole de Kyoto masquent les difficultés de sa mise en place. L'Union Européenne a réussi à faire baisse ses GES de 1,5 % mais elle doit atteindre les 8% d'ici 2012. Les autres signataires n'ont pas encore réalisé de progrès significatifs.

L'objectif principal de la Conférence de Bali est ainsi de prévoir la suite à Kyoto post-2012. Ce processus de négociation ne devrait pas se terminer avant 2009. Cette pérennisation du système international de lutte contre le changement climatique rassurerait ses principaux acteurs: les Etats, les entreprises et les ONG. Les entreprises devraient obtenir l'assurance que les investissements réalisés en permis négociables dans les secteurs des échanges de carbone et via les MDP en termes d'échanges de technologie se poursuivront.

Par ailleurs, la Conférence de Bali doit préparer les futurs objectifs de réduction des GES. L'Europe s'est déjà proposée de réduire de 20% sa production (et serait même prête à aller jusqu'à 30%). Le G8 s'est prononcé pour une réduction de 50% d'ici 2050. La Chine semble disposée à participer mais avec des objectifs réduits; le Brésil et l'Indonésie souhaitent inclure des primes à la non-déforestation mais l'Inde, l'Australie (jusqu'à présent) et les Etats Unis ne semblent pas disposés à approfondir les mesures déjà prise à Kyoto. Selon le rapport préparé par les Nations Unies (CCNUCC), les moyens économiques additionnels nécessaires pour  limiter l'impact du changement climatique représenteraient jusqu'à 0,5% du PIB mondial et 1,7% des investissements mondiaux (base 2030). L'essentiel de ces investissements devrait se faire via le secteur privé.

La première bonne nouvelle de la Conférence de Bali est tombée ce matin quand l'Australie a annoncé sa signature du protocole de Kyoto suite au changement de gouvernement (cf. mon billet). C'était le seul pays industrialisé avec les Etats-Unis à ne pas encore avoir ratifié le protocole. Un espoir existe aussi aux Etats-Unis en cas de victoire d'un candidat démocrate à la maison blanche aux élections de novembre 2008.

Le troisième objectif de la Conférence de Bali sera la mise en place de nouveaux fonds d'adaptation climatique pour les pays les moins développés. Ceux-ci seront les plus durement touchés par le changement climatique avec l'apparition probable de millions de réfugiés climatiques et de dégâts matériels conséquents difficiles à budgétiser pour les PMA. Leur accord étant nécessaire pour la signature d'un nouveau protocole, il est probable qu'ils obtiennent partiellement gain de cause.

Quindi... Il est nécessaire pour les retardataires de réaliser au plus vite que nous avons déjà changé d'époque. Le réchauffement climatique, la montée des eaux, les réfugiés climatiques sont devenus des réalités indéniables. L'inadéquation des moyens mis en oeuvre jusqu'à présent par rapport à l'immensité de la tâche ne peut plus être la règle. Un pan entier de politique étrangère doit être mis en place pour convaincre les Etats retardataires fortement pollueurs (Etats-Unis, Inde, Chine) de rejoindre sans plus tarder la mise en place de solutions collectives. Une plus grande implication d'une diplomatie européenne, et non plus nationale, semble nécessaire pour obtenir des résultats à l'échelle planétaire. Cette diplomatie a réussi à obtenir gain de cause pour la négociation de Kyoto, elle doit être renforcée pour la négociation et le suivi de la ratification de Bali.

Photo du Délta du Nil - NASA