Politique - Asie de l'Est

31 octobre 2008

Quindi... Géopolitique et géostratégie d'une puissance mondiale qui se dévoile: la Chine du début du XXIème siècle

Quindi_chine_pics Synopsis: Les jeux olympiques de Beijing d'août 2008 auront eu pour objectif de faire rentrer la Chine dans le système international du XXIème siècle en tant que grande puissance partenaire. Cependant, la préparation de l'événement, avec de nombreuses crises régionales et internationales, aura permis de déceler plus facilement les failles géopolitiques actuelles du pays. De plus, la participation de la Chine à de nombreuses crises externes et internes de manière quasi-simultanée (Corée du Nord, Soudan, Zimbabwe, Tibet, Birmanie, Sichuan, Xinjiang), et les relations diplomatiques évolutives avec ses principaux partenaires (Taïwan, Japon, Russie, Etats-Unis, UE, UA et Unasur), auront transformé la position géostratégique de la Chine au cours du premier semestre 2008. Dire que cette année est charnière pour la Chine, marquant le début d'une nouvelle ère, avec l'affirmation de la présence d'un géant géopolitique, à l'échelle mondiale, et non plus seulement régionale, n'est donc pas une exagération. Cependant, les actions géopolitiques (au sens large) menées par la Chine actuelle ne peuvent être dissociées de sa longue et complexe histoire. Nombre de réflexes politiques actuels découlent du "géojuridisme intérieur" et de la géoéconomie.


Ce billet a pour objectif de décrire les différents niveaux d'analyse géopolitique nécessaires pour comprendre la Chine, qu'il soient nationaux (un pays, cinq systèmes, onze langues, et les crises identitaires), régionaux (avec six zones de tension, une stratégie de gestion des détroits de la région, une diaspora chinoise conséquente dans la sous-région, et un phénomène d'intégration en cours avec l'ASEAN Plus Trois, l'OCS, l'ASEM et l'APEC), et internationaux (les intérêts chinois sont mondiaux et se font sentir dans toutes les crises internationales de ce début de siècle). Contrairement à une idée répandue, la Chine n'use pas uniquement de son hard power, mais plutôt d'un soft power, dont elle se sert pour élargir son influence mondiale, et s'ouvrir progressivement aux pratiques internationales, en gardant l'option de revenir en arrière sans jamais devoir remettre en cause l'assise du pouvoir politique post-communiste... (en cas de crise, si les occidentaux, les démocrates des zones spéciales, les forces non étatiques des "zones autonomes", et/ou les nouvelles puissances financières du pays la poussent trop loin, ou à l'inverse, si les contre-pouvoirs du parti communiste résistent). Phénomène de plus en plus visible, la réintégration de la Chine dans le système international (dont son histoire nationale et régionale si particulière l'avaient tenu à l'écart au cours du dernier demi-siècle), remet au devant de la scène sa géopolitique singulière (avec ses composantes géoéconomiques et  géojuridiques) et les phénomènes identitaires régionaux (ou nationaux, ethniques, religieux, selon la perspective). Une analyse détaillée de ces phénomènes permettra de prévoir les multiples évolutions de ce géant géopolitique. La réintégration de ces facteurs dans l'analyse géopolitique intérieure, avec une gestion globale de la question des "nationalités" et des "régions autonomes", sans buter exclusivement sur la question tibétaine, usant des différents acteurs régionaux, permet d'envisager une politique étrangère européenne cohérente envers la Chine, celle d'un partenariat stratégique (dans les domaines de la sécurité régionale, alimentaire, sanitaire, environnementale, énergétique, financière, de l'administration publique et des coopérations en tous genres) et non pas uniquement d'une concurrence stratégique (sécuritaire, commerciale, et monétaire); une politique étrangère européenne faite de hard power et soft power, réalisme et multilatéralisme, et usant pleinement les acteurs étatiques, régionaux, et non-étatiques prônant des réformes (démocratiques, sociales, environnementales et de gestion des minorités) sans déstabilisation de la puissance chinoise, avec toutes les conséquences imprévisibles que cette dernière impliquerait.

 


Un pays, cinq systèmes, onze langues, cinquante six nationalités? (le "géojuridisme intérieur")


L'état du système géopolitique chinois a cela de particulier qu'il ne s'agit pas d'un seul Etat (quatre des cinq systèmes cohabitent dans un seul Etat), d'un système homogène d'autonomies, ou d'une construction réfléchie devant à terme mener vers un système institutionnel auquel adhéreraient tous les acteurs chinois. Il s'agit plutôt d'une construction hybride qui est le fruit d'une histoire faite d'occupations internes et externes; de guerres civiles; de constructions nationales basées sur des idéologies politiques et économiques opposées qui tendent à se rejoindre par le biais de l'économie et se fragmenter sur les notions nationalistes et ethnicistes; de rétrocessions (violentes et pacifiques) de territoires; de luttes ethniques et religieuses auxquels les régimes (communistes et républicains) auront tardé à répondre; et d'accords évolutifs entres les différentes parties, parfois sous influence extérieure, menant à la consolidation progressive de l'Etat chinois. La cohabitation géopolitique reste instable et sa construction inachevée; cette dernière s'effectue le plus souvent par le biais de références à un Etat unique (héritées d'un empire idéalisé), à souverainetés protéiformes. Le système "géojuridique" chinois (le "géojuridisme intérieur" avec des pressions institutionnelles régionales et provinciales multiples) est donc complexe et reflète les évolutions géopolitiques internes et externes par le biais de traités, de la diaspora, ou de pressions géopolitiques et géoéconomiques. Le système géoéconomique est fait d'évolutions constantes (systèmes économiques, systèmes de management, ouverture à l'extérieur, interactions, pressions sur les systèmes politiques, impact et reconnaissance régionales et internationales) de chacune des composantes géopolitiques. Le système géopolitique a plusieurs lignes de lecture, en passant de l'international, au régional, au national et au provincial avec une forte incidence des historiques de chaque ensemble avec l'extérieur et des évolutions politiques internes.


La République Populaire de Chine (RPC)

Le régime chinois actuel, celui de la République Populaire de Chine (RPC), est composé d'actes fondateurs relativement récents dont l'historique est encore lourd à porter. La Longue Marche légendaire, retrait spectaculaire de la province de Jiangxi (où le PCC avait fondé la République soviétique chinoise entre 1931 et 1934) face aux forces républicaines du Guomindang (KMT) entre 1934 et 1935 (en passant par le Sichuan et le Shaanxi, essuyant des pertes faces aux seigneurs de la guerre locaux et populations mongoles, hui et tibétaines, avant de rejoindre le Henan et faire la jonction avec l'armée communiste du nord) coute 100 000 hommes aux communistes, ne laissant que 30 000 hommes à la fin du périple; certains historiens spéculent qu'il s'agissait surtout d'une opération visant à affirmer le statut de Mao Zédong à la tête du PCC, plutôt qu'a assurer la survie militaire de l'Armée Populaire de Libération fondée en 1927. Toutefois, le soutien communiste passera de 40 000 membres en 1937, à 1 200 000 en 1945, contrôlant un territoire avec 96 millions d'habitants avec le soutien de la population paysanne. Malgré 20 ans de guerre ininterrompue entre 1929 et 1949, le gouvernement communiste n'hésitera pas à prolonger les pertes humaines en appliquant ses théories gouvernementales de manière radicale.


L'historique gouvernemental de Mao Zédong (1949 - 1976) est lui aussi lourd à assumer pour ses successeurs, avec ses 25 à 70 millions de victimes. Les premières mesures réalisées au fur et à mesure de la prise de pouvoir par les communistes, sous forme de réformes agraires et purges de contre-révolutionnaires (du KMT, des entrepreneurs, des employés de sociétés internationales, des intellectuels et des petits propriétaires terriens "shen-shi") entre 1946 et 1953 provoqueront 1 à 5 millions de morts (2 à 3 selon Mao); de plus, la mise en place des camps de rééducation (camp de travail ou goulag) Laogai (contraction de "Laodong Gaizao", signifiant réformer à travers le travail), qui se généraliseront par la suite, provoqueront la mort de 1,5 million de personnes pendant la même période. Le succès du premier plan quinquennal (1953 - 1958), dont l'objectif était l'industrialisation rapide du pays avec l'aide de l'URSS, au détriment de sa production agricole, permettra d'envisager le Grand Bond en Avant (remise en cause du modèle soviétique via une collectivisation rapide "hezuohua"- avec le développement concomitant des structures socialistes rurales -, construction d'infrastructures, et lancement de grands travaux, sans considérer l'impact humain) lors du second plan quinquennal (1958 - 1963). Ce plan sera dramatique pour la population chinoise, créant une famine et des malnutritions qui tueront 15 à 72 millions de chinois (les chiffres réels ne seront connus qu'une quinzaine d'années plus tard; 30 millions semble être le chiffre le plus consensuel); les craintes des effets induits de la "déstalinisation" de l'URSS à partir de 1953 sous Nikita Khrouchtchev, avec la déstabilisation que cela entraînait en Europe de l'Est (RDA, Pologne, Tchécoslovaquie entre 1953 et 1956), et des options offertes suite au premier plan quinquennal chinois, pouvant remettre en cause la position de Mao à la tête du PCC (la socialisation des zones rurales fortifiant théoriquement l'emprise de Mao sur le parti, surtout après le recul de la collectivisation forcée, le plus grand libéralisme politique entre 1956 et 1957, dont la Campagne des Cent Fleurs, et les critiques de Peng Duhai, général de la Guerre de Corée, menant à des purges dans l'armée), pousseront ce dernier à accélérer les réformes entreprises lors du premier plan (le "Premier Bond en Avant"), au delà de toute analyse réaliste de la situation économique et sociale (les coopératives passent ainsi de 30 à 200-250 familles, entre le premier et le deuxième plan, et le PCC obtient la mainmise sur l'ensemble des revenus agricoles, exigeant des niveaux de rendement irréalistes), n'hésitant pas à réprimer les contestataires ("droitiers" dont 400 000 à 700 000 seront envoyés dans les camps de rééducation, avec une reprise en main brutale des centres urbains), réduisant ainsi toute forme de remise en cause doctrinale, et signant le début d'un déphasage géostratégique et géoéconomique avec l'URSS, avec le retrait par Khrouchtchev de toute assistance technique et autres formes d'aide soviétique en Chine. Le pays se retrouvera ainsi "entouré" par des bases américaines (Corée du Sud, Japon, Taïwan), soviétiques (Russie et alliés mongol et nord-vietnamien), indiennes et pakistanaises. Dès 1959, la perte de pouvoir officielle de Mao se fait sentir avec son retrait de la présidence de la RPC au profit de Liu Shaoqi (ce dernier insiste pour maintenir le rôle symbolique et cérémonial de Mao à la tête du PCC afin d'éviter une confrontation au sein du parti comme cela avait été le cas avec Peng); après la "Conférence des 7000" de janvier 1962, où Liu dénonce la famine causée par le Grand Bond en Avant, avec l'appui de la majorité des délégués présents (à l'exception remarquée du Ministre de la Défense, Lin Biao), les réformes économiques auront lieu sous la tutelle de Liu et de Deng Xiaoping (à l'époque, il occupait le poste de Secrétaire Général du PCC). Des "coups de barre à droite" seront donnés, revenant en arrière sur les lopins privés, la taille des communes, critiquant les fonctionnaires trop zélés du modèle économique précédent, et en important des denrées agricoles du Canada et d'Australie (l'agriculture retrouvera son niveau de production de 1957 en 1963 pour l'ensemble du pays, bien que cela soit retardé à 1968 dans certaines régions), faisant perdre au PCC une grande partie de son prestige post-guerre. Un succès partagé entre Mao et Lin sera l'accession de la Chine au statut de puissance nucléaire en 1964 (premier essai de Lop Nor).


La campagne de reprise en main du PCC (que Mao considérait infecté par le révisionnisme khroutchévien du socialisme révolutionnaire) et du pouvoir réel par Mao, se fera à travers la Révolution Culturelle (1965 - 1969), dont les effets se feront sentir jusqu'à la mort de Mao en 1976. L'objectif de cette campagne, usant du culte de Mao entretenu dans les écoles et les campagnes, est de purger le PCC des éléments "révisionnistes", des mandarins (bureaucrates) et des intellectuels, et éradiquer les valeurs traditionnelles (les Quatre Vieux: les vieilles traditions, les vieilles cultures, les vieilles habitudes, les vieilles pensées), à travers l'enrôlement de la jeunesse, et notamment des étudiants chinois déjà endoctrinés, dans les Gardes Rouges (on dénombrera 11 millions de membres en 1966), qui suivent de près les directives inscrites dans le Petit Livre Rouge de Mao (1966; dont voici un extrait: "Il convient de montrer que l'ultra-démocratisme tire son origine de l'indiscipline petite-bourgeoise"), établissent des tribunaux populaires, et communiquent politiquement par le biais des dazibao (affiches politiques). La période d'agitation (avec des manifestations réprimées dans le Wuhan) qui suivit la mise en place de cette politique de la dénonciation constante, menant le pays au bord de la guerre civile (les Gardes Rouges ayant des instructions de remplacer l'APL, le cas échéant), avec l'envoi de millions de personnes (intellectuels, professeurs, fonctionnaires) dans les laogai (y compris les militaires à partir de 1967), les incitations à quitter les villes, et les "autocritiques" publiques (provoquant un nombre important de suicides), prit fin avec la réaction du Premier Ministre Zhou Enlai, un des principaux membres du politburo, en 1969 (Mao décrètera la fin de la Révolution Culturelle la même année), la dissolution des Gardes Rouges, la réhabilitation de Deng Xiaoping (qui après avoir été envoyé trois fois dans des Laogai, travaillera dans une coopérative automobile), la mort de Liu Shaoqi (gardé en vie à la demande de l'épouse de Mao,  Jiang Qing, avant de mourir pour cause de non traitement médical), et une répression armée violente. Cette fin de la révolution culturelle se fait en parallèle d'une tension exacerbée à la frontière sino-soviétique (fleuve Oussouri) entre 1968 et 1970, avec des affrontements armés réguliers, et des incitations soviétiques à la prise d'indépendance de la province chinoise de l'est, le Xinjiang. L'alliance tactique entre Mao et Lin (permettant à l'un d'obtenir le soutien de l'armée et à l'autre de devenir le successeur de Mao) commence à se fragiliser à partir de 1971, avec des rumeurs de Coup d'Etat (Projet 571) et de tentatives d'assassinat de Mao par Lin (avec le soutien du KGB), puis la mort de Lin dans un accident d'avion au dessus de la Mongolie lors de sa tentative de fuite du pays. Une première ouverture du régime, asphyxié de l'intérieur et de l'extérieur, s'effectuera en 1972 avec l'ouverture des discussions entre Richard Nixon et Mao (des visites secrètes avaient été effectuées par Henry Kissinger en 1971); le premier cherchant à diviser davantage le camp communiste et redorer son blason en politique étrangère après les guerres d'Asie du Sud Est (voir billet), le deuxième à limiter les tensions en provenance de deux fronts en choisissant l'allié qui s'impliquera le moins dans la politique intérieure chinoise (limitant ainsi les pressions de la CIA via le Tibet, Hong Kong, Macao, Taïwan, la Thaïlande, la Corée du Sud, le Japon); le résultat sera le début de la Détente entre l'est et l'ouest (les soviétiques craignant une alliance militaire sino-américaine). Zhou Enlai et Deng Xiaoping (devenu Vice-Premier Ministre jusqu'à janvier 1976) relanceront les politiques économiques progressistes plus modérées entre 1972 et 1976, recherchant l'unité du PCC afin de préserver la cohérence dans la politique économique, tout en supportant les critiques de Mao (qui forcera Deng à écrire une auto-critique en 1975), le rôle d'opposant interne retombant sur les seules épaules de Deng à la mort de Zhou Enlai en janvier 1976 (après sa mort, des manifestations pacifiques, dont l'Incident de Tiananmen, seront réprimées, et Deng sera placé en résidence surveillée). En septembre 1976, Mao meurt lors de sa troisième crise cardiaque; après sa mort, la Révolution Culturelle prendra définitivement fin avec l'arrestation par le Premier Ministre en poste (nommé par Mao avec l'appui de l'armée), Hua Guofeng, de la "Bande des Quatre" maoïstes radicaux et de son épouse, Jiang Qin, (les principaux opposants à Zhou Enlai et Deng Xiaoping), et le retour des campagnes des étudiants, préfigurant la tombée en disgrâce du culte du maoïsme en Chine.


Pendant une courte période après la mort de Mao, Hua perpétuera ses politiques, cherchant à se maintenir au pouvoir (exercice périlleux entre les démonstrations pro-Mao, dernier signe du culte de la personnalité et les pressions pour la mise en place d'une nouvelle équipe gouvernementale), et introduire progressivement des politiques appliquées par l'URSS. Dès 1977, Hua réintégrera Deng dans la gestion gouvernementale au poste de Vice-Premier Ministre; ouvrant la voie à une réhabilitation complète de Deng, Liu et Zhou lors du Congrès du PCC de décembre 1978; oeuvre poursuivie en 1980 avec la résignation de Hua, la nomination de Zhao Ziyang au poste de Premier Ministre et de Hu Yaobang au poste de Secrétaire Général du PCC; Deng se réservant le poste de Président de la Commission Militaire Centrale, véritable centre du pouvoir militaire chinois (il aura réussi à manoeuvrer tous ses opposants en faisant la promotion discrète des critiques de la révolution culturelle). En 1981, la Révolution Culturelle sera officiellement considérée (document du Comité Central du PCC) comme une politique erronée de Mao, sous influence de groupes contre-révolutionnaires gérés par Lin Biao et Jiang Qin. Deng Xiaoping (le "petit timonier") saura reconvertir le système communiste en lui fournissant dès 1978 une ouverture nécessaire pour renégocier sa place dans le système international, notamment en termes géoéconomiques avec une réintroduction des fonctions capitalistes au sein du système entrepreneurial chinois (les zones économiques spéciales), une participation croissante au commerce international, en devenant un des moteurs de la région asiatique et de la zone pacifique, avec une croissance annuelle de 10%, faisant de la Chine Populaire la quatrième puissance économique; mais aussi en termes géopolitiques plus classiques avec une professionnalisation progressive de l'Armée Populaire de Libération, la séparation des fonctions commerciales des fonctions militaires (spin-off des industries militaires), et la mise en place d'une  des principales industries de l'armement depuis 1990 (le budget officiel de la défense est passé de $15 à $45 milliards entre 2000 et 2007) fonctionnant davantage avec des appels d'offres. Deng ouvrira aussi politiquement le pays avec la banalisation des échanges avec les pays voisins et l'occident (Etats-Unis, Japon, Europe), et le règlement de la question coloniale en 1984. Il nommera ce mouvement de modernisation politique, militaire et économique initié par Zhou Enlai "Les Quatre Modernisations" (industrie et commerce, éducation, organisation militaire, agriculture) et son programme sera celui des réformes et de l'ouverture (Gaige Kaifang), cherchant la mise en place d'une économie socialiste de marché, "le socialisme aux caractéristiques chinoises" (reprenant de nombreuses caractéristiques de la politique économique des Dragons Asiatiques et les politiques capitalistes testées en Chine à une échelle régionale, passant par une gestion publique indirecte usant les mécanismes de marché) permettant des productions agricoles privées et des investissements par les entités régionales (grâce à l'épargne et les banques privées). A l'inverse, les droits de l'homme et les réformes démocratiques restent des sujets très peu abordés par les autorités chinoises, malgré des demandes discrètes grandissantes avec une population avoisinant  1,4 milliards, des problématiques croissantes liées à la corruption à tous les échelons de l'administration publique, 900 millions de chinois qui ne bénéficient pas encore de droits sociaux, dont 88 millions qui survivent avec moins d'un dollar par jour. Les demandes démocratiques et anti-corruption du printemps 1989 (Manifestations de la Place Tiananmen, Printemps de Pékin, ou Mouvement du 4 Juin, qui eurent aussi lieu à Shanghai, Guangzhou, Urumqi et Chongqing, réunissant plusieurs centaines de milliers de personnes), assimilables à une contre-révolution culturelle (compte tenu de l'appui donné aux étudiants  par les cheminots et les populations urbaines), appuyées de l'extérieur par Hong Kong et les puissances occidentales, naîtront d'un mouvement de contestation demandant la "Cinquième Modernisation" (démocratie et multipartisme). Ces demandes démarrées en 1983, et poursuivies en 1985 et 1987 (de sécurité de l'emploi, d'augmentation de la paie et limitation de l'inflation, de libération des prisonniers politiques, de liberté d'association), qui créent des tensions au sein du PCC entre les réformistes (Deng, Ziyang et Yaobang) et les conservateurs (dont le Président du Comité Permanent de l'Assemblée Nationale, Li Peng et le Ministre de l'Economie Chen Yun) et menacent les réformes réalisées, permettent d'avancer légèrement dans le sens d'une plus grande représentation populaire entre 1986 et 1987, et auraient pu permettre au régime de se transformer en douceur, à l'image de ce qui s'est passé en Mongolie (voir billet), en Russie entre 1985 et 1991 (Perestroïka et Glasnost), ou en Europe de l'Est en 1989; mais le mouvement de répression politique prendra le dessus, en provoquant le limogeage de Hu Yaobang en 1987 (sa mort en 1989 et la demande de réhabilitation politique seront les déclencheurs des manifestations de Tiananmen), puis de Zhao Ziyang (devenu Secrétaire Général du PCC, il sera placé en résidence surveillée jusqu'à sa mort) en 1989 à la suite des manifestations, et remplacé par Jiang Zemin (la troisième génération), un proche de Deng qui soutiendra la répression de 1989 et deviendra Président de la République en 1993, jusqu'en 2003 (Deng mourra en 1997, à 92 ans). Cela n'empêchera pas les mouvements exigeant la démocratisation du régime de croître, à l'intérieur et à l'extérieur de la Chine. Malgré les succès considérables de la politique économique menée par Deng, les disparités des revenus ont continué à augmenter sous la présidence de Jiang, ainsi que les problématiques sociales liées au développement rapide. Ces disparités auront exacerbé les tensions sociales internes, au point de permettre une certaine tolérance gouvernementale envers les manifestations exigeant la résolution de problématiques socio-économiques précises. La contribution de Jiang au fonctionnement du PCC aura été la politique des Trois Représentations permettant, à partir de 2000, la participation des élites économiques du pays, issues de la libéralisation de l'époque Deng, d'intégrer les principaux organes du PCC (institutionnalisé lors du 16ème congrès de 2002); elle contribuera à la régularisation de la participation gouvernementale des nouvelles forces économiques sans pour autant permettre l'ouverture démocratique et la représentation équitable des populations les plus défavorisées. Par ailleurs, des membres plus jeunes (la cinquantaine) intégreront le Politburo, dont l'ex-ingénieur hydraulique, secrétaire du PCC au Tibet, Hu Jintao, qui deviendra Vice-Président dès 1998. Un facteur d'instabilité significatif aura été le conflit entre le PCC et le mouvement spirituel Falun Gong à partir de 1999: avec approximativement 70 millions de pratiquants en Chine continentale (2 à 3 millions selon les autorités chinoises), le mouvement basé sur les pratiques religieuses Qigong réprimées pendant la Révolution Culturelle, et les études sur "les principes universels de vérité, bonté et patience" ont été jugés contraire à l'ordre social (lorsque le risque d'un renversement potentiel du PCC par le Falun Gong était devenu plausible), et rendus illégaux (Bureau 610) avec un harcèlement étatique des pratiquants et une répression suite aux manifestations (prouvant une volonté de défier le pouvoir selon le PCC). L'autre force religieuse en pleine expansion est celle des chrétiens, notamment à travers les églises protestantes qui se regroupent dans les maisons et appartements de particuliers, et sont associées à une certaine forme de modernité éthique, pouvant représenter 70 à 130 millions de personnes, au lieu des 21 millions reconnus par le PCC (la structuration de cette force pouvant aussi participer à la déstabilisation du régime).


Depuis 2003, avec la mise en place de l'administration de Hu Jintao (devenu Président, Secrétaire Général du PCC, et Président de la Commission Militaire Centrale) et Wen Jiabao (la quatrième génération) et de l'idéologie dominante du Développement Scientifique (intégrée par le PCC en 2007 lors du 17ème congrès), le gouvernement s'est tourné vers une recherche de rééquilibrage des disparités créés par la croissance économique importante (en 2006, le revenu par habitant de $1700, soit 6% de la moyenne de l'UE, et $6800 en parité du pouvoir d'achat, soit 25% de la moyenne de l'UE) de ces deux dernières décennies alliée à une pression démographique forte avec 1,4 milliards d'habitants (recherche d'une "Harmonie Sociale" en parallèle de la "Société Xiaokang" de Deng, celle de la classe moyenne, se fixant l'objectif d'une justice sociale mais pas celui d'une libéralisation politique sous prétexte d'ordre social): avec une réduction des disparités de développement économique (cherchant à développer la demande intérieure, notamment les services, en mettant l'accent sur la recherche et l'innovation, une utilisation plus équilibrée des ressources, le transfert de pans entiers de l'économie planifiée à l'économie de marché, des réformes fiscales, de fixation des prix et des systèmes financiers), éducatif (modernisation des méthodes d'enseignement, généralisation de l'éducation obligatoire jusqu'à 15 ans, spécialisation des enseignements) et des infrastructures (communication, énergie, routes et aéroports), entre les zones urbaines et rurales (les pauvres des zones urbaines ayant migré des zones rurales représentant approximativement 100 millions de personnes, les infrastructures et les services publics étant souvent déficients dans les zones rurales), entre les zones côtières et continentales (avec une plus grande ouverture économique des zones occidentales et un renouveau économique au nord-est); des déséquilibres entre les naissances d'hommes et de femmes; les conditions de travail des hommes et des femmes (différences importantes en matière de licenciements et de paie), le manque de protection sociale généralisée (les objectifs affichés sont l'obtention d'une assurance sociale pour les travailleurs urbains, la révision du système des retraites, et de la protection sociale pour les travailleurs issus des migrations internes); l'augmentation des taux de chômage, de criminalité, de corruption, du nombre d'épidémies (SARS / Pneumonie Atypique en 2003, H5N1), du nombre d'accidents industriels, et des niveaux de pollution industriels et urbains (63% des sources énergétiques provenant du charbon en 2006, avec des pollutions importantes de dioxyde de souffre et de suie, l'objectif étant de réduire la consommation d'énergie de 20% entre 2007 et 2011, en développant les mécanismes de conservation d'énergie et d'efficacité énergétique, les centrales nucléaires - pour représenter 4% de la production énergétique d'ici 2020 -, les pipeline de gaz, les projets hydroélectriques - les sources renouvelable d'énergie devant représenter 15% des ressources énergétiques d'ici 2020 -, et le recyclage à travers une "économie circulaire"). Une expérience de mise en place d'une mesure de PIB Vert sera tentée, intégrant les coûts de dépollution, entre 2005 et 2007, avant d'être abandonnée pour cause de résultats catastrophiques (ce qui n'est pas de bon augure pour les futures politiques sociales du gouvernement chinois). Deux objectifs clés pour mettre en oeuvre ces réformes sont la réforme et la modernisation administrative, plus particulièrement dans les zones rurales, avec l'amélioration des politiques de ressources humaines, des standards d'éducation, et des technologies mises à disposition de l'administration et des écoles, et la réforme institutionnelle, cherchant à développer la "gouvernance par la loi", la transparence des informations et la participation publique à la prise de décision. En outre, le développement scientifique prévoit une meilleure relation entre le peuple et le gouvernement (avec une meilleure représentation?) et le développement de la démocratie et de la justice (vers une démocratisation partielle des institutions?), qui devraient permettre une transition vers un pays plus "stable, prospère et ouvert". Bien qu'accepté par le congrès du PCC (toutes ces réformes s'opérent dans le cadre du PCC, le multipartisme n'étant à aucun moment envisagé), le concept rencontre des oppositions au sein du politburo.


Cependant, la démocratisation de la Chine continentale posera des problèmes considérables, compte tenu de l'incapacité du régime actuel à mettre en place un Etat de droit. Afin de retarder les réformes en matière de libertés publiques (y compris l'emprisonnement pour raisons politiques dans les camps de rééducation laogai; le verrouillage de l'information, notamment les forums internet universitaires depuis 2004, les BBS, par le biais de 280 000 commentateurs, "wangluo pinglum yuan" ou "wu mao dang" ou "honker" / "red hacker", payés 5 centimes le commentaire sur internet par le régime, et les espions du net "wangte"; la répression des manifestations - 74 000 émeutes en 2005 qui ont mobilisé 3 millions de personnes, en nette augmentation -; l'interdiction de représentation syndicale; les délogements pour cause de modernisation), le gouvernement du Président Hu Jintao et du Premier Ministre Wen Jiabao, cherche des symboles forts d'unité nationale et de modernisation du pays, permettant d'améliorer les vecteurs de propagande interne du régime. C'est sur ces principes qu'ont été organisés les Jeux Olympiques de Beijing (août 2008) et que se prépare l'Exposition Universelle de Shanghai de 2010 (mai-octobre). Les Jeux Olympiques auront entraîné des dépenses à hauteur de $40 milliards, dont $15 milliards pour améliorer les conditions environnementales de tenue des J.O. dans les 19 sites créés et dans le centre-ville (le seuil typique de pollution aérienne est le triple des standards de sécurité de l'OMS). A cet effet, et profitant de la vitrine que cela représente pour le tourisme et le développement, la ville a lancé des projets annexes de doublement de la capacité du métro de Beijing et la construction d'un nouveau terminal aéroportuaire, le plus grand du monde. Toutefois, ces projets grandioses auront provoqué des délogements importants dans de nombreux quartiers de la capitale, ainsi que la dissimulation des quartiers pauvres, dont la destruction est programmée mais pas encore réalisée, derrière des murailles peintes.  La probabilité que cette forme de propagande fonctionne sur le temps long reste cependant faible, même s'il est indéniable que ces challenges auto-imposés, à l'image des politiques et plans quinquennaux de l'époque Mao, permettent d'entreprendre plus facilement des grands programmes de modernisation des infrastructures, comme la nécessaire amélioration de la production électrique nationale (la demande ayant doublé ces cinq dernières années) et des programmes de dépollution (le maire de Beijing, Guo Jinlong, dit ouvertement que la réduction de la pollution et du trafic routier de la capitale est une "tâche ardue"). Entre temps, le développement des blogs politiques, forme moderne de dazibao, permet de mesurer au quotidien les demandes croissantes de démocratisation du pays et de réduction de la corruption des fonctionnaires. De même, les arrestations des militants anti-expropriation (Yang Chunlin), anti-sida et écologiques (Hu Jia, titulaire 2008 du Prix Sakharov pour la liberté de pensée du Parlement Européen, dont le nom était considéré pour le prix Nobel de la paix 2008) et des droits de l'homme (Teng Biao, relâché), donnent une idée du niveau de pression sociale interne au régime. C'est aussi le cas des manifestations spontanées post-J.O., à Beijing par des collectifs demandant la dépollution de la ville (Berlin Symphony, Apple Pie, New Sky Universe), au Yunnan (Menglian) demandant de meilleures conditions de travail pour les producteurs de caoutchouc, au Sichuan suite au tremblement de terre, et au Hunan pour cause de corruption et mauvaise gestions des entreprises de construction. A l'inverse de tout ce qu'avaient espéré les dirigeants actuels, qui comptaient sur l'admiration que susciterait la capacité d'organisation du PCC pour les JO, tout comme pour la construction du Barrage des Trois Gorges (validant ainsi sa mainmise sur la gestion publique), l'année précédent les J.O aura mis en valeur toutes les défaillances internes du régime. Les failles géopolitiques de la Chine seront elles aussi devenues très visibles. L'enjeu réel pour le régime est la confirmation de son statut de puissance mondiale émergente, avec des centres de puissance confirmés par l'ensemble des acteurs internationaux, et pouvant basculer rapidement au statut de puissance mondiale incontournable. Mais au delà des considérations géopolitiques et géoéconomiques, la Chine aura choisi de se faire juger sur un terrain qui ne lui est guère favorable, celui des Droits de l'Homme, avec une référence qui fera date: "En permettant à Beijing d'accueillir les Jeux Olympiques, vous aiderez le développement des Droits de l'Homme" (Liu Jingmin, vice-président du Comité Olympique présentant la candidature de Beijing). C'est ainsi, mais aussi par le biais d'une progression du langage diplomatique chinois sur ce sujet, que la Chine s'est auto-imposée une mutation progressive de son régime, dont l'objectif est de confirmer son statut de puissance mondiale, en intégrant dans son discours les demandes internes et externes sur la libéralisation politique du régime, et permettant aux acteurs extérieurs de juger l'évolution de ses actes. Toutefois, malgré tous les préparatifs olympiques, et les prises de précaution sur les dissensions politiques et religieuses potentielles, ainsi que les exacerbations dangereuses du sentiment national chinois, la RPC ne semble pas avoir pris pleinement la mesure du lien qu'effectuerait la communauté internationale entre les actions intérieures (Tibet, Xinjiang, Beijing, Laogaï) et extérieures (Soudan, Zimbabwe, Birmanie) de la RPC d'une part, et le souhait du régime de démontrer en fanfare son entrée dans le système international, d'autre part. Les politiques menées cette dernière décennie qui tendaient vers un objectif politique précis en 2008, révèlent à l'inverse le chemin qu'il reste à parcourir par la RPC pour qu'elle soit pleinement écoutée par le concert de nations. Un début de réforme viendra des manifestations et pétitions récentes, et de la réduction de la croissance chinoise alimentée par les exportations, avec une relance du développement des zones rurales ignorées par les plans économiques de ces dernières décennies, pouvant par le biais d'une privatisation / réforme agraire partielle des terres, et une libéralisation des services publics et privés dont peuvent bénéficier les paysans, ainsi que de leurs mouvements à l'intérieur du pays (système des hukou ou huji), devenir de nouveaux éléments de croissance et stabilisation internes au pays; c'est le but du 3ème plenum du XVIIème congrès du PCC (octobre 2008). Entre temps, la RPC découvre lentement à quel point son économie est en symbiose avec les autres grandes puissances économiques, et son rôle réel dans la gouvernance économique mondiale au XXIème siècle, tout en démontrant sa volonté de transparence en matière de communication économique, ce qui tranche avec les pratiques passées.


Quindi_chine_1_pays_4_systmes_10_laLa République de Chine (RdC)

La deuxième Chine, l'héritière de la Chine républicaine est aujourd'hui représentée par Taïwan (et précédemment aussi par Hong Kong). Son histoire est celle de la république qui prend le dessus sur l'empire à partir de 1911 (processus démarré en 1895), suite au dépassement et l'emprise de ce dernier par les puissances occidentales et japonaise au XIXème siècle (Première et Deuxième Guerre de l'Opium, la Rébellion Taiping, la Révolte des Boxers, Guerre Sino-Japonaise entre 1839 et 1895), son incapacité à faire face aux jacqueries successives (dont la Rébellion Taiping de 1851), le coup d'arrêt donné aux Réformes des 100 jours (1898), l'annexion par le Japon de l'île de Formose (1895 - voir billet), "l'abandon" de territoire historiquement chinois en Mandchourie pendant la guerre russo-japonaise (1904 - 1905, voir billet), la domination exercée par les mandchous sur le régime impérial (1644 - 1912), un processus de réforme institutionnelle bâclé (1906 - 1911), la création de législatures provinciales et d'une législature nationale pour lesquels les réformateurs furent écartés (1909 - 1912), et la corruption du gouvernement impérial. Née d'un souhait modernisateur (de nombreuses élites de la révolution ayant effectué leurs études à l'étranger), elle se transformera par le biais de mouvements insurrectionnels de bourgeois et paysans dans le sud du pays entre 1905 et 1911 et d'objectifs politiques fixés par Sun Yat-sen (véritable leader du mouvement, il organisera la révolution depuis Hong Kong, le Japon, Taïwan, le Vietnam, Singapour et la Malaisie), en véritable révolution, avec l'aide de régiments mécontents de l'armée, à partir du 10 octobre 1911 (à Wuchang à Hubei, et au Sichuan), la Révolution Xinhai (de son nom calendaire chinois), jusqu'à l'abdication de l'Empereur Puyi le 12 février 1912. Au delà du projet politique de fondation d'une république (s'inspirant en partie des modèle américains et français et intégrant les systèmes de contre-pouvoirs traditionnels chinois), la restauration du pouvoir des Han, usant de discours nationalistes, et la réforme agraire sont des priorités des révolutionnaires (leurs trois principes sont le nationalisme ouvert aux cinq "nations" fondatrices de la Chine - à ne pas confondre avec l'ethnocentrisme -, la démocratie, et le bien-être social). Passée la tentative infructueuse de reconquête de Wuchang par l'empire (la ville sera brièvement reprise), quinze des vingt-quatre provinces chinoises déclareront leur indépendance de l'empire, principalement à l'initiative des politiciens locaux, plutôt que des forces révolutionnaires. Par la suite, les forces de la Nouvelle Armée, appelées à la rescousse par l'empire, installeront des gouvernements militaires entre le Yunnan au sud jusqu'au Shanxi au nord. Le rôle clé de la Nouvelle Armée, renommée Armée de Beiyang, et de son commandant Yuan Shikai, seront décisives pour assurer le changement de régime. La Cour de Qing nommera Yuan Premier Ministre en novembre 1911, celui-ci se défera de la régence mandchoue et mettra en place un cabinet composé de Han chargés de négocier avec les révolutionnaires. Bien que Sun-Yat-Sen avait été nommé à Nanjing premier Président Provisoire de la République de Chine par des délégations issues de l'ensemble des provinces contrôlées par les révolutionnaires, leur manque de force militaire (moins du quart des forces de la Nouvelle Armée) les obligera à négocier avec Yuan l'abdication de Puyi du trône, en échange de la nomination de Yuan au poste de Président Provisoire de la République de Chine (mars 1912), puis du transfert de la capitale du siège révolutionnaire de Nanjing à Beijing, dans la province Hebei (Zhili), zone d'influence de Yuan. Les élections démocratiques de février 1913 qui donneront une majorité écrasante au Guomindang (formé en 1912, il s'agit d'une alliance de petits partis favorables aux idéaux révolutionnaires) face au Parti Républicain de Yuan, permettront la considération de l'adjoint de Sun, Song Jiaoren, président du Guomindang, pour le poste de Premier Ministre, ce dernier se faisant assassiner en mars 1913, probablement à l'initiative de Yuan, au même temps que commence la répression par les forces fidèles au Parti Républicain du Guomindang, mettant fin au régime démocratique avec l'aide de l'armée (la constitution est révisée), et plaçant des gouverneurs militaires à la tête de chaque province et d'une armée provinciale, ce qui mènera à la déstabilisation du pays pendant trois décennies pour cause de conflits entre les différents seigneurs de la guerre.


A partir de juillet 1913, commence la seconde révolution chinoise avec la sécession de sept provinces du sud aux mains du Guomindang, mais l'armée de Yuan arrive à reprendre trois provinces et la capitale révolutionnaire de Nanjing rapidement et écrase les forces révolutionnaires. Entre 1913 et 1916, Yuan et les gouvernement successifs de Beiyang, signeront un "prêt de réorganisation" avec les puissances extérieures qui servira surtout pour financer l'armée; permettront à la Russie d'occuper militairement une partie de la Mongolie Extérieure, et au Royaume-Uni d'exercer se souveraineté sur le Tibet, en échange de la reconnaissance internationale du gouvernement de Beiyang; signeront la dissolution du Guomindang et la révision des pouvoirs constitutionnels favorisant une présidentialisation à outrance, s'aliénant leur dernier allié politique, le Parti Progressiste; centraliseront le prélèvement des impôts; et Yuan s'autoproclamera empereur (décembre 1915), justifiant du besoin de stabilité nationale qui ne pouvait dériver uniquement des pouvoirs impériaux traditionnels, maintenant aux mains des Han. La première guerre mondiale, avec l'alignement du Japon sur les forces alliées et la récupération des actifs allemands en Chine (Shandong), exacerbera les ambitions japonaises en Chine sous la forme de Vingt et une Demandes émises en 1915 qui auraient permis au gouvernement japonais de contrôler les infrastructures de transport (remettant en cause la Politique de la Porte Ouverte), les infrastructures minières, un nombre croissant de concessions sur la côte, la Mandchourie et une partie de la Mongolie Intérieure, et la nomination des conseillers de la présidence chinoise et de superviseurs de la police, transformant de facto le territoire chinois en protectorat japonais. L'acceptation d'une partie de ces demandes par Yuan (afin de se maintenir au pouvoir en évitant des guerres multiples contre le Japon et les seigneurs de la guerre), provoquera de nombreuses révoltes à travers le pays, et une demande de limitation des ambitions japonaises par les puissances occidentales. Le résultat de ces demandes, et de la codification des premières demandes sur le Shandong dans le Traité de Versailles, sera l'augmentation du nationalisme chinois (Mouvement du 4 Mai). L'auto-intronisation provoquera la sécession du Yunnan, et la Guerre de Protection Nationale, avec la sécession d'autres provinces du sud puis de l'est du pays (Sichuan, Guizhou, Guangxi, Guangdong, Shandong, Hunan, Shanxi, Jiangxi, Jiangsu), menant à l'abdication de Yuan (et sa mort quelque mois plus tard) et la restauration de la république. Le Gouvernement de Beiyang restera au pouvoir, avec un gouvernement militaire et une façade civile en fonction du seigneur de la guerre contrôlant Beijing, jusqu'en 1928; il ne réussira pas à maintenir un semblant de fonctionnement démocratique avec un niveau de corruption élevé et des dissolutions parlementaires fréquentes (cette période de 16 ans aura vu 34 chefs de gouvernement, 25 gouvernements, 5 parlements, 4 chartes constitutionnelles et plusieurs menaces de "faillite" des finances publiques). Les trois principaux groupes du parlement restauré (dont le Parti Révolutionnaire Chinois de Sun) ne réussirent pas à créer une nouvelle armée nationale, les révolutionnaire du sud craignant d'être à nouveau écrasés par l'Armée de Beiyang. Par ailleurs des tensions apparurent immédiatement entre le nouveau Président Li Yuanhong et Sun Yat-Sen d'une part et le Premier Ministre Duan Qirui d'autre part, au sujet des alliances de la Première Guerre Mondiale, les premiers souhaitant préserver leurs liens avec l'Allemagne, le deuxième, appuyé par la majorité des généraux de Beiyang souhaitant s'aligner sur les alliés; la confusion permettra au général médiateur Zhang Xun de restaurer brièvement l'empire de Puyi (pendant 11 jours). Fort de sa victoire sur Zhang, Duan déclarera la guerre aux Empires Centraux et fera rédiger une nouvelle constitution par un Sénat consolidé, provoquant le départ de Sun et des autres révolutionnaires du Guomindang vers le Guangzhou, avec la création d'un nouveau gouvernement appuyé par les forces du Yunnan, et le début d'une guerre nord-sud sans vainqueur (le gouvernement du nord, contrôlant uniquement 11 des 24 provinces, changera d'orientation pendant la Guerre des Cliques Zhili et Anhui, puis la Guerre des Cliques Zhili et Fengtian). A la tête de la Clique de Zhili, Wu Peifu arrivera en avril 1921 à convaincre le gouvernement de Guangdong d'expulser Sun et à récupérer suffisamment de membres du parlement pour rétablir un gouvernement unifié, sans pour autant éliminer le pouvoir de Sun. Duan sera rétabli à la tête d'un gouvernement avec de plus amples pouvoirs (Le Gouvernement Exécutif Provisoire) en 1924 et cherchera à réunifier sans succès tous les représentants de la République à travers des négociations directes avec Sun, juste avant la mort de ce dernier en mars 1925, et la guerre intestine (Guerre Anti-Fengtian) entre le Guominjun (proche du Guomindang) et les Cliques Fengtian et Zhili (1925 - 1926); il sera remplacé par une série de gouvernements faibles qui succomberont lors de l'Expédition du Nord (1926 - 1928) lancée par le Guomindang (l'Armée Révolutionnaire Nationale comprenant jusqu'à 250 000 hommes) et le PCC (alliance de circonstance mise en place à partir de 1922 par Sun, avec l'appui politique du Komintern) et ses appuis dans les milieux ouvriers entre 1926 et 1927 depuis le Guangdong, mettant fin au règne de Zhang Zuolin sur la Mandchourie, Wu Peifu sur la plaine centrale, et Sun Peifang sur la côte Est.


La réussite de l'expédition permit à Tchang Kaï Chek, et ses appuis militaires, de prendre une place centrale au sein du Guomindang. Les tensions avec le PCC et l'aile gauche du Guomindang démarreront dès 1926 à Shanghai, avec un complot déjoué par Tchang qui arrête tous les communistes et conseillers soviétiques, jusqu'à leur fidélisation au Guomindang; elles se poursuivront pendant l'Expédition du Nord avec l'attaque des criminels de la Bande Verte, sous impulsion de Tchang, contre les communistes de Shanghai provoquant des milliers de morts. Suite à l'expédition, Tchang se fait nommer Président de la République de Chine et déplace la capitale à Nanjing, en y instaurant un régime dictatorial inspiré par des valeurs confucianistes et les modèles fascistes, exécutant les opposants internes; généralisant la guerre contre les communistes (et l'APL naissante) qui se réfugient à Shaanxi; se brouillant avec ses alliés des Cliques et provoquant la Guerre des Plaines Centrales en 1930 (300 000 morts); évitant de rentrer en guerre contre les japonais qu'il croit militairement supérieurs. Les méthodes parfois brutales de gouvernement de Tchang, ainsi que son manque de légitimité démocratique et de liberté de la presse, alimenteront peu à peu l'engouement populaire pour les communistes; il réussira cependant à récupérer deux tiers des concessions occidentales et les ports chinois par le biais de la diplomatie, moderniser le système légal et pénal et le système bancaire, réduire l'inflation et la dette, améliorer les systèmes de santé publique et les infrastructures et unifier le système éducatif; ses plus grands échecs seront son incapacité d'entreprendre une réforme agraire, provoquant le passage de la paysannerie dans le camp communiste,  l'aliénation des intellectuels envers son régime pour cause de répression, et un niveau élevé de corruption. De leur côté, les japonais créeront l'Etat de Mandchoukouo à partir de 1931 (Puyi sera désigné empereur de ce protectorat japonais) et devront faire face aux seigneurs de la guerre restant dans le nord du pays et les forces communistes, rejoints à partir de 1936 par Tchang, démarrant la Guerre Sino-japonaise (1937 - 1945) lors de l'incident du pont Marco Polo. L'avancement japonais est rapide grâce à la suspension des conventions internationales de protection des prisonniers, envahissant fin 1937 Shanghai, Nanjing (provoquant la mort d'approximativement 300 000 personnes et 20 000 viols) et le Shaanxi. Réfugié à Wuhan, puis à Chongqing (Sichuan), le gouvernement du Guomindang cherchera à s'allier aux communistes (le Deuxième Front Uni), sans pour autant unir les forces militaires, et obtiendra un soutien allemand (envoi d'armement jusqu'en 1939), soviétique (aide technique cherchant à éviter un deuxième front en Sibérie et l'affaiblissement du Guomindang dans ses combats face aux japonais, aidant par ce biais le PCC) et américain (les Tigres Volants, contrats de leasings d'armement et d'aide financière, les deux derniers se poursuivant bien après la fin de la guerre), lui permettant d'effectuer une guerre de guérilla, mais sans répondre aux demandes du Général américain Stilwell d'offensives majeures contre les japonais. A partir de 1942, l'armée impériale japonaise radicalise ses techniques de guerre (sanko sakusen) et provoque la mort de 2,7 millions de chinois, avant de capituler en 1945 et rendre la Mandchourie, Taïwan et les îles Pescadores à la Chine (la participation de Tchang à la déclaration de Postdam de juillet 1945 lui permettra d'acquérir une envergure internationale). Entre 1945 et 1950, la Guerre Civile Chinoise redeviendra le principal théâtre d'opération avec la prise par le PCC de la Mandchourie, avec une couverture militaire de l'URSS et le soutien de la Mongolie et de la Corée du Nord. L'incapacité des généraux nationalistes à reprendre le territoire (se soumettant aussi aux pressions nord-américaines de soutien à Mao), et le maintien du PCC à Yan'an marquent le tournant de la guerre civile, qui prendra fin le 20 avril 1949 avec la prise de Nanjing par les communistes et le retrait du Guomindang à Chengdu, puis à Taïwan, où le gouvernement de Tchang Kaï Chek déplacera sa capitale (Taipei) à partir 1er mars 1950. La Bataille de Kuningtou en 1949, dans l'île de Jinmen, remportée par le Guomindang, scellera le statu quo pendant la période suivante, avec l'incapacité militaire de l'ALP à reprendre Taïwan. Entre temps, la nouvelle constitution républicaine de 1947 permit à la nouvelle Assemblée Nationale de nommer Tchang président (qu'il délaisse formellement entre 1949 et 1950), poste auquel il sera réélu par l'Assemblée (mono-parti, composée principalement de non-taïwanais) quatre fois pour des mandats de six ans. Son gouvernement ne reconnaîtra pas la Chine communiste et sera le seul représentant du pays dans les organisations internationales jusqu'en 1971 (date du début de rapprochement sino-américain). L'objectif de reconquête de la Chine continentale en trois ans disparaîtra avec le démarrage de la guerre froide et de la guerre de  Corée.


Le Guomindang gouvernera Taïwan (dont la souveraineté avait été transférée à la République de Chine par l'UNRRA dès 1945) de manière ininterrompue pendant quatre décennies, en usant de son objectif de reprise du continent et de l'Etat de Guerre permanent, pour écarter toute opposition, tout en laissant une certaine liberté d'expression (hormis pour les communistes ou les indépendantistes taïwanais), devant par moments réprimer les velléités politiques des taïwanais d'origine (Incident 228 de 1947, suivi d'épisodes de Terreur Blanche jusqu'en 1987, dont l'Incident de Kaohsiung). Après la signature du traité de défense américano-taïwanais en 1954 (fait succédant au cessez-le feu en Corée), deux escarmouches auront lieu entre les deux entités; la première crise du détroit de Taïwan entre 1954 et 1955, au sujet des îles Yigiangshan, au large de la Chine continentale (Zhejiang), détenues jusqu'alors par Taïwan et reprise par l'ALP, forçant Taïwan à évacuer l'ensemble des îles Tachen (avec l'aide de la marine américaine); la deuxième crise du détroit de Taïwan en 1958 (1000 morts), avec un bombardement par l'ALP des îles Matsu et Jinmen, cherchant à les récupérer sans succès de Taïwan, consolidera l'aide américaine aux lignes navales et à la modernisation des forces aériennes taïwanaises, et démarrera le débat sur l'extension du bouclier nucléaire américain à Taïwan. Tchang appliquera les réformes agraires, développera l'économie de l'île (avec une stabilisation des prix et des réserves monétaires grâce à la magne amenée du continent en 1949, profitant des investissements en infrastructures réalisés pendant les 50 ans d'occupation japonaise et de l'aide financière américaine) mettant en place les principaux éléments du Miracle Economique Taïwanais (industrialisation par la substitution des importations, suivi de la promotion des exportations et des sociétés nationales, et de la libéralisation économique, avec 8,7% de croissance annuelle entre 1952 et 1982, réduisant les inégalités sociales), et permettra une démocratie à l'échelle locale et la création de factions au sein du Guomindang; après son décès en 1975, il sera succédé à la tête du Guomindang par son fils, Tchang Ching Kuo (1975 - 1988, Premier Ministre de 1972 à 1978, et Président de 1978 à 1988), puis à sa mort, par  Lee Teng Hui (1988 - 2000); les deux mettront progressivement en place des réformes démocratiques à partir de 1986 (un début de liberté d'expression et de la presse à partir de 1988, de multipartisme à partir de 1986, et d'ouverture des postes aux natifs de Taïwan sous Tchang; une majorité de ministres taïwanais, la démocratisation de l'élection législative de 1991 suite aux manifestations étudiantes de 1990, et la fin de l'Etat d'exception en 1991 sous Lee) permettant au deuxième de devenir le premier président élu démocratiquement à Taïwan en 1996. Lee renforcera progressivement la diplomatie taïwanaise, cherchant à obtenir des relations d'Etat à Etat avec la RPC, en faisant la promotion de son pays et demandant aux nouveaux alliés une reconnaissance de Taïwan. Il deviendra un activiste fervent de l'indépendance de Taïwan après son mandat au sein de l'Union pour la Solidarité de Taïwan, membre de la coalition pan-Verte avec le Parti Démocratique Progressiste / Minjindang et le petit Parti de l'Indépendance de Taïwan, tous trois au pouvoir entre 2000 et 2008 sous la présidence de Chen Shui Bian (voir billet), face à la coalition pan-bleue (formée en 2000) composée du Guomindang, du Qinmindang (prônant la multiplication des liens économiques avec la Chine continentale) et du Nouveau Parti (issu du Guomindang, il s'était dissocié des politique de Lee et rejoint peu à peu son parti d'origine). L'élection législative démocratique de 1995, et l'impression que Lee cherche à sortir Taïwan de la Politique d'Une Seule Chine, provoquera la troisième crise du détroit de Taïwan avec trois séries de tirs de missiles par la Chine continentale dans les eaux territoriales de Taïwan entre juillet 1995 et mars 1996 (la dernière série pour influencer l'élection présidentielle de 1996). Les accusation de corruption (l'Or Noir) à l'encontre du Guomindang (très lié aux intérêts économiques de l'île, lui permettant d'être un des partis politiques les plus riches du monde avec plus d'un million de membres) lui feront perdre les élections de 2000 au profit du Parti Démocratique Progressiste, et le forceront à redéfinir sa position sur une réunification éventuelle, prônant un rapprochement avec la Chine continentale et une réunification par les générations futures. L'élection de Chen Shui Bian en 2000 et la réélection en 2004 se feront de justesse, et la deuxième législature sera de cohabitation avec le Guomindang avec une pression continentale exacerbée à partir de 2005 avec la signature de la loi anti-sécession par le PCC envisageant une invasion en cas de déclaration d'indépendance, et un plaidoyer de Chen au Parlement Européen pour qu'il ne lève pas ses restriction à la vente d'armes à la RPC. Son gouvernement sera paralysé par la cohabitation, délaissant la modernisation des armées et la réforme du système bancaire; des accusations de corruption de la famille présidentielle; et le refus de l'Assemblée Générale des Nations Unies de reconnaître Taïwan comme un Etat souverain. Cependant son premier mandat fera monter le niveau de tension entre la RPC et la RdC à un niveau dangereux (2003-2004), provoquant un repositionnement de la politique américaine qui deviendra une des forces modératrices (sans pour autant souhaiter un rôle direct d'intermédiaire), et démontrant la limite réelle des provocations indépendantistes. Les discussions trilatérales entre le Guomindang, le Minjindang et le PCC en 2005, avec la négociation de nouveaux accords de libre échange auront permis la réduction des tensions pendant le deuxième mandat de Chen (l'administration Bush se sera dissociée des ardeurs nationalistes de Chen, de même que son parti, le Minjindang). Les élections présidentielles et législatives de 2008 replaceront le Guomindang et son chef de file, Ma Ying Jeou, à la tête de l'Etat avec une majorité confortable, permettant ainsi le début d'une ère de détente entre la RPC et Taïwan, avec le développement des relations économiques et la fin des restrictions aux vols directs et visas touristiques. Cependant, le statu-quo politique sur la base du Consensus de 1992, tout en permettant au vice-président, Vincent Siew, de rencontrer Hu Jintao au Forum BOAO asiatique d'avril 2008 (en parallèle des négociations bilatérales et du dialogue impliquant Wu Poh Hsiung, le président du Guomindang pour la première fois depuis 1949), n'aura pas epêché Taïwan d'émettre des critiques suite à la répression tibétaine de 2008. En parallèle, la vente d'armement américain en RdC aura repris permettant d'assurer un certain équilibre géopolitique entre les deux parties.


Les Régions Administratives Spéciales (RAS)

Les RAS sont composées pour le moment des territoires de Hong Kong et Macao. Ils représentaient les derniers bastions coloniaux, symbolisant le retour de l'ensemble des territoires occupés par les puissances extérieures dans le giron chinois (dont les concessions ferroviaires faites aux allemands, américains, belges, britanniques, français et russes au XIXème siècle, avec les villes ouvertes tout le long de la côte pacifique, du cours du Yangtzé et de la frontière indochinoise), et rappelant aux chinois les époques des révoltes paysannes Hui, Nian et Taiping, et la Guerre des Boxers contre les étrangers (1900), antérieurs aux tentatives républicaines et communistes de récupération de ces territoires. La continuité de la demande populaire de récupération de l'ensemble de ces territoires, se retrouve dans tous les régimes politiques chinois; elle participe du nationalisme chinois et son impact déborde sur les autres crises géopolitiques internes et externes.

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Hong Kong était une dépendance britannique entre 1842 et 1997 avec une population avoisinant les 7 millions (composé de l'île de Hong Kong, la péninsule de Kowloon, l'île de Lantau et les nouveaux territoires) qui a été restitué à la Chine en 1997 selon les principes édictés dans la déclaration commune sino-britannique de 1984. Le territoire rattaché à la Chine sous la dynastie Qin (3ème siècle av. J.C.) était devenu indépendant pendant la dynastie Song (XIIème et XIII ème siècles). L'île sera occupée par les britanniques pendant la première guerre de l'opium (1839 - 1842) et sera cédée formellement par le traité de Nanking en 1842, devenant ainsi un territoire d'outre-mer britannique ("Crown Colony"), élargi à Kowloon par la Convention de Beijing de 1860 faisant suite à la seconde guerre de l'opium, puis aux Nouveaux Territoires et l'île de Lantau, ces derniers étant loués par la dynastie Qing pour une durée de 100 ans à partir de 1898 (avec une population dépassant les 3 millions d'habitants). Le port de commerce (port libre) du XIXème siècle se développera grâce aux Taï-pan; il sera occupé par les japonais pendant la seconde guerre mondiale, perdant ainsi la moitié de sa population, avant de redevenir britannique et devenir un point de migration pendant la guerre civile chinoise et la prise de contrôle du PCC. Pendant la deuxième moitié du XXème siècle, profitant du transfert de nombreuses sociétés depuis Shanghai et Guangzhou, le port de commerce deviendra un centre manufacturier dédié à l'exportation (textile), puis un centre financier d'envergure. Son rôle financier prendra plus d'envergure à partir de 1980 avec la transformation de la zone voisine de Shenzhen en ZES, faisant de Hong Kong la principale source de financement extérieur de la Chine communiste. Ces développements transformeront Hong Kong en un centre de services bénéficiant d'un système économique totalement libéralisé dont le développement colonial, puis le développement économique, feront du territoire un espace multiculturel à la croisée des cultures orientales et occidentales, gardant une spécificité face au développement du hub économique de Shanghai.


Macao (précédemment connu en tant que Haojing ou Jinghai) était la première et dernière colonie européenne en Chine, entre 1535 (date des premiers échanges, l'établissement légal s'opérant à partir de 1557) et 1999. Peu développée jusqu'à l'arrivée des portugais, le port de commerce sera loué (sans transfert de souveraineté) par les autorités chinoises à partir de 1557, devenant une terre épiscopale à partir de 1576, créant un Sénat à partir de 1583, et fera l'objet de plusieurs tentatives de reprise par les colons hollandais. Les îles de Taipa et Coloane seront occupées par les portugais suite à la première guerre de l'opium, et le statut du territoire sera scellé par le "Traité d'Amitié et de Commerce sino-portugais" de 1887 donnant au portugais le droit d'occupation et de gouvernement permanent de Macao (transformant le statut de comptoir en colonie). Bien que les gouvernements républicains et communistes feront valoir le manque d'équité du traité en place, ce seront les troubles créés pendant la révolution culturelle (Incident 3-12) en 1967, suivis de la Révolution des Oeillets de 1974 qui marqueront le tournant de la relation sino-portugaise, faisant de Macao un "Territoire chinois sous administration provisoire portugaise" (1979). La déclaration commune sino-portugaise de 1987 précisera les conditions de restitution de 1999 pour le territoire de 400 000 habitants (passé à 500 000 depuis). L'économie du territoire essentiellement basée sur le tourisme, l'industrie du jeu, et l'exportation de produits manufacturés depuis la fin du XXème siècle, a bénéficié de l'ouverture de 1999 (se développant de plus en plus en tant que paradis fiscal et zone de libre-échange) et la libéralisation de l'industrie du jeu (mettant fin au monopole à partir de 2002), faisant ainsi tripler le nombre de touristes, anéantissant l'influence des triades chinoises, et permettant au territoire de rivaliser de plus en plus avec Las Vegas et Monaco. Le mix interculturel entre catholiques (9% de la population) taoïstes et bouddhistes, l'utilisation du Macanais / Patuà (une forme de créole spécifique), la multiplication des fêtes et festivals, l'inscription de la vielle ville au Patrimoine Mondial de l'Humanité depuis 2005, et la transformation de la ville pendant le Grand Prix annuel, donnent au territoire un air de Monaco asiatique.


Le modèle actuel de RAS, garanti jusqu'en 2047 pour Hong Kong et 2049 pour Macao, intègre un Conseil Exécutif (ExCo depuis 1949 à Hong Kong) avec un Gouverneur Exécutif (depuis 1997, nommé par Comité Electoral, composé de représentants des différents secteurs économiques, politiques, universitaires, et religieux, il doit être approuvé par le Gouvernement de la RPC, et peut servir deux mandats successifs de cinq années; son élection au suffrage universel est un objectif spécifié dans la loi fondamentale de chaque territoire), gouvernant avec un cabinet ministériel qu'il nomme (POAS), compétent pour l'ensemble des fonctions hormis la politique étrangère (bien que la RAS puisse être représentée dans les négociations internationales la concernant) et la politique militaire (l'ALP est aussi présente dans les RAS mais doit respecter les lois de la RAS ainsi que celles de RPC), et un Conseil Législatif (LegCo, première chambre en parallèle du Comité Electoral, en place depuis 1843 à Hong Kong, suspendu entre 1997 et 1998, avec 30 sièges élus à Hong Kong - 12 sièges à Macao - au suffrage universel selon un système représentatif de listes élues à la proportionnelle, et 30 par des corporations depuis 2004 à Hong Kong - 10 à Macao, et 11 représentants nommés par le Gouverneur Exécutif à Macao, avec un objectif spécifié dans la loi fondamentale de 100% d'élus au suffrage universel). Les élections de septembre 2008 à Hong Kong confirmeront le statu quo institutionnel à court terme, tout en réitérant la promesse de la RPC de faire élire le LegCo au suffrage universel intégral d'ici 2017, et en voyant une nouvelle force politique anti-establishment émerger, la Ligue des Sociaux-Démocrates, au détriment du Parti Libéral pro-establishment économique et allié objectif du PCC (qui a perdu l'ensemble de ses sièges élus pour ne garder que ceux désignés par les corporations), le Parti Démocrate maintenant sa capacité de blocage institutionnel en cas de besoin. Les deux enclaves doivent respecter la loi fondamentale de chaque territoire autorisée par la politique d'Un pays Deux Systèmes mise en place sous Deng, avec des lois distinctes entre le continent et les deux RAS, dont les principales composantes sont une autonomie importante pour la gestion du territoire, avec un système politique spécifique, un système juridique propre (common law à Hong Kong et droit civil et pénal à Macau), le contrôle des flux de migration (avec des passeports spécifiques bénéficiant aussi de la protection consulaire de la RPC), et des accords de transport et double imposition (etc.), une devise distincte du yuan, et une économie de marché (le schisme politique principal au sein du LegCo se situant entre les démocrates et les partisans du gouvernement exécutif). Les RAS bénéficient d'une représentation au sein de l'Assemblée Nationale Populaire (peu détaillée dans les textes constitutionnels), bien que cette dernière soit aux mains du PCC. Il n'est pas exclut qu'un règlement de la question taïwanaise passe par la création d'une forme adaptée de RAS, tel que prévu par la constitution de la RPC (article 31), mais prévoyant une liberté démocratique beaucoup plus large que pour les RAS existantes et sans stationnement de troupes de la RPC sur l'île. De plus, le Dalai Lama a effectué une demande de passage de la Province Autonome du Tibet au statut de RAS, mais cette demande a été refusée par la RPC qui considère que le Tibet est une province intégrant depuis toujours la Chine. 


Les Zones Economiques Spéciales (ZES)

Les ZES ont été imaginées par la RPC (Deng Xiaoping) à partir de 1978 afin de permettre une politique économique distincte de celle applicable dans le reste du pays (elles renvoient conceptuellement à la NEP de Lénine entre 1921 et 1930 et aux Maquiladoras mexicaines à partir de 1965). Leur succès a engendré leur multiplication sur l'essentiel des zones portuaires et urbaines de la Chine au cours de 25 dernières années. Les cinq premières ZES ouvraient trois zones dans la province de Guangdong, voisines de Hong Kong, Zhuhai (voisine de Macao, 1653 km2), Shantou (234 km2), et Shenzhen (voisine de Hong Kong, 493 km2), cette dernière avoisinant Hong Kong; Xiamen (1565 km2) dans la province de Fujian (face à Taïwan); et la totalité de la province de Hainan (voisine du Vietnam), peu industrialisée mais bénéficiant d'un tourisme intérieur et extérieur important. Les ZES furent étendues en 1984 à 14 villes côtières, dont plusieurs villes autour de la Mer Jaune et de la Mer de Bohai, voisines de la Corée du Sud, et les villes voisines de Shanghai, Wenzhou, Fuzhou, Guangzhou (Canton), et Zhanjiang; et en 1988 aux deltas de le fleuve Yangzi Jiang, la rivière des Perles (entre Hong Kong et Macao), le triangle Xiamen - Zhangzhou - Quanzhou, les péninsules de Shandong et Laidong, et les côtes des provinces de  Hebei (voisines de la Corée) et Guangxi (voisine du Vietnam). Entre 1990 et 1992, un grand nombre de villes le long des fleuves passeront sous statut ZES, ainsi que l'ensemble des capitales provinciales et des "provinces autonomes", 15 zones de libre-échange, 32 zones de développement économique et technologique à l'échelle provinciale, et 53 zones de développement de hautes technologies. Leur objectif est d'utiliser des systèmes économiques et de management plus libéraux (zones de libre-échange et paradis fiscaux), de capter les investissements extérieurs (avec des institutions financières et autres services sous contrôle étranger; des industries étrangères en joint venture; et une bourse des valeurs installée à Shanghai), de promouvoir les exportations (les productions sont principalement basées sur le marché extérieur), et d'intégrer les hautes technologies en provenance de l'extérieur afin de les diffuser dans le reste du pays. Leur gestion est généralement du ressort des autorités provinciales. L'impact géoéconomique des ZES est de toute première importance; il prouve l'utilité d'un engagement économique international pour modifier les équilibres internes de la Chine, y compris politiques. Il est aussi facteur de stabilité avec une intégration régionale croissante (Hong Kong et Macao avant leur transformation en RAS, Corée du Sud, Japon, Taïwan, Vietnam) rendant tout conflit aux frontières orientales improbable compte tenu des effets déstabilisateurs internes qu'il représenterait (à travers la limitation des échanges extérieurs et le départ des capitaux et apports technologiques externes). Ils n'ont cependant pas pu assurer à ce jour une démocratisation du régime, si ce n'est pour préserver les RAS de Hong Kong et Macao.


Les ZES auront ainsi grandement contribué à la réussite économique chinoise de la deuxième à la quatrième génération de dirigeants du PCC, transformant la notion même d'économie socialiste devenue "économie socialiste de marché" (du moins dans tous les principaux points d'activité économique du pays) et permettant, par le biais des rentrées de capitaux, le maillage économique du territoire (infrastructures de transport, énergétiques, immobilier, etc.). De plus, c'est le système des ZES qui aura fait de la Chine une économie émergente, même si les inégalités croissent, formant avec d'autre pays une catégorie très prisée des investisseurs, celle des BRIC. Témoins de la réussite de cette politique économique, les multinationales chinoises prennent d'assaut les marchés régionaux et aussi, progressivement, les marchés internationaux avec des Investissements Directs à l'Etranger (IDE) croissants; les principaux acteurs chinois sont Lenovo (assembleur de PC),  TCL (constructeur d'écrans, acquéreur de Thomson), Hisense et Haier (équipementiers en électroménagers et électronique),  BYD (premier producteur mondial de batteries), Chery (constructeur automobile), Johnson Electric (constructeur de moteurs à taille réduite). De même, le poids économique du pays lui permet de forcer aux producteurs de produits complexes d'installer des usines de montage en RPC, à l'image de l'usine d'Airbus qui vient d'ouvrir à Tianjin.


Le revers de la médaille de cette production de biens et services exponentielle, est le manque d'expérience en contrôle de qualité, le manque de recours juridiques pour les consommateurs, et les risques de crises à répétition pouvant endommager de manière imprévisible les productions et exportations chinoises. C'était le cas en 2006 avec les exportations de sirop pour la toux au Panama, contenant du diéthylène glycol, élément constitutif de l'antigel (provoquant la mort de 83 personnes; des faits similaires ayant eu lieu en Australie et en République Dominicaine); en 2007 avec la nourriture pour animaux domestiques (un cinquième des productions alimentaires chinoises ne respectaient pas les standards de qualités minima internationaux), qui auraient pu déjà avoir la mélamine comme origine; les jouets produits par les sous-traitants (dont Lee Der Toy Company) de Mattel, Hasbro, RC2, Bindeys, Marvel et Dolgencorp en Chine (contenant du plomb); le dentifrice (Spearmint and Trileaf Spearmint, à nouveau avec du diéthylène glycol), le rouge à lèvres, et certains crustacés; et les faibles standards dans les crash tests automobiles; en 2008, c'était à nouveau le cas de manière encore plus visible avec le lait frelaté provoquant l'hospitalisation de 53 000 nourrissons pour cause de mélamine mélangée avec du lait en poudre les faits étant connus depuis 9 mois, mais les enquêtes indépendantes étaient interdites), avec un rappel ou une interdiction du lait chinois dans toute l'Asie, puis les bonbons toxiques de White Rabbit, glaces et autres sucreries. De plus, le nombre d'accidents industriels et des services publics, provoquant une pollution d'origine industrielle (comme l'explosion de l'usine pétrochimique de Jilin en 2005 provoquant une dissémination de benzène et nitrobenzène dans le fleuve Songhua; ou le niveau de pollution du Huang He, ayant doublé en vingt ans, notamment autour de la ville de Shizuishan, une des plus polluées du monde), et les crises sanitaires (dissémination accidentelle du HIV) se sont multipliés. Ces éléments pourraient provoquer à tout moment, dans le cadre d'une mondialisation qui suscite méfiance (surtout pendant les périodes électorales et les déséquilibres politiques soudains pouvant faire l'objet de campagnes protectionnistes), une déstabilisation de l'image du "Made in China", dont des boycotts mondiaux, avec des effets induits conséquents sur la production, l'emploi, et le modèle économique exportateur suivi par les ZES en RPC (représentant des exportations d'une valeur dépassant les 1000 milliards annuels), avec un repli nationaliste probable, et un déséquilibre sur les relations commerciales mondiales; l'opacité du système économique de la RPC ne permet pas d'espérer une amélioration à court terme (les scandales à répétition semblent le prouver); à l'inverse, les scandales à résonnance interne, notamment en ce qui concerne les enfants chinois, pourraient forcer le gouvernement à instituer de meilleurs contrôles de qualité, sous peine d'émeutes nationales généralisées.


Par ailleurs, les liquidités importantes issues de la croissance rapide n'avaient pas de réceptacle naturel permettant de développer le pays sans bouleversements. Les investissements immobiliers ont donc créé une bulle nationale, et les investissements financiers sont devenus complémentaires aux déséquilibres financiers américains, de même que cela s'était produit au niveau des échanges commerciaux entre les deux pays. La mise en péril du système financier international en 2008 affectera donc la RPC de manière très particulière, mettant en avant des vulnérabilités mal analysées des facteurs de la croissance chinoise, que cela soit à court terme pour les investissements financiers internationaux, ou à moyen terme pour les effets immobiliers, les exportations de produits commerciaux (ces derniers dans le cadre du ralentissement mondial de la croissance), ou les importations de matières premières (renchérissement des ressources énergétiques et alimentaires).


Drapeaux Les Régions Autonomes (RA)

Les cinq Régions autonomes du Tibet, du Xinjiang, de Mongolie Intérieure, de Ningxia et Guangxi ont chacune une population importante issue d'une minorité ethnique (tibétaine, ouïghour, mongol, hui et zhiang); bien qu'elles ont un statut équivalent aux autres provinces chinoises, elles bénéficient d'une plus grande liberté (officielle) pour former un gouvernement régional et légiférer, avec un président issu de la minorité ethnique (le pouvoir réel se situant au niveau du Président du PCC régional, généralement d'origine Han) et une indépendance (officielle) en matière administrative, économique et financière. Ce système crée dès 1947 en Mongolie Intérieure, avant même la création officielle de la RPC, est inspiré du système soviétique. Dans les faits, il participe d'un renforcement de la présence Han dans ces régions et de l'anéantissement progressif des cultures traditionnelles par les politiques sociales, éducatives et économiques du PCC.


Le Tibet: l'année de tous les dangers

La relation historique entre le Tibet et la Chine est complexe pour cause d'invasions militaires réciproques, de protectorats politiques sur des espaces autonomes dans leur gestion interne, et d'influences politico-religieuses mutuelles, ainsi que celles provenant de tierces parties. Unifié au VIIème siècle par le Roi Namri Songsten, entre le VIIIème et le IXème siècles, l'empire tibétain, le pö ou pays des neiges, s'étend des avant postes de Dunhuang et Hotan au nord et au nord-ouest de la Chine actuelle, lieu de passage de la route de la soie et terre de nomades éleveurs, aux frontières du Califat Abbasside puis Bouyide de Bagdad à l'est (similaire à la frontière actuelle entre la Chine et les pays d'Asie Centrale), jusqu'aux plaines du Sichuan, à l'est du Tibet actuel (les provinces de l'Amdo et du Kham); il s'étendra même à l'est, l'espace d'une campagne militaire, jusqu'à la capitale chinoise de l'époque Chang'an (sous la Dynastie Tang), qu'ils pilleront avant de se retirer en nommant un nouvel empereur (qui ne durera pas). Cet empire tibétain sera aussi vaste que l'empire romain et s'imposera comme une des puissances dominantes de la région, forçant les Tang, dont la culture était centrée autour d'une agriculture des plaines, du confucianisme / "l'école des lettrés" (avec son organisation sociale, éducative, sa fonction publique et ses rituels), et la mise en application du taoïsme et du néoconfucianisme, avec sa recherche de l'harmonie via l'équilibre social et intérieur, à signer un traité de paix en 783; la mémoire de l'invasion tibétaine perdure dans l'historiographie chinoise, de même que le rôle de Gampo Songsten en tant que père de la nation tibétaine, fondant non seulement un empire aux dimensions impressionnantes, mais aussi un système politique, social, culturel (langue, mode de vie, coutumes) et religieux fort et pérenne. La religion tibétaine était un  assemblage de croyances (dont celles des Bön) liées à l'environnement naturel et au parcours de l'esprit, jusqu'à l'adoption du bouddhisme sous Gampo Songsten, par le biais de mariages avec des princesses chinoise et népalaise, réaffirmant ainsi les alliances régionales; le corpus philosophique bouddhiste intégrera les quatre vérités (universalité de la souffrance, vérité sur son origine, vérité sur sa cessation, vérité du chemin/ nirvana).


Au milieu du IXème siècle, le bouddhisme indien deviendra une des principales religions, avec des influences Bön (dont le Bardö Thödol), mais souffrira de la désintégration partielle de l'empire tibétain pour cause de manoeuvres au sein de la cour royale (avec l'assassinat de deux rois, le deuxième, Langdarma, par un moine car il cherchait à revenir sur l'orientation bouddhiste du royaume). Recentré autour d'un territoire mieux défendable de Lhassa à partir du Xème siècle, l'essor du bouddhisme "de seconde diffusion" (intégrant, le Mahayana, la notion de compassion envers tous les êtres vivants, suivi d'une forme de bouddhisme vajrayana grâce à l'audience donnée par la cour à Padmasambhava) sera un vecteur de consolidation de l'Etat et de la politique tibétaine, autour de ses écoles et monastères, les religieux s'appuyant sur l'interaction entre d'une part les puissances militaires extérieures mongoles et mandchoues, et d'autre part l'influence religieuse tibétaine dans ces empires nord-asiatiques (la deuxième vague bouddhiste au Tibet, celle de Vajrayana, se répandra au delà du Tibet, dans les autres monarchies himalayennes, le Népal et le Bhoutan, ainsi qu'en Mongolie et au nord de l'Inde). L'Etat tibétain et ses frontières seront stables pendant les dix siècles suivants, seules les frontières à l'est de l'Amdo et du Kham étant mouvantes. Au XVIIIème siècle, les provinces orientales tibétaines seront absorbées par la Chine impériale de la Dynastie Qing (l'Amdo devenant le Qinghai, et le Kham devenant le Sichuan). Au XIIIème siècle, afin d'éviter une invasion mongole du Tibet par les troupes du petit-fils de Gengis Khan, l'érudit Sagya Pandita réussira à convertir la dynastie mongole au bouddhisme tibétain et épargner son pays. Cette dynamique se pérennisera; d'abord  avec Koubilaï Khan, l'empereur mongol fondateur de la Dynastie Yuan chinoise, permettant une conversion d'un grand nombre de mongols et chinois au bouddhisme tibétain; ensuite avec son petit fils Altan Khan, qui s'était replié en Mongolie, conférant à son maître spirituel, Sönan Gyatso, le titre de Dalaï Lama (le maître océan de sagesse; ce titre sera donné rétroactivement aux deux incarnations précédentes de Sönan Gyatso); puis Lozang Gyatso, le cinquième Dalaï Lama, installé au pouvoir au Tibet grâce à ses protecteurs mongols en 1642. Ce dernier réussira, par son sens de la diplomatie, à épargner le Tibet lors des tensions à l'est qui auraient pu paver le chemin des invasions mongoles et chinoises, et par son habileté politique à consolider le pouvoir des Dalaï Lama en créant un nouveau mode de gouvernement, installant la capitale à Lhassa, bâtissant le Palais de Potala, et créant le titre de Panchen Lama. La Chine cherchera par la suite à peser directement sur les choix et politiques du Dalaï Lama, en invitant ce dernier à Beijing (1653, Empereur Shunzi), participant à l'envoi en exil en 1706 du VIème Dalaï Lama (laïc), installant des représentants permanents à Lhassa favorisant une politique pro-chinoise (1728 - 1747) profitant de l'exil du VIème Dalaï Lama au Sichuan (1706 - 1751), envoyant son armée réprimer les sentiments anti-chinois (1747); mais ces tentatives de déstabilisation et récupération ne permettront pas à l'Empire Chinois d'obtenir la tutelle pérenne du Tibet. En 1791, la guerre entre le Tibet et le Népal permet à l'Empereur Chinois Qianlong d'imposer un protectorat chinois au Tibet avec une défense militaire chinoise des intérêts tibétains; mais cette dernière ne sera jamais mise en application, et les nouveaux affrontements avec le Népal (1841 - 1842, puis 1854 - 1855) se feront indépendamment de la Chine; le traité Tibéto-Népalais de fin des hostilités se fera directement entre les deux parties, le Tibet se déclarant tributaire du Népal (tribut payé sur une base régulière par le Tibet jusqu'en 1953, annulé par la Chine en 1956 par le biais d'une compensation forfaitaire).


A partir de 1885, Thubten Gyatso, le XIIIème Dalaï Lama gouverne le Tibet en cherchant à préserver l'indépendance du pays face aux velléités coloniales britanniques depuis l'Inde, et impériales des russes et surtout des chinois. Un acte fatal pour la suite sera la signature en 1890 d'un traité sino-britannique, suite aux négociations sur le Royaume de Sikkim, voisin du Tibet, reconnaissant la souveraineté de la Chine sur le haut plateau tibétain, sans considération des réalités militaires ou de la position du gouvernement tibétain; un autre traité, signé en 1893, codifiera l'ouverture des territoires tibétains au commerce britannique; tous les accords successifs entérineront les deux premiers, malgré les protestations tibétaines, créant une situation de gestion internationale de jure par des puissances extérieures sans autorité sur le territoire. Le pays sera envahi en 1904 par les britanniques cherchant à éviter toute alliance russo-tibétaine, le Dalaï Lama se réfugiant alors pendant la durée de l'occupation (1904 - 1909) en Mongolie; et à nouveau en 1909 par les chinois, l'exil se faisant alors en Inde britannique (1909 - 1911), mais la période d'occupation se fait courte pour cause d'effondrement de l'empire chinois, expulsion des forces mandchoues par les tibétains (1912), et de lente mise en place de la république. Cependant, le Guomindang de Sun-Yat-Sen gardera les mêmes visées sur le Tibet, affirmant que la République Chinoise est une entité multiethnique composée de Han, Hui, Mongols, Mandchous, Tibétains et Ouïghour. Afin d'insister sur l'autonomie du Tibet, Thubten réaffirme l'indépendance de facto du pays en 1912, mais ce ne sera qu'un vain espoir car les négociations sur la frontière sino-tibétaine, avec la participation des britanniques, ne seront jamais finalisées suite à l'entrée en guerre du Royaume-Uni en 1914; seul un accord tibéto-britannique validant l'indépendance tibétaine (en faisant une partition du territoire indépendant et du territoire sous gestion chinoise, l'Amdo et la partie orientale du Kham) sera signé dans la ville de Simla, ce dernier étant récusé par les chinois républicains (le Tibet reviendra alors à sa position d'origine, l'indépendance totale). Les risques géopolitiques encourus par le Tibet, et l'esprit modernisateur issu des exils et occupations, pousseront Thubten Gyatso à moderniser certaines pratiques féodales comme la peine de mort, transformer l'administration du pays, institutionnaliser les pratiques médicinales et astrologiques traditionnelles, introduire les pièces de monnaie, les bureaux de poste, les écoles étrangères (par la suite fermées sous la pression monastique), et des institutions policières dans le pays, lui composer un hymne national et dessiner un drapeau (sur la base des différents drapeaux des armées tibétaines aux frontières), mais surtout à développer l'armée tibétaine afin de lui donner les moyens de se défendre face à la République Chinoise (il échappera par ailleurs à une tentative d'assassinat). Preuve de cette crainte d'une invasion, le testament de Thubten, publié en 1932, un an avant sa mort, spécifie le besoin de se défendre face à la vague de violence à venir (et plus spécifiquement face aux "barbares rouges"), afin de survivre à la confrontation directe devenue inévitable (que celle-ci vienne de l'intérieur ou de l'extérieur, elle cherchera à détruire les traditions et institutions spirituelles). Les premières dissidences de poids s'étaient déjà fait sentir à partir de 1921 avec le Panchen Lama, chargé de contribuer financièrement à la défense nationale, il avait fini par fuir en Chine, espérant créer un royaume couvrant l'est du Tibet (jusqu'à l'U-Tsang), sans que les pourparlers ne permettent de dépasser le clivage créé entre les deux hommes, il mourra en exil en 1937.


Le régent Reting Rinpoché, chargé de découvrir la réincarnation du Dalaï Lama désignera en 1936 un garçon de deux ans de l'Amdo, Lhamo Dhondup, mais ce dernier ne pourra rejoindre la capitale et être intronisé, sous le nom de Tenzin Gyatso (ou kundun pour les tibétains, "la présence"), avant 1940 pour cause d'occupation d'une partie des terres tibétaines par un seigneur de guerre hui, Ma Bufang (voir plus bas, la partie consacrée au Ningxia). A la veille de la prononciation des voeux monastique de Tenzin, en 1943, le régent démissionne (il en avait déjà effectué la demande à deux reprises en 1936), laissant derrière lui un gouvernement dissolu, n'ayant su reprendre à son compte la construction d'une armée ou celle d'une administration puissante, telles que prônées par Thubten, et des accusations de corruption financière et des moeurs personnelles du régent. Son successeur, Taktra Rinpoché ne sera guère meilleur; mais les négociations secrètes menées entre Reting Rimpoché et Tchang Kaï Tchek en 1947, promettant une suzeraineté de la république chinoise au Tibet en échange d'une purge de tous les ennemis de Reting dans l'administration tibétaine, provoqueront des combats de rue entre moines tibétains fidèles à chacun des régents; se terminant en emprisonnement de Reting, suivi de son assassinat. Cherchant à éviter le sort de la Mongolie Intérieure (voir plus bas), le Tibet démultipliera ses acquisitions d'armes en Inde pour son armée de 5 000 hommes, rentrera en contact avec les alliés en 1946, enverra une délégation à l'ONU en 1951, expulsera les marchands chinois et renforcera sa frontière est, déjà l'objet de combats frontaliers (dans le Kham) entre les diverses tribus partisanes des régimes tibétains et chinois. Juste après la proclamation de la RPC en octobre 1949, elle se fixera l'objectif de récupération de tous les territoires chinois par l'ALP; pour le Tibet, ce sera chose faite en octobre 1950, après de durs combats au Sichuan et Yunnan, opposant les républicains et tibétains d'une part, et les milices communistes avec un appui grandissant de l'APL d'autre part, cette dernière avec ses 40 000 hommes étant bien accueillie à l'est du pays compte tenu de sa force stabilisatrice après 50 ans de conflit, et de ses instructions de limiter les pillage; et l'assistance au coeur du système tibétain de nobles, serfs et religieux dissidents, et surtout de l'entourage du Panchen Lama (ce dernier n'ayant que 12 ans lors de l'invasion chinoise, permettant à Mao de crédibiliser sa démarche "libératrice". Le Dalaï Lama fuira au sud du pays, suivant de près les négociations en cours à Chamdo, entre l'ancien gouverneur du Kham, Ngabo Ndawang,et la RPC. L'Accord en 17 points, signé sous la contrainte par ce dernier en mai 1951 en tant qu'émissaire du Dalaï Lama, donnant au Tibet une certaine autonomie politique et religieuse au sein de la RPC, rétablissant le Panchen Lama en tant que deuxième figure du pouvoir autonome tibétain, et laissant la possibilité aux communistes de réformer l'administration et de contrôler les relations extérieures, ne sera pas reconnu par l'ONU suite à une enquête menée en 1959. La Chine fera par la suite une campagne internationale légitimant son occupation du Tibet sur la base des liens d'inter-dépendance historiques depuis le XIIIème siècle (même si le protectorat chinois de l'époque était d'origine mongole, puis mandchou), et de l'accord de 1890, acte fondateur de l'entrée du Tibet dans le droit international; mais les réalités géostratégiques des années 50, avec une Guerre Froide en pleine expansion, notamment dans le théâtre d'opérations coréen (avec l'envoi de 700 000 "volontaires" chinois), justifie le silence de la communauté internationale au sujet du Tibet (seul le Salvador portera la cause du Tibet devant l'ONU, pour être immédiatement limité par le véto soviétique en appui de la RPC à ses débuts), et l'impossibilité de faire face à l'ALP sur ce territoire sans appuis régionaux plus importants. Par ailleurs, l'Inde indépendante cherchant à éviter une confrontation avec la Chine, reconnaîtra la dépendance du Tibet à l'égard de la Chine en 1949; de même que le Népal confronté à une insurrection communiste. Les objectifs de cette prise de contrôle de la Chine seront d'éliminer le risque d'une présence indienne au Tibet, à proximité des plateaux et plaines chinois, laissant le Népal et le Bhoutan comme Etats-tampons, et à l'inverse, permettant à la Chine d'être stratégiquement placée pour occuper le nord de l'Inde (par la suite, ce sera un lieu idéal d'implantation des missiles balistiques régionaux); de contrôler les ressources hydrauliques tibétaines (30% du total de la RPC), lieu de naissance de la plupart des fleuves chinois (Yang Tsé Kiang, Fleuve Jaune), les ressources minières (or, charbon, cuivre, et plus tard les réserves d'uranium, lithium, etc.), forestières, et en hydrocarbures.


La Chine aura des positions évolutives sur la question tibétaine tout au long de son occupation. Entre 1950 et 1959, l'APL aura des consignes claires de coopération avec les paysans et fonctionnaires locaux tibétains, situation qui se dégradera au fur et à mesure que l'armée chinoise devient une armée d'occupation, devant se nourrir en imposant des restrictions à la population, et réquisitionner sans compensation des terres et des logements, en opposition grandissante avec les réformes administratives entreprises par le Dalaï Lama, pourtant conciliateur avec le pouvoir communiste (il se rendra de nombreuses fois à Beijing pour rencontrer directement Mao avec le Panchen Lama), et à l'image de ce qui se fait dans les autres provinces d'origine tibétaines (Sichuan, Yunnan, Qinghai) où les arrestations de religieux se multiplient. Les mécontentements augmenteront aux frontières du Tibet, absorbées dans les territoires chinois (qui construit des infrastructures lui permettant d'accéder rapidement à ces zones), notamment via les affrontements croissants entre l'APL, les guerriers khampas et les monastères du Sichuan (Litang) à partir de 1956, et le démantèlement progressif des structures traditionnelles. Le 10 mars 1959, suite aux rumeurs de tentative d'assassinat du Dalaï Lama par le PCC, des milliers de tibétains encerclent sa résidence, exigent le départ des chinois, dénoncent l'Accord en 17 points, et annoncent l'indépendance du Tibet; le PCC réagira en bombardant le palais et massacrant les insurgés (80 000 selon les tibétains), provoquant la fuite du Dalaï Lama en Inde. La répression sera accompagnée de la collectivisation des moyens de production (et la famine qui touche toute la Chine, et pour la première fois le Tibet), la réorganisation de toute l'administration tibétaine, et de la révolution culturelle (rasant six mille lieux de culte, tuant 115 000 moines, forçant la population à subir une rééducation communiste virulente dont l'élimination de la langue et la sinisation de la culture régionale grâce à l'immigration Han); ces trois éléments, dont le bilan humain se situe entre 500 000 et 1,2 millions (10% de la population) de victimes, forceront des milliers de tibétains à prendre le chemin de l'exil (135 000 à l'heure actuelle) avec tous les risques que cela suppose (dont les forces Khampas exilées au Népal, qui seront par la suite désarmées), et au Panchen Lama, malgré sa rééducation par les chinois à dénoncer leurs pratiques en 1962 (il sera emprisonné pendant 13 ans); et ce malgré le passage du Tibet au statut de Région Autonome (RAT) en 1965 (2,54 millions de tibétains y habitent, sur une population tibétaine totale de 5,4 millions en Chine; cette dernière ayant baissé de 0,9 millions entre 1959 et 2000).


Les réformes de Deng à partir de 1973 permettront un retour des terres à la propriété privée; l'arrivée du tourisme extérieur en tant que source de financement; une certaine tolérance religieuse, avec la reconstruction de monastères, le retour de la langue héréditaire tibétaine dans l'administration, et la réhabilitation des moines emprisonnés, tout en les maintenant sous surveillance; et des négociations sont entamées avec des émissaires du Dalaï Lama. Les négociations permettront d'entrevoir un accord refusant l'indépendance du Tibet ("à l'exception de l'indépendance, tous les problèmes pourraient trouver une solution par la négociation" selon Deng, point validé par le Dalaï Lama) mais permettant une autonomie culturelle totale, y compris dans les anciennes provinces du Kham et de l'Amdo où résident la majorité des tibétains (cette dernière condition est refusée par Deng qui arrête les négociations en 1984). Le plan en cinq points proposé par le Dalaï Lama à partir de 1987 avec l'appui des américains et des européens, proposant une liberté et autonomie politique régionale (un gouvernement choisi par les urnes), une liberté culturelle (notamment dans les domaines éducatifs et religieux), une démilitarisation et un respect de l'environnement, sera invalidé par ses soins en 1991, faute de réponse positive de la Chine; entre temps des manifestations éclateront à travers le Tibet, avec une répression brutale des chinois (le Panchen Lama qui réclamera le droit de retour du Dalaï Lama, mourra cinq jours plus tard, officiellement d'un crise cardiaque), et une condamnation des occidentaux. L'arrivée au Tibet de son nouveau gouverneur (PCC), Hu Jintao, avec le transfert d'un nombre important de troupes pour réprimer ce qu'il reste des manifestations, et la reprise de ces dernières en 1989 (70 morts) en usant de la loi martiale pour réprimer toute forme de contestation, et de la limitation des manifestations religieuses (sous peine d'emprisonnement et torture), signera le début d'une nouvelle période. Au niveau international, le Comité Nobel donnera le prix de la paix au Dalaï Lama en 1989, donnant ainsi une plateforme internationale permanente à la cause tibétaine. Au niveau intérieur, la "sinisation" par l'immigration Han massive (la population Han arrivant à 167 000 en 2004), la reconstruction en cours de la capitale au détriment des bâtiments historiques, l'accélération des constructions d'infrastructures reliant le Tibet au reste du pays (avec la modernisation qui s'en suit, dont le train grande vitesse reliant depuis peu Lhassa à Beijing), le développement économique selon le modèle de la Chine orientale, les primes apportées aux immigrés dans certains secteurs d'activité (avec des salaires plus élevés pour compenser l'éloignement et les conditions de vie en altitude, ainsi que des conditions de location souvent favorables), et la réintégration du mandarin dans l'administration, devenu la principale langue de gestion publique et privée, laisse un choix biaisé de langue pour l'éducation des tibétains. Toutes ces mesures, ainsi que la folklorisation de la culture tibétaine pour les touristes, favorisent la mise en place d'une société à deux vitesses, en limitant les possibilités de développement des indépendantistes / autonomistes / religieux. Le résultat le plus visible est la mise en minorité des tibétains dans le Sichuan et le Qinghai, et bientôt dans la Région Autonome du Tibet. Les effets secondaires de ce développement accéléré, sans mise en place de mesures de sauvegarde, se mesurent au quotidien avec la disparition des fondements culturels de cette société et la disparition des richesses environnementales.


Toutes ces problématiques referont surface le 10 mars 2008, comme un écho des manifestations du 10 mars 1959, 1987 et 1989, reprenant les même thématiques mais de façon plus virulente à l'égard des colons et marchands Han; démontrant la baisse relative d'influence du Dalaï Lama et de sa politique de non-violence, ainsi que l'incapacité de la RPC à réunir un consensus populaire fort au Tibet autour de sa politique de croissance du niveau de vie, permettant en théorie de réduire l'influence des religieux, séparatistes et traditionalistes. Dans les faits, le Tibet reste la province la plus pauvre de la RPC. La crise ira jusqu'à ébranler un des éléments les plus stables du statu quo des 60 dernières années, à savoir le pouvoir symbolique du Dalaï Lama, ce dernier allant jusqu'à proposer, en cas de poursuite des violences au Tibet, sa démission du mandat politique de Chef de Gouvernement en exil (tout en préservant son pouvoir religieux).  La crise qui démarrera avec des manifestations pacifiques de plusieurs centaines de moines bouddhistes (monastère de Drepung) demandant la libération des moines emprisonnés et le retour du Dalaï Lama, à l'image des premières revendications lors de la crise birmane de septembre 2007 (Révolution de Safran), prendra de l'ampleur le soir même avec des arrestations de moines, puis le lendemain avec la radicalisation des méthodes policières (gaz lacrymogènes, matraques) et la transformation des manifestations en émeutes violentes: attaques aux commerces du centre ville tenus par les Han, jets de pierres, lynchages, etc. provoquant la mort de plusieurs dizaines de Han. Entre le 14 et le 30 mars 2008, elles gagneront l'ensemble du Tibet historique, sur une quarantaine de villes et monastères (dont Lhassa et Penpo dans la RAT; Labrang et Xiahe au Gansu; Ngaba, Garzi, Libang, Sertar au Sichuan; Xining au Qinghai) à l'exception du Yunnan (mais s'étendant apparemment aussi à Beijing et au Xinjiang), rassemblant des moines et des laïcs. Elles seront appuyées par cinq organisations des tibétains exilés tenant des propos légèrement plus radicaux que le Dalaï Lama (Congrès de la Jeunesse Tibétaine, Tibetan's Woman Association, Gu Chu Sum, Parti National Démocratique du Tibet, Students for a Free Tibet). La répression se déroulera de manière expéditive, violente, et discrète, en prenant compte des projecteurs internationaux dus à l'organisation des JO; le gouvernement tibétain en exil faisant état de 140 morts; la RPC faisant état de 20 morts, de centaines de blessés, d'une trentaine de condamnations, et d'incendies multiples d'établissements publics (hôpitaux, écoles, etc.), magasins et voitures; les ONG internationales évoquant 5 000 arrestations de tibétains; la presse internationale et les touristes sont raccompagnés à la frontière et les voies d'accès au Tibet sont fermées aux civils; les moines sont enfermés dans les monastères et subissent une rééducation accélérée. Quel que soit le point de départ d'analyse de cette dernière crise, elle met en relief l'intégration bâclée du Tibet en RPC, que ce soit du point de vue "géojuridique" (scission du territoire, tentatives de remplacement du pouvoir religieux, refus d'aboutissement du dialogue institutionnel) géoéconomique (politique du développement favorisant essentiellement une population immigrée) ou géopolitique (le statu quo militaire depuis 60 ans); l'impossible retour en arrière sur les répressions multiples depuis l'occupation du territoire (menant forcément à un accord de partage du pouvoir politique avec des représentants légitimes des populations locales); l'incapacité de la RPC à trouver d'autres voies de dialogue politique contournant le Dalaï Lama, au risque de radicaliser encore plus l'opposition autonomiste / indépendantiste (de mauvais augure pour le statu quo politique); et l'impasse à laquelle mène la politique de sinisation (rendant les manifestations / émeutes récurrentes sur le temps long). Reflet de l'impact en Chine continentale de ces problématiques, les douze propositions de trente intellectuels chinois (traduit en français par Rue 89), dont certains des principaux acteurs des luttes pour la démocratisation et le respect environnemental du pays. Le pendant extérieur étant une radicalisation des demandes du Dalaï Lama, envisageant une demande d'indépendance plutôt que celle d'autonomie prônée depuis 1987, tout en laissant la porte ouverte à des négociations avec le PCC.


229836507_b0d59494d3_2Le Xinjiang (Turkestan de l'Est): un conflit potentiel pour le XXIème siècle

Le territoire de la Région Autonome Ouïgoure du Xinjiang Chinois (RAOXC) à l'ouest de la Chine (frontalière avec huit pays d'Asie Centrale et du Nord: l'Inde, le Pakistan, l'Afghanistan, le Tadjikistan, la Kirghizie, le Kazakhstan, la Russie et la Mongolie) couvre un sixième du territoire chinois, mais n'héberge que 20 millions d'habitants issus de 13 groupes ethniques; le Xinjiang est le nom chinois donné au bassin Tarim (le plus grand bassin endoréique du monde), dont le désert de Taklamakan, et à la Dzoungarie. Le principal groupe ethnique de la région, les Ouïghours, représentant 30% de la population (six millions), est une communauté musulmane très liée aux ethnies des autres pays d'Asie Centrale (ethniquement et linguistiquement). Issus de mouvements de nomades (les tribus Yuezhi) identifiés depuis le IIIème siècle av. J.C., commerçant avec les chinois des pierres précieuses (dont le jade, très côté par l'empire chinois depuis la dynastie des Shang), contrôlant la partie orientale de la route de la soie, régulièrement en guerre contre les tribus mongoles (les Xiongnu) et afghanes (les Daxia), le royaume ouïghour restera indépendant pendant plus de mille ans. La domination Xiongnu (considérés comme les représentants du Turkestan Oriental) laissera sa place à une domination chinoise sous la dynastie Han, à partir de 60 av. J.C., devenue régulière à partir de 265 ap J.C. (bien que des morceaux de territoire se soient déclarés autonomes à plusieurs reprises).  Succédant les Xiongue en tant que première force turque dans la région, les Köktürks (ou Tujue) domineront la région entre le VIème et VIIème siècles (leur expansion sera limitée par leur défaite face aux chinois en 657), jusqu'à l'arrivée des Ouïghours (turcophones) en 745, avec un empire gigantesque (domination de la noblesse ouïghour des tribus de la région) couvrant l'Asie Centrale et la Mongolie entre le 8ème et le 9ème siècles. Ils furent envahis par les Kirghiz à partir de 841, formant trois petits royaumes (dont les Qarakhanides au Xinjiang occidental) et une importante diaspora en Asie Centrale, qui participa au développement de l'Empire Mongol. Les Qarakhanides se convertirent à l'Islam tandis que les Ouïghours (contrôlant le Xinjiang oriental à partir du XIIIème siècle) étaient manichéens et acceptaient les influences bouddhistes et chrétiennes. Envahis par les mongols sous Gengis Khan, les royaumes ouïghours seront par la suite en guerre constante avec les chinois de la dynastie Yuan, avant de succomber sous la dynastie Qing. La domination chinoise sera brièvement remise en cause pendant les révoltes des musulmans chinois (Hui, Ouïghour), la "révolte Dungan", entre 1862 et 1877, faisant un à huit millions de morts dans les provinces de  Xinjiang, Shaanxi, Gansu et Ningxia (provoquant l'exode d'une partie des Hui en Russie, aujourd'hui le Kirghizstan, le Kazakhstan et l'Ouzbékistan); le Royaume-Uni reconnaissant pendant une brève période le gouvernement ouïghour (avant d'effectuer un revirement pour cause de realpolitik face à la Russie); profitant de la déstabilisation régionale la Russie prendra le contrôle d'une partie de la région, avant de la rendre à la dynastie Qing (Traité de Saint Pétersbourg, 1881), qui la transformera en province chinoise (le Xinjiang) en 1884.


Sous la République chinoise, le Xinjiang bénéficia de plusieurs formes d'autonomie. Suite à une révolte contre le gouverneur chinois au Xinjiang oriental (Kachgar) au début des années 30, le Xinjiang du Sud déclarera son indépendance en 1933 (sa population étant composée de 94% d'ouïghour à l'époque, avec des minorités kazakhs, kirghiz et autres peuples turcs), sous le nom de République Islamique Turque du Turkestan Oriental (Première République du Turkestan Oriental). Ce mouvement indépendantiste étant influence par les Jadid (russes d'origine turque) et le pan-turquisme. Sa durée de vie sera courte, avec une mise à sac dès 1934 par les Hui alliés au Guomindang, mais elle inspirera la création, dix ans plus tard, de la Seconde République du Turkestan Oriental (RTO). L'administration russe en Mongolie pendant la république chinoise s'étendra peu à peu au Xinjiang, avec la promotion par les soviétiques des mouvements indépendantistes et du seigneur de la guerre régional, Sheng Shicai, permettant son enrichissement personnel par le biais de l'exploitation pétrolière, de l'uranium et du béryllium, menant quasiment à la partition du Xinjiang entre l'URSS et la Chine. La chute de Sheng Shicai, suite à ses jeux politiques pour obtenir davantage d'autonomie des russes, permettra aux mouvements rebelles du Xinjiang, soutenus par l'URSS, de prendre le contrôle du territoire en 1944, massacrant et expulsant les chinois, refusant toute nouvelle migration chinoise (déjà) et prônant une alliance avec l'URSS. Ils défendront le territoire avec l'aide de l'Armée Nationale Ili (armée par les russes avec des armes prises aux allemands) composée de forces ouïghours, kazakhes et russes, auxquels se joignirent quelques forces communistes de l'ALP, face à la Nouvelle Armée du Guomindang. Le soutien soviétique se terminant après la conférence de Yalta, mais les négociations avec la Guomindang permettant à la RTO de se maintenir sous forme d'Etat communiste, face à une administration du Guomindang dans le sud du Xinjiang. Sous pression soviétique, les dirigeants de la RTO réintègreront la Chine sous son nouveau régime communiste en 1949, (les principaux dirigeants de la RTO seront tués, selon les soviétiques, dans le crash de l'avion les emmenant à Beijing et la rébellion kazakh continuant jusqu'en 1954), le Xinjiang devenant une Région Autonome en 1955.


La désagrégation de l'URSS dès 1990, et notamment l'obtention de l'indépendance du Kazakhstan, redonneront de l'espoir aux indépendantistes ouïghour; la demande indépendantiste se nourrissant aussi de la pression démographique Han, ces derniers étant en passe de devenir majoritaires dans la région 41% de la population en 2004, face à 45% d'ouïghour), alors qu'ils ne représentaient que 10% de la population en 1950. Aujourd'hui, une partie de la communauté ouïghour (dont approximativement dix millions sont musulmans) considère que la présence chinoise dans le Xinjiang est une forme d'impérialisme, notamment par le biais du Corps de Construction et de Production du Xinjiang (Bingtuan) qui contrôle des pans entiers de la politique sociale et éducative dans la région, la répartition des droits d'exploitation des ressources hydrocarbures, est chargé de la lutte contre les indépendantistes (avec ses propres forces para-militaires), et promeut les migrations et la création d'entités commerciales par les chinois d'origine Han; de même que les chinois Han se sentent discriminés dans la région; les actes indépendantistes (bombe du bus Urumqi en 1997, assassinat d'un diplomate chinois au Kirghizstan en 2002, raid sur le camp du Plateau Pamir en 2007) dont les manifestations (Township Baren en 1990, Incident Gjulja en 1997) ont augmenté depuis les années 90. Le principal groupe contestataire, demandant l'indépendance et la création d'un Etat islamique, usant de méthodes terroristes, est l'ETIM, le Mouvement Islamique du Turkestan Oriental (classé mouvement terroriste par l'ONU et accusé de liens avec Al Qaïda par la Chine et les Etats-Unis, réfuté par l'ETIM et de nombreux analystes); son leader, Hasan Mahsun avait été tué par l'armée pakistanaise en 2003 et une douzaine de ses combattants étaient détenus à Guantanamo. Certaines demandes populaires se concentrent sur le rétablissement d'une république indépendante (qui se financerait par les ressources pétrolières et minières de la région), considérant que l'unification avec la Chine en 1949 est une forme de colonisation. La réaction du PCC a été, comme pour les autres RA, la migration accélérée des Han dans la région (passant d'approximativement 5% à 40% entre 1949 et aujourd'hui), la modernisation par les investissements publics de l'économie (bassin agricole Tarim, autoroute du désert Tarim, et développement ferroviaire à l'ouest de la région), étouffant les réseaux commerciaux traditionnels des Ouïghours, limitant l'accès à l'eau des populations, développant les liens économiques avec le reste de la Chine, et isolant progressivement le Xinjiang des autres pays de la région, espérant ainsi couper les aides extérieures aux groupes indépendantistes et promouvant le modèle économique chinois. Ce modèle qui apporte une certaine prospérité à la région notamment dans les secteurs énergétiques, provoque aussi des inégalités croissantes que le gouvernement chinois actuel cherche à limiter. Plus récemment, des militants de l'ETIM ont été arrêtés à Ürümqi dans le Xinjiang (09.03.208), accusés d'organiser un attentat pour les  Jeux Olympiques de Beijing (faisant deux morts et quinze arrestations); l'ETIM a exécuté trois otages chinois (09.04.2008); un attentat à la grenade à Kashgar, quatre jours avant l'ouverture des JO, a tué 16 policiers chinois; un autre mouvement, le Parti Islamique du Turkestan, avait fait exploser une usine de plastic dans la province de Zhejiang et un tracteur dans la province du Guangdong (17.07.2008). Bien que l'ETIM ne soit qu'un embryon de mouvement terroriste, sa capacité d'adaptation aux conditions crées par un régime autoritaire demeurent impressionnantes (avec un possible appui des ouïghours ayant rejoint dans les années 90 les madrasas et les forces islamistes en Asie Centrale); le soutien que lui apporte la population musulmane du Xinjiang est peu connu (des manifestations demandant une plus grande liberté d'expression religieuse et la libération des prisonniers politiques ont eu lieu en mars 2008 à Hotan), mais sa simple existence est facteur d'instabilité et révèle un profond mécontentement avec les politiques de sinisation de la "région autonome". Pour pallier une partie des risques régionaux pouvant déstabiliser davantage le Xinjiang, la RPC promeut la coopération au sein de l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS, voir plus bas).


263696002_3dfe1b9ec7 La Mongolie Intérieure: les tensions latentes

Historiquement, la Mongolie Intérieure faisait partie de l'Empire Mongol unifié sous Gengis Khan en 1206 qui dura 150 ans avant sa dislocation en quatre khanat, dont l'Asie de l'Est depuis la Chine pendant la  Dynastie Yuan (1271 - 1368), juste avant le retrait en  Mongolie sous le Grand Khan Toghan Temür. Ce dernier refondera la Mongolie Intérieure, et sa capitale  Hohhot, et partira en guerre contre les chinois à plusieurs reprises; au XVIème siècle Altan Khan aura plus de succès en arrivant aux portes de Beijing et rétablissant les liens avec les bouddhistes tibétains; pendant une période d'instabilité du XVIIème siècle, la Mongolie Intérieure repassera sous contrôle chinois suite à l'invasion de 1644 (Dynastie Ming), le reste de la Mongolie suivant (sous forme de protectorat) en 1691; la partie orientale de la Mongolie Intérieure passera sous contrôle mandchou. La Mongolie Intérieure est donc marquée par une diversité importante au sein même des peuples dits "mongols". Vers la fin du XIXème siècle, l'immigration chinoise s'intensifie avec des bureaux de colonisation à partir de 1878, avec des terres remises par les seigneurs mongols aux paysans chinois au détriment des bergers mongols. La déclaration d'indépendance de la Mongolie Extérieure en 1912 (voir billet) intensifiera les liens administratifs entre la Mongolie Intérieure et le reste de la Chine (hormis la partie cédée à la Mandchourie, la Mongolie Extérieure sera divisée en quatre provinces: Rehe, Chahar, Suiyuan et Ningxia), facilitera la distinction des dialectes entre la Mongolie intérieure et la Mongolie extérieure, et provoquera les révoltes de 1913 avec une demande de rattachement à la Mongolie Extérieure indépendante. L'invasion japonaise de la Chine et la création du Mandchoukouo, permettront aux provinces de Chahar et Suiyuan de déclarer leur indépendance avec la création de l'État de Mengjiang, protégé par le Japon (parfois appelé Mengkukuo en référence au Mandchoukouo) entre 1939 et 1945; il couvrira la partie centrale de la Mongolie Intérieure entre 1936 et 1945 et sera renommé Fédération Autonome Mongole. Cet Etat disparaîtra pendant l'invasion soviétique et mongole en Asie de l'Est pendant les dernières semaines de la seconde guerre mondiale (Bataille de Mandchourie).


L'ALP occupera la plus grande partie de la Mongolie Intérieure après 1945 et établissant la Région Autonome de Mongolie Intérieure (RAMI) en 1947, qui récupérera la partie de son territoire absorbée par les autres provinces chinoise de Ningxia, Suiyuan et Rehe entre 1954 et 1955, tout en perdant son statut de région autonome. Entre 1969 (fin de la révolution culturelle) et 1979, la Mongolie Intérieure perdra plus de la moitié de son territoire au profit de cinq provinces chinoises voisines. Pendant cette période, le Parti du Peuple de Mongolie Intérieure (PPMI), qui avait fusionné avec le PCC en 1949, sera accusé par le chef des services de sécurité chinois, Kang Sheng, d'avoir ravivé la flamme indépendantiste. La répression qui s'en suivra provoquera la persécution de 790 000 mongols. Recréé en 1997, depuis l'Université de Princeton aux Etats-Unis, (suite à des discussions entre étudiants mongols de Hohhot depuis les années 80), le PPMI cherche à obtenir l'indépendance de la Mongolie Intérieure ("Mongolie Méridionale") et de sa population ethniquement mongole (neuf millions), préalable probable d'une fusion avec l'Etat Mongol existant (toute mention officielle d'une réunification en provenance de l'extérieur pouvant provoquer une invasion chinoise de la Mongolie extérieure), avec des branches installées aux Etats-Unis et au Japon et des contacts soutenus avec les mouvements indépendantistes tibétains, ouïghour et taïwanais. Il cherche ainsi à fédérer les différents mouvements progressistes de l'est et de l'ouest de la RAMI qui s'étaient scindés au milieu des années 90, entre l'Alliance Démocratique de Mongolie Méridionale, et l'Association d'Ordos de Culture Ethnique; et fait parfois l'objet d'arrestations arbitraires comme c'était le cas pendant six mois pour Jiranbayariin Soyolt, citoyen de Mongolie (extérieure) et membre du PPMI. Depuis le début de l'ère spatiale chinoise, la Mongolie Intérieure représente aussi un enjeu stratégique, avec la présence du principal site de lancement de fusées, Jiuquan, dans le désert de Gobi (Ligue d'Alxa), à l'ouest de la RAMI.


193373700_72433b8efd Les Hui, le Ningxia, et les musulmans non ouïghour en Chine: histoire mouvementée et récente des groupes ethniques et religieux potentiellement déstabilisateurs

La Région Autonome du Ningxia Hui a été intégrée en Chine dès ses débuts sous la Dynatie Qin au IIIème siècle. Le développement des premières villes eut lieu grâce aux Tangoutes, issus des Qiang (desquels descendent probablement les tibétains). L'invasion mongole du XIIIème siècle laissa sa place à une influence turque musulmane laissant des traces culturelles sur toute la région pendant les sept siècles suivant. L'espace donné par les mongols aux dirigeants d'origine turque ou d'Asie Centrale permettra le développement culturel et démographique de ces populations dès le XIIIème siècle (Dynastie Yuan). Depuis la Dynastie Qing (XVII - XXème siècles), la terminologie Hui (ethnonyme sinisé dérivé d'Ouïghour) est utilisée pour décrire "les musulmans chinois", se retrouvant sur tout le territoire et culturellement proches des Han, leur principale différence étant la pratique religieuse musulmane des premiers (les populations musulmanes du Qingzhen du sud du pays étant aussi des Hui; au nord de la Chine, les Hui sont plutôt proche du soufisme, au sud, ils sont plus proches du chaféisme). La rébellion Panthnay entre 1853 et 1872 (musulmans du sud venant à l'origine de Birmanie au Yunnan), avec la création de l'Etat de Pingnan Guo ("La Nation Pacifiée du Sud", sultanat indépendant entre 1856 et 1872); et la révolte Dungan (voir plus haut) entre 1862 et 1877, cherchant à établir une force autonome à l'ouest du Fleuve Jaune (Huang He), avec des massacres conséquents au Ningxia, dans les poches de populations Hui au Shaanxi et au Gansu et au Yunnan (génocide avec 12 millions de morts Hui et Ouïghour au total), dont l'objectif était clairement le massacre de tous les musulmans en Chine par la Dynastie mandchoue Qing,  laisseront des traces importantes, notamment par la déstabilisation du voisinage sud de la Chine (Birmanie, Thaïlande, Laos, Malaisie) et nord (ex-républiques soviétiques d'Asie Centrale et Mongolie), avec l'afflux de Hui (devenue une forte minorité dans ces pays, Hui en Malaisie, Panthnay en Indochine, et Dungan en Asie Centrale) avec qui la Chine interdisait le commerce dans le sud, forçant ces pays à se tourner vers les puissances coloniales pour leur approvisionnement extérieur.


En 1914, le Ningxia et le Gansu seront fusionnés par le gouvernement républicain et seront dominés par la Clique Ma (Ma Bufang , Ma Hongkui, et Ma Hongbin), alliée successivement avec le Guominjun, puis le Guomindang, et se battant contre le PCC pendant la Longue Marche et les japonais (1937 - 1945), avant de se défaire en 1949 face à l'ALP, Ma Hongbing s'alliant avec le PCC et devenant le vice-gouverneur du Gansu, Ma Hongkui suivant le Guomindang en exil à Taïwan, et Ma Bufang s'auto-exilant en Arabie Saoudite, puis en Egypte, avant de devenir ambassadeur de Taïwan en Arabie Saoudite, puis citoyen saoudien. En 1958, le PCC créera la Région Autonome du Ningxia Hui, dont le contrôle politique, comme pour les autres provinces autonomes, est de la responsabilité du Chef du PCC du Ningxia, plutôt que celui du Président de la Région (Hui); son économie est la troisième plus pauvre du pays. Cette histoire mouvementée, et le manque de reconnaissance des génocides Hui, couplée du non respect de l'autonomie Hui au Ningxia par le PCC, pourraient être des facteurs de déstabilisation future en cas de refus d'ouverture des structures de pouvoir à cette minorité étendue sur l'ensemble du territoire chinois. Ainsi, les musulmans de Chine (majoritairement sunnites) représentent dix des cinquante six nationalités reconnues: il s'agit, selon le recensement de 2000, des Hui (dix millions), Ouighour (8,4 millions), Kazaks (1,25 millions), Dongxiang (500 000), Kirghizes (160 000), Salar (105 000), Tadjiks (41 000), Ouzbeks (17 000), Bonan (17 000), et Tatar (5 000). De même les liens avec la diaspora Hui dans la majorité des pays environnants pourraient aussi être un facteur, à travers le développement de structures non-étatiques, de déstabilisation potentielle du régime.


Les Zhuang du Guangxi, la principale minorité en RPC

Les Zhuang, avec une population de 18 millions d'habitants sont surtout présents dans la Province Autonome du Guangxi Zhuang, dans laquelle ils représentent moins du tiers de la population (14 des 49 millions d'habitants); ils utilisent deux dialectes distincts entre le nord et le sud de la région. Ils se trouvent à la frontière vietnamienne, autour du Golfe de Tonkin. Cette population descend des Tai, qui n'a jamais eu un Etat propre, mais qui se sent représentée par la Nation Siam; elle serait issue (les théories fusent à ce sujet) de l'Austronésie, et aurait d'abord migré vers Taïwan, puis vers les plaines centrales chinoises avant de se relocaliser suite à l'arrivée des Han dans le Guangxi et en Indochine (autres "nationalités" chinoise proche des Zhuang par leur origine tai, les Li, les Dai, les Sui, les Yao; les Gin étant eux d'origine viêt) . Envahis sous la Dynastie Qin au IIIème siècle, la province sera nommée (Guangxi, signifiant Guang de l'ouest) sous la Dynastie Song (Xème - XIII ème siècles). Pendant les révoltes de la fin de la Dynastie Qing (XVIIème - XXème siècles), le Guangxi souffrira des révoltes des provinces du sud-est, les Hong pendant le soulèvement Jintian (1851), la guerre franco-chinoise (1881 - 1885) avec la bataille de Bang Bo entre le corps expéditionnaire français du Tonkin cherchant à s'approprier le sud de la Chine pendant la période de faiblesse de l'empire, et les forces impériales du Yunnan et du Guangxi, et la période subséquente de guérilla contre les vietnamiens entre 1885 et 1886. La victoire sur les forces françaises malgré les incursions coloniales multiples de l'époque, sera par la suite utilisée comme vecteur de nationalisme par tous les régimes chinois. Sous la république chinoise, le Guangxi étendra son influence au delà de son territoire dans le Hunan et le Guangdong (Guang de l'est et du sud), d'abord sous l'influence de la Vieille Clique du Guangxi qui s'alliera provisoirement avec le Parti Révolutionnaire (Guomindang) de Sun-Yat-Sen au sein du Mouvement Constitutionnel de Protection, et perdra le pouvoir pendant la Guerre Guangdong-Guangxi (1920 - 1922) face aux troupes de Sun et de Cheng Jiongming (ce dernier souhaitant rester maître du sud de la Chine), laissant ainsi la place à la Nouvelle Clique du Guangxi. Cette dernière cherchera à contrôler le commerce de l'opium, puis Li Zongren s'alliera avec le Guomindang en 1923 afin d'éliminer tous ses rivaux au Guangxi (1924) et rallier la République de Chine de manière durable jusqu'en 1949 avant de s'étendre à nouveau dans le Hunan et le Hubei et moderniser les infrastructures de la région (électrification, routes, écoles, université). Les efforts de guerre (contre les seigneurs de la Guerre du Guangdong, puis contre les japonais, les communistes à Shanghai, et les seigneurs de la guerre pendant l'Expédition du Nord, en appui du Guomindang) et les efforts financiers de modernisation auront pour résultat une imposition forte de la population et du commerce de l'opium. Le souhait de Tchang Kaï Tchek de moderniser et consolider la nouvelle armée mènera à une confrontation entre la Nouvelle Clique du Guangxi et le Guomindang pendant la Guerre des Plaines Centrales. Cette incapacité de Tchang, et plus largement celle du Guomindang, à résoudre les différends par la négociation aura pour conséquence des guerres civiles chinoises à répétition pendant toute la période républicaine.


L'invasion japonaise obligera les forces militaires à s'allier de nouveau, le Guangxi devenant entre temps un modèle en termes de politiques progressistes face aux autres provinces chinoises. Cependant, lors de l'opération Ichigo japonaise (1944), cherchant à obtenir le contrôle des routes et rails menant à l'Indochine, et la sécurisation des différents voies d'accès aux zones d'occupation japonaises dans le Sud Est Asiatique face à une offensive alliée dans ce secteur, le Guangxi sera occupé et le Guomindang perdra la confiance militaire des américains pour contrer une arrivée massive des japonais. Parmi les derniers territoires à être repris par les communistes en 1949, le Guangxi obtiendra le statut de Région Autonome en 1958 à la demande Zhou Enlai, afin d'apaiser la principale minorité en Chine, celle des Zhiang, pour rendre la province viable, un accès à la mer lui sera transféré par le Guangdong. Ayant souffert économiquement, cette région bénéficie du tourisme et plus récemment des délocalisations du Guangdong vers des régions à faible revenus. Bien que les tensions entre les Zhuang et les Han ne sont pas d'envergure, le décalage économique est frappant et pourrait être source de contestations à l'avenir, notamment lorsque les comparaisons sont faites avec les voisins vietnamiens et thaïlandais.


Les 56 nationalités

Bien que les Han représentent 91,6% de la population chinoise, les autres "nationalités" chinoises comprennent approximativement 105 millions de personnes présentes dans toute la Chine, mais plus particulièrement dans toutes les zones frontalières. Le facteur géostratégique clé de ces autres nationalités, est la surface territoriale de ces anciennes nations, qui représentent 60% du territoire actuel de la RPC (dont 50% des réserves d'eau, 89% des pâturages, et 37% des réserves forestières), élément décisif compte tenu de l'explosion démographique des Han; d'où l'impossible désagrégation de la RPC à l'image de l'ex-URSS. Les 55 groupes ethnico-religieux et autres groupes minoritaires en Chine ne bénéficient pas, la plupart du temps, de politiques de protection culturelle qui leur permettraient de se développer et perdurer malgré l'omniprésence Han; pire, le développement économique et les tensions politiques renforcent, comme c'est le cas dans les Régions Autonomes, la mainmise des Han dans toutes les structures de pouvoir. Ce manque de reconnaissance dans les faits, et protection culturelle, linguistique, éducative et environnementale, pourrait à terme créer des pressions sur le régime chinois, qui use entre temps des revenus touristiques que génèrent la folklorisation des traditions de ces ethnies. La pratique régulière de sinisation, malgré les protections existantes, pourrait aussi développer un sentiment anti-Han dans l'ensemble des provinces frontalières et exacerber les conflits politiques locaux avec une nouvelle vague de répression ou de "colonisation économique" Han. Toutefois, les protections spécifiques réservées aux minorités, notamment celle de la non limitation des naissances et l'accès préférentiel à l'éducation et aux postes intermédiaires de l'armée et de l'administration, suffisent pour l'instant à limiter les ardeurs réformistes au sein du PCC. De plus, l'uniformité des Han face aux autres nationalités est elle aussi à relativiser, avec l'existence de langues, dialectes et modes d'écritures différents (mandarin, shanghaien, cantonais, min, xiang, gan, hakka, hui, jin, pinghua, wu) qui se divisent parfois avec des spécificités propres à chaque région. Finalement, le concept de nationalités n'est guerre différent de celui d'ethnie et se retrouve dans l'ensemble des zones frontalières de la planète.


800pxzhenghemap La Diaspora

La Diaspora Chinoise est la clef de voûte de la présence chinoise en Asie, avec 40 millions de chinois, dont 30 millions en Asie du Sud-Est, souvent qualifiée de Monde Chinois, ou de Sinosphère, pour ce qui concerne les entités géographiques peuplées majoritairement de chinois (Chine, Taïwan, Hong Kong, Macao, Singapour et Mongolie), et parfois les pays ayant des liens culturels anciens avec la Chine (dont le Japon, la Corée, la Malaisie et le Vietnam). Cette diaspora se divise en deux composantes: les Huaqiao, émigrés bénéficiant encore des nationalités chinoises (RPC, RdC) et les Huayi, émigrés ayant pris la nationalité du pays d'accueil; bien que la RPC utilise une terminologie unique pour l'ensemble des chinois émigrés "haiwai huaren". Démarrant de manière massive dès le XIVème sous la Dynastie Ming, avec les explorations du navigateur Zheng He, l'émigration chinoise s'est accélérée au XIXème siècle, avec la dégradation de la puissance impériale, le dépeçage de la Chine par les autres grandes puissances, et les guerres à répétition, puis au XXème siècle avec les gouvernements inégaux des seigneurs de la guerre puis la seconde guerre mondiale; tous ces événements provoquant famines et dégradation du niveau de vie. Les principales destinations de cette émigration sont les ports et plantations de Siam, et des colonies européennes en Indochine et Indonésie, dont tout particulièrement Singapour et le Détroit de Malacca; leur origine se situe pour 90% en Chine méridionale (Guangdong, Fujian, Hainan).


La présence chinoise à Singapour représente un cas exceptionnel, avec plus de 80% de la population (2,7 millions) faisant de cet ancien comptoir britannique un espace d'expansion pour la Chine dans le Détroit de Malacca. Le cas du Brunei, en Mer de Chine méridionale est similaire, avec 50 000 chinois pour une population totale de 350 000. Cependant les 8,5 millions de chinois en Thaïlande (14% de la population), 7,3 millions en Indonésie (3% de la population), et 7 millions en Malaisie (25% de la population), constituent 58% de la population émigrée chinoise; si on rajoute Singapour, les 2,3 millions de chinois au Vietnam, les 1,5 millions aux Philippines, et les 1,3 millions en Birmanie, les trois derniers représentant 2% à 3% de la population de ces pays; ces sept pays comprennent 78% des 39,4 millions d'émigrés chinois. Ces 30 millions d'émigrés en Asie du Sud-Est dépassent la population d'un pays comme la Malaisie, et constituent à eux seuls un élément de puissance chinoise (peu maitrisable en tant que groupe), mais surtout de présence chinoise dans cette sous-région; leurs statuts juridiques varient en fonction de leur nationalité et de l'acceptation de cette immigration par les populations locales; ils subissent parfois une forme de discrimination culturelle, éducative, ou administrative, et bénéficient d'une représentation et de ministères dédiés en RPC (depuis les années 80 sous Deng) et RdC (depuis la relocalisation à Taïwan; elle reconnaît aussi la possibilité de double-nationalité); à ce titre ils représentent aussi des facteurs de déstabilisation, en cas d'attaques dirigées par / contre ces populations , pouvant rapidement dégénérer de par l'expansion de la puissance chinoise dans la sous-région (des crises sinophobes éclatent régulièrement pour cause de domination économique de certains secteurs / régions ou de guerres régionales, dont celles de Malaisie en 1969; du Vietnam  en 1978 / 1979 avec une partie des "Boat People" qui était d'origine chinoise; du Cambodge pendant le régime des Khmers Rouges, la population chinoise diminuera à hauteur de 350 000; des émeutes en Indonésie en 1998; et aux Philippines de manière récurrente). Au delà de l'Asie du Sud-Est, des millions d'émigrés partirent au XIXème siècle en Amérique (tout particulièrement au nord, mais aussi au Brésil, au Pérou, etc.), en Australie et en Nouvelle Zélande, fournissant une main d'oeuvre nécessaire pour la construction d'infrastructures et la production minière, créant un lien trans-pacifique. De plus, les migrations actuelles dans l'est de la Russie pourrait permettre aux Han de devenir ethniquement majoritaire dans cette région d'ici 2010 - 2015.


Quindi_gopolitique_rgionale_de_la_c Un système géopolitique extérieur complexe

Les frontières du nord-est et la Mer de Chine Orientale

L'environnement géopolitique et géoéconomique extérieur de la Chine est complexe, il comprend six zones de tensions, quatorze pays frontaliers, et une dizaine de pays supplémentaires participant au contexte régional immédiat de la Chine. En Asie du Nord, la Manchourie, la Mongolie intérieure et extérieure (voir billet), la Russie, et la péninsule coréenne (voir billet) représentent des zones géopolitiques historiquement instables. La Mandchourie était convoitée par l'ensemble des puissances environnantes, bien que cela ne soit plus à l'ordre du jour. Toutefois elle est devenue un espace de développement interne (notamment autour de la Mer Jaune - Golfe de Corée - Mer de Bohai avec le port de Dalian, le troisième du pays (après Shanghai et Hong Kong), avec 6 millions d'habitants, et des villes de Harbin - 10 millions d'habitants - Changchun - 7 millions d'habitants, et Shenyang - 7 millions d'habitants) dans les secteurs de la pêche, pétrochimiques, des machines-outils, de l'aéronautique, de l'automobile et plus récemment dans l'électronique et l'informatique grâce au programme de revitalisation du nord-est chinois lancé en 2003 (suite eu recul de l'économie planifiée de la région par rapport à la croissance de la côte est pendant les années Deng et Jiang). C'est aussi un lieu de transit et de refuge des migrants nord-coréens, et un lieu d'investissement massifs du Japon, la Russie et la Corée du Sud, et des sociétés européennes et américaines (hydrocarbures, automobile). Le développement des champs de gaz dans la région de la Mer Jaune et de la Mer de Chine Orientale est au coeur des relations sino-japonaises (cette dernière, avec les îles Senkaku / Diaoyutai et les explorations dans la zone Chunxiao / Shirakaba, au large de Shanghai et au nord de Taïwan, faisait d'ailleurs l'objet de disputes entre les deux pays entre 2003 et 2008, finalisées officiellement avec la signature d'un accord de coopération pour l'exploitation du champ gazier et le tracé des frontières maritimes). De même les relations avec la Russie via les oléoducs et gazoducs en projet en provenance de la Mer Caspienne et de Sibérie (Pipeline Sibérie Orientale - Océan Pacifique), transitant par la Mandchourie en chemin vers Beijing, et la péninsule coréenne, sont des éléments vitaux de l'expansion économique chinoise; tout autant que les liaisons ferroviaires transsibériennes, ces dernières prenant de l'ampleur dans les échanges commerciaux (pouvant à terme devenir capitales pour l'avenir de la Chine si les projets de pont transeurasien et transcontinental avec l'Amérique du Nord via la Sibérie se concrétisent  (palliant les risques du détroit de Malacca pour le commerce avec l'Europe).


La frontière sino-coréenne représente toujours, 55 ans après la fin de la Guerre de Corée, une zone d'instabilité. Les dictatures communistes successives de Kim Il Sung et son fils Kim Jong Il en Corée du Nord, bien qu'alliées à la RPC, formalisé par un Traité d'Amitié de Coopération et d'Assistance Mutuelle signé en 1961, et qui a redoublé d'importance après l'effondrement de l'URSS, ont permis à la RPC de devenir le premier investisseur étranger en Corée du Nord, avec des investissements croissants depuis 2002 (début de la libéralisation de la gestion des entreprises d'Etat), notamment dans le secteur minier (charbon, pétrole offshore, fer, cuivre, molybdène) et de transformation (acier, verre); Kim Jong Il semblerait rechercher à émuler le modèle chinois en Corée depuis 2006, usant de sa main d'oeuvre qualifiée quatre fois moins chère qu'en Chine. Toutefois, les famines successives (suite aux inondations et sècheresses des années 90, et la malnutrition de ces dernières années; provoquées par une réduction de la surface agricole utile, la perte de rendement énergétique suite à la perte des importations subventionnées de pétrole issues de l'URSS, et le manque d'engrais), la réduction du pouvoir d'achat pour cause d'inflation suite à la libéralisation des prix, le manque de capacité de développement des PME dans une économie planifiée, auront provoqué de fortes migrations vers la Chine, dans la région mandchoue qui souffre déjà d'un relatif retard de développement par rapport à la côte est du pays. Au delà des problèmes migratoires (surtout économiques mais parfois politiques), les tensions permanentes entre les deux Corées (voir billet), la volatilité des dirigeants du nord, les tensions liées aux alternances dans le sud, et les multiples rebondissements de la crise nucléaire, auront amené la RPC à chercher à accélérer les négociations à six (deux Corées, RPC, Russie, Etats-Unis, Japon), afin de dépasser les problématiques nucléaires militaires qui empêchent le développement normalisé de l'Asie du Nord Est: notamment pour la gestion de la Mer Jaune / Mer de Chine Orientale / Mer du Japon et du Detroit de Corée entre les quatre puissances économiques de la sous-région (Russie, RPC, Japon, Corée du Sud), ce dernier pouvant à terme voir la construction d'un tunnel reliant le Japon à l'Asie continentale (similaire au projet Eurotunnel); pour le passage de gazoducs et oléoducs à travers la péninsule coréenne - en projet; et le développement du transport du rail entre la Chine et la Corée du Sud. Toutefois la reprise récente du programme nucléaire coréen n'est pas de bon augure et entache la normalisation progressive des relations régionales en Asie de l'Est, et ce malgré les négociations qui auront permis l'arrêt de ce processus en échange de la sortie de la Corée du Nord de la liste des Etats soutenant le terrorisme du département d'Etat américain.


556pxsouth_china_sea La Mer de Chine Méridionale en voie de pacification

Mis à part les tensions récurrentes dans le détroit de Formose (voir détail plus haut dans la section RdC et voir billet) avec les risques de déstabilisation régionale et internationale, fortement réduits depuis les négociations trilatérales (Guomindang, Minjindang, PCC) de 2005 et l'alternance politique de 2008, d'autres zones maritimes demeurent des potentielles sources de conflit. Il s'agit notamment des revendications territoriales multiples en Mer de Chine Méridionale, avec les îles Spratley (RPC, RdC, Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei), les iles Senkaku (Japon, RPC, RdC), les îles Paracel (RPC, RdC et Vietnam) et des détroits de Malacca (entre la Malaisie, l'Indonésie - Sumatra, et Singapour, par lequel transite 25% du commerce mondial, équivalent en importance au canal de Suez), et ses alternatives, dont celui de La Sonde (en Indonésie entre Sumatra et Java), et ceux de Macassar (en Indonésie entre Bornéo et Sulawesi, séparant deux écozones) et Lombok (en Indonésie entre Bali et Lombok). Les iles Paracel, au sud de Hainan, inhabitées au XXème siècle, appartiennent à la RPC depuis la bataille des îles Paracel en 1974 avec le Sud-Vietnam (qui avait obtenu la souveraineté du territoire suite aux accords de Genève après la guerre d'Indochine en 1954, élément contesté par la RPC); elles sont encore revendiquées par le Vietnam et la RdC (qui avait brièvement contrôlé le territoire après la seconde guerre mondiale). Les îles Spratley représentent une superficie territoriale de moins de 50km2 mais couvrent une zone maritime de 400 000km2 entre les Philippines et le Vietnam; de même que les Paracel, elles ne sont pas habitées, mais les revendications territoriales multiples (Zone Economique Exclusive) se justifient par les droits de pêche (représentant approximativement 5% à 10% de la pêche mondiale avec des clashs réguliers entre les marins de la RPC et des Philippines), les droits sur tout gisement potentiel d'hydrocarbures (les estimations, datant de 1968, fixeraient des réserves supérieures à celles du Koweït, faisant des Spratley le quatrième gisement mondial; des contrats sur des zones en chevauchement ont déjà été signés par la RPC et le Vietnam) et le passage de la moitié du transport d'hydrocarbures mondial par cette zone maritime. Les forces armées des pays concernés RPC, RdC, Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei occupent 45 îles en permanence, leur proximité les unes des autres est un facteur géostratégique de déstabilisation potentiel (des escarmouches ayant eu lieu entre les forces de a RPC et du Vietnam en 1988, en dépit du nombre limité de forces et des efforts de l'ONU (CNUDM) et de l'ASEAN (un accord de 1995 entre la RPC et l'ASEAN avait permis d'établir un système d'alerte pour tous les pays en cas de mouvements militaires et l'interdiction de construire dans cet archipel, mais il fut violé à plusieurs reprises par la RPC et la Malaisie). D'autres petits archipels font l'objet de disputes entre la RPC et les pays de l'ASEAN, comme les îles Natuna entre la RPC et l'Indonésie. Toutefois, depuis 2002, les relations ASEAN Plus Trois (voir plus bas) auront permis de fixer un cadre pour la résolution des disputes territoriales sans utilisation de la force militaire, prônant la création d'autorités de gestion commune pour les zones faisant l'objet de revendications multiples et, le cas échéant, la résolution par le biais de la CIJ (Pedra Blanca pour Singapour et la Malaisie).


Parmi les principaux espaces extra-territoriaux géostratégiques pour la RPC, les accès entre la Mer de Chine Méridionale et l'Océan Indien sont d'une importance vitale pour les exportations et importations chinoises vers / de l'Asie du Sud, le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Europe, notamment pour ce qui concerne les corridors énergétiques actifs. A ce titre, le Détroit de Malacca permettant d'accéder à la Mer d'Andaman, et ses alternatives, le Détroit de La Sonde (reliant la Mer de Java à l'Océan Indien) et ceux de Macassar et Lombok (reliant la Mer de Célèbes à l'Océan Indien), représentent de véritables enjeux de politique étrangère chinoise, avec six pays côtiers (Birmanie, Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Singapour, mais aussi l'Inde par le biais des Andaman et Nicobar). La concurrence géostratégique entre les puissances régionales, voire internationales, que sont la RPC, le Japon, l'Inde et l'Indonésie se joue en partie dans cette zone par laquelle transite la moitié du commerce mondial d'hydrocarbures. Par ailleurs, la multiplication des risques liés à la piraterie (un tiers des actes de piraterie mondiaux), voire le terrorisme (le fond ne dépassant pas les 25 mètres par endroits, une attaque pourrait causer des dommages économiques conséquents), a accéléré la militarisation de cet espace. De plus, les alternatives au Détroit de Malacca ne sont pas pleinement satisfaisantes car le Détroit de la Sonde est trop peu profond pour laisser passer certains types de navires, notamment la référence régionale, le Malaccamax. C'est dans ce cadre que se sont multipliés les initiatives de contournement de ce détroit, notamment l'initiative thaïlandaise pour la création de l'Isthme de Kra, qui traverserait la péninsule malaise / péninsule de malacca en son point le plus étroit sur une bande de terre à la frontière de la Thaïlande et la Birmanie; son coût de creusement serait cependant prohibitif; et la construction potentielle de pipelines à travers l'Isthme de Kra. Cette dernière option viendrait cependant concurrencer les autres projets de fourniture pétrolière de la RPC, via le Golfe de Bengale et l'Asie Centrale, et donc potentiellement minimiser le retour sur investissement des autres projets.


Le Vietnam, concurrent sous-régional et partenaire

Les tensions permanentes entre la Chine et le Vietnam, et l'occupation de 1000 ans, remontent à la colonisation du territoire vietnamien par les Han à partir de 207 av. J.C.,  avec l'occupation du Nam Viet (dominé jusqu'alors par la Dynastie des Yue) à partir de 111 av. J.C. En l'an 39 ap. J.C., deux soeurs vietnamiennes, Trung Trac et Trung Nhi, mènent la rébellion face aux Han, et réussissent à reprendre le Nam Viet après 247 années d'occupation, et résister aux Han pendant quatre ans, avant de se suicider dans le Fleuve Rouge; l'anniversaire de cette rébellion continue à être célébré au Vietnam sous le nom de Hai Ba Trung. Par la suite, le Vietnam sera géré par des gouverneurs chinois, y compris après le changement de dynastie en Chine, jusqu'en 544, bien que sept rébellions d'envergure aient eu lieu, et que celle de Trieu Thi Trinh ait réussi pendant quelques mois (face au Royaume de Wu qui concurrençait les autres royaumes chinois). La Dynastie Ly antérieure (544-602) permettra au nord du Vietnam (Van Xuan) d'avoir son premier empereur, Ly Nam De, qui avait organisé les troupes et navires impériaux chinois pour résister à la Dynastie sudiste chinoise des Liang; il fondera la capitale Long Biên (Hanoi) et défendra son empire en menant campagne contre les Liang depuis le Laos. Les Dynasties chinoises des Sui puis des Tang reprendront le dessus au Nord Vietnam entre 602 et 906, complétant le troisième cycle d'une occupation de 972 ans. Deux royaumes coexisteront sur le territoire du Vietnam actuel avec des guerres récurrentes et des grignotages de territoire par les viets pendant neuf siècles, le Dai Viêt au nord, héritier de la Dynastie Yue, se basant sur une agriculture extensive, et le Royaume hindouiste maritime du Champa au sud (en place depuis le IIème siècle ap. J.C.); l'Empire Khmer empiétant régulièrement sur le territoire des deux premiers. Suite aux défaites successives du Champa à partir du XVème siècle, les royaumes seront unifiés sous la Dynastie Nguyen (Minh Mang), en 1832 (le territoire indépendant du Champa n'étant plus maintenu que de manière artificielle par les viets), même si une guerre civile éclate en 1833 et Siam profite de l'occasion pour essayer de reprendre le contrôle du Cambodge la même année, dont le territoire est sous "protectorat" vietnamien). La période d'isolationnisme qui suivra cette conquête n'empêchera pas la puissance coloniale française d'affirmer peu à peu sa présence, qui deviendra totale en 1883, malgré l'aide apportée par la Chine à l'empereur vietnamien Tu Duc. Les rébellions successives pendant la période coloniale pré-guerre ne seront pas couronnées de succès et le pays sera occupé par les japonais pendant la seconde guerre mondiale.


Les deux zones de combat fixées par les alliés pendant la guerre perdureront avec une zone d'influence chinoise au nord du 17ème parallèle (avec un Viêt Minh financé par le Komintern et l'OSS), et anglaise, puis française au sud; la prise de contrôle du Nord par le Viêt Minh (soutenu par la Chine et l'URSS) sera combattue par les français pendant la Guerre d'Indochine (1946 - 1954), puis les américains pendant la Guerre du Vietnam (1959 - 1975, avec l'envoi de formateurs américains au Sud Vietnam dès 1955). Lors de la deuxième guerre, la Chine appuiera l'APVN et le Viet Cong, afin d'éviter un rapprochement des forces américaines aux frontières sud du pays, et étendre le nombre d'alliés communistes dans la sous-région, mais aussi en réaction au statu quo ante bellum de la Guerre de Corée. Le changement progressif de nature de l'alliance sino-soviétique, le rapprochement du Vietnam avec l'URSS, et la montée en puissance de l'APV, créeront des tensions latentes (notamment l'encerclement au nord et au sud de la Chine par des forces pro-soviétiques; et l'encerclement au nord et au sud-ouest du Vietnam par des forces pro-chinoises) menant à la guerre de basse intensité sino-vietnamienne de 1979 (à l'expiration du traité sino-soviétique), sur deux fronts: au sud, le Cambodge appuyé par la Chine envahit le Vietnam, et au nord, l'APL envahit le Vietnam depuis le Yunnan; la deuxième incursion étant repoussée en quelques jours par l'APV et les miliciens vietnamiens (mais la pratique de la terre brulée des chinois laissera des traces au nord-Vietnam), la première faisant suite au conflit latent jusqu'à l'invasion vietnamienne du Cambodge (soutenue par l'URSS) en décembre 1978, et l'invasion pendant toute l'année 1979 du Cambodge par le Vietnam (la chute des Khmers Rouges s'effectuant en 1980, à l'exception de quelques provinces à l'ouest du pays), le Cambodge passant sous contrôle indirect du Vietnam jusqu'en 1989 (voir billet). Les escarmouches frontalières entre la  la Chine et le Vietnam continueront pendant les années 80, dont une deuxième guerre de basse intensité en 1984 au Mont Laoshan, et une bataille navale autour des îles Spratley en 1988. La normalisation des relations entre les deux pays se fera lentement à partir de sommet de Chengdu en 1990 (suite, entre autres, à l'appui apporté par le Vietnam au PCC pendant la crise de Tiananmen, le retrait vietnamien du Cambodge, et la désagrégation de l'URSS), et de manière plus définitive, après de longues négociations, à partir de 1999 au sujet de la frontière terrestre, de 2000 au sujet du Golfe de Tonkin, et 2007 avec la construction d'une autoroute entre Hanoi et la capitale du Yunnan, Kunming, permettant une démilitarisation partielle de la frontière et un accroissement des échanges commerciaux. Cependant, les intérêts économiques des deux pays auront progressivement pris le dessus dans leurs relations bilatérales (la Chine devenant le premier pays exportateur au Vietnam), avec un soutien croisé dès 1991 pour l'adhésion des deux pays à l'OMC, des visites officielles du chef du PCV, Le Kha Phieu, en Chine en 1999, et du Président Jiang Zemin au Vietnam en 2002, précisant des accords économiques de coopération (avec la création de zones économiques privilégiées dans le Golfe de Tonkin et les provinces environnantes, l'ouverture de sept ports et de tous les moyens de transport, et la création de joint ventures), et les accords entre la Chine et l'ASEAN permettant de régionaliser les relations bilatérales historiquement complexes. L'effet positif supplémentaire de cette normalisation des relations sino-vietnamiennes aura été la réduction des tensions avec d'autres pays d'Asie du Sud Est, notamment le Laos depuis 1989 et le Cambodge depuis 1991.


La Birmanie, enjeu géostratégique pour la RPC

L'allié Birman, source de stabilité régionale pour la Chine, d'énergie et de critiques internationales (voir billet), demeure cependant un élément central de la stratégie chinoise dans la sous-région, notamment en matière d'espace d'influence au sein de l'Asean et vis-à-vis de l'Inde. Le partenariat politique, diplomatique, militaire, et économique entre les deux pays depuis 1949 (approfondi en 1954 avec les cinq principes de coexistence pacifique, qui auront survécu aux émeutes anti-chinoises de 1967, et à nouveau en 1988 avec des accords commerciaux), permet à la junte birmane de se maintenir au pouvoir malgré les embargos internationaux, le sous-développement de son économie, la répression politique et religieuse et les manifestations à répétition qu'elle engendre, et face aux guérillas nationales. L'existence de minorités à la frontière des deux pays ayant développé des actions de guérillas (notamment les  Kachins et Shan et les milices issues du KIA) explique aussi l'intérêt stratégique de la Chine de garder de bonnes relations avec son voisin birman, sous peine de voir se déstabiliser une autre zone frontalière. L'exploitation des réserves d'hydrocarbures du pays par la Chine et leur utilisation en tant que réserves géostratégiques expliquent en grande partie le développement des infrastructures birmanes par la RPC, notamment dans les port de Sittwe et Kyaukpyu, dans l'Etat d'Arakan, avec la construction de pipelines de pétrole et gaz sur 2 380 km jusqu'au Yunnan (permettant non seulement de transporter le pétrole birman mais aussi les productions du Moyen-Orient afin de contourner le Détroit de Malacca), et le long de l'Irrawaddy, ces derniers afin de permettre aux camions chinois de rejoindre le Golfe du Bengale. La relation bilatérale se complète avec les exportations d'armement chinoises à la junte (avions de chasse, blindés, navires), l'installation d'une base de surveillance électronique sur les îles Coco (face aux îles indiennes d'Andaman et Nicobar), et la formation militaire apportée aux troupes birmanes. Toutefois, cette relation bilatérale est en cours de mutation avec le souhait de la Chine de voir le système politique birman se stabiliser, ainsi que par la multiplication des partenariats économiques de la Birmanie avec l'Inde et les autres pays membres de l'Asean.


L'Asie du Sud, les Monarchies Himalayennes, et l'Asie Centrale, périmètres géopolitiques et géostratégiques en cours de restructuration

L'autre grande puissance régionale émergente (économique, démographique et nucléaire) qui se découvre peu à peu, et rivalise avec la Chine sur la scène mondiale, l'Inde, connait aussi une normalisation progressive de ses relations géopolitiques avec la Chine depuis peu, notamment par le biais de la normalisation des relations militaires et de la géoéconomie (voir billet). Les échanges commerciaux actuels ne reflètent que très partiellement ce qui pourrait devenir un des principaux axes de développement de l'économie mondiale dans les prochaines décennies. Ils sont le résultat de cinquante années de méfiance qui commence tout juste à se dissiper, malgré une coexistence relative depuis la création de la RPC et l'indépendance de l'Inde, avec une attitude conciliatrice de Nehru lors de l'occupation militaire du Tibet (malgré le rôle géostratégique d'Etat tampon entre les deux puissances que représentait ce pays), et la Guerre de Corée, qui permit la signature d'un accord spécifiant "Les Cinq Principes de Coexistence Pacifique" (Pancha Sila) en 1954 entre les deux pays, nonobstant les escarmouches frontalières régulières. A partir de 1959, cette coexistence se transforme en guerre froide régionale pour cause d'accrochages militaires à répétition au Cachemire, notamment quand la Chine profitant de déstabilisation régionale pour cause de conflit indo-pakistanais, construit des infrastructures en territoire indien (Aksai Chin), refusant de reconnaître la frontière fixée entre le Tibet et l'Inde coloniale (Ligne Mac Mahon) permettant de faciliter l'accès des troupes de la RPC et de relier les territoires du Tibet et du Xinjiang. La fuite du Dalaï Lama à Dharamsala (mars 1959) alimentera cette rivalité naissante. Le Cachemire devient le théâtre du premier conflit sino-indien entre le 10 octobre et le 20 novembre 1962, à l'initiative de Mao, qui envahit l'Aksai Chin et l'Arunachal Pradesh (Assam) provoquant 3 000 morts; l'armée chinoise déclare un cessez-le-feu unilatéral et se retire du deuxième territoire, tout en maintenant sa revendication pendant 43 ans, de même que l'Inde sur l'Aksai Chin. Dès lors, le rapprochement entre la Chine et le Pakistan qui existe depuis 1951 se fera de manière plus visible, avec la signature d'accords commerciaux et frontaliers (1963) et un appui inconditionnel du Pakistan aux revendications territoriales chinoises. En 1967, la révolte paysanne communiste de Naxalbari, soutenue par la RPC (et précurseur de la création du PCI en1969), créera une nouvelle menace interne pour le gouvernement indien. Les escarmouches de Chola,  et Nathu La en septembre / octobre 1967, seront suivies d'un traité d'amitié et coopération entre l'Inde et l'URSS (ainsi qu'entre l'Inde et les Etats-Unis), et par un alignement de la Chine sur le Pakistan lors de la troisième guerre indo-pakistanaise (1971).


Toutefois l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS en 1979 marquera un tournant dans les relations sino-indiennes, créant un intérêt partagé pour réduire l'influence des grandes puissances de la guerre froide (URSS, Etats-Unis) en Asie Centrale (la Chine en tant qu'allié du Pakistan et puissance concurrente de l'URSS; l'Inde en tant qu'allié des Etats-Unis), qui permettra un processus lent de dégel dans les relations bilatérales avec des visites bilatérales et quelques pics de tension pendant les décennies suivantes (Arunachal Pradesh en 1986-87, envoi de matériel militaire chinois en Birmanie en 1994, test nucléaire indien en 1998, fuite du Karmapa tibétain en 2000). Les relations sino-pakistanaises s'approfondiront aussi avec le soutien chinois au Pakistan lors de la guerre d'indépendance du Bangladesh (1971) puis lors de la guerre en Afghanistan contre les soviétiques, des visites bilatérales au plus haut niveau (faisant de ce rapprochement un élément vital de la politique étrangère pakistanaise), des fournitures militaires chinoises et le développement commun d'armements (chasseurs et blindés), un raccord des réseaux de transport (1978), et une coopération nucléaire (militaire en 1986 et civil en 1999). Les différends territoriaux entre l'Inde et la Chine seront en partie réglés entre 2003 et 2005, permettant la réouverture des routes commerciales historiques (Nathu La, sur route de la soie en 2006), le développement du commerce bilatéral, et la participation croisée à partir de 2005 de la Chine à la SAARC et de l'Inde à l'OCS, tous deux en tant qu'observateurs. Les éléments qui nuancent cependant ce rapprochement imparfait (à l'exception des différends frontaliers qui restent à clarifier, notamment celui de la zone tri-frontalière entre le Bhoutan, la Chine et l'Inde, proche du Passage de Siliguri, vital pour l'Inde), sont la concurrence accrue de l'Inde et de la Chine sur le marché international des matières premières, malgré la signature de quelques accords de coopération pour les acquisitions pétrolières; la concurrence, officialisée depuis peu, pour l'importation d'uranium avec une officialisation partielle du statut de puissance nucléaire de l'Inde; et la possibilité d'un regain de tension au Cachemire pouvant impliquer les trois pays frontaliers. Pour ce qui est du Pakistan, le développement du port de Gwadar par la RPC est de toute première importance pour le transfert de pétrole et gaz en provenance d'Iran, du Détroit d'Ormuz (notamment des monarchies pétrolière), mais aussi du Pipeline Trans-Afghan en construction (en provenance du Turkménistan), et le transport de marchandises vers l'Asie Centrale, la Chine souhaitant par ce biais désenclaver partiellement le Xinjiang, avec le développement des lignes ferroviaires à destination de Peshawar.


Les monarchies himalayennes en pleine mutation présentent un certain challenge diplomatique pour la Chine, que ce soit le Népal (voir billet) ou le Bhoutan (voir billet). Les efforts récents de démocratisation de ces régimes, et de réduction des tensions latentes liées à la guerre civile népalaise, créent des modèles de transition qui font pression sur leur grand voisin, notamment en ce qui concerne la question tibétaine, l'autre ex-royaume himalayen. A une échelle très réduite, cette transition est similaire, en termes de résultats, à celle des ex-républiques soviétiques d'Asie de l'Est et la Mongolie dans les années 90. Cependant suite à cette transition, les institutions et gouvernements des deux pays sont très différents: le chef de l'Etat du Bhoutan demeure le Roi Jigme Khesar Namgyel, avec un exécutif contrôlé par un Premier Ministre, Jigmi Thinley, issu du  Parti Vertueux du Bhoutan, d'inspiration monarchiste, qui contrôle 44 des 47 sièges de l'Assemblée; la transition népalaise étant plus dramatique avec l'abolition de la monarchie bicentenaire (partie prenante à la guerre civile en s'arrogeant les pleins pouvoirs) et une réintégration des  rebelles maoïstes dans le système institutionnel, et leur contrôle de l'exécutif (40% des voix lors des élections législatives) avec les communistes (PCN-MLU) et le MJF (représentant les minorités ethniques du sud du pays) suite aux élections d'août 2008 (l'opposition étant représentée par le parti centriste du Congrès Népalais, l'ancien parti dominant). La démocratisation, mais surtout l'arrivée au pouvoir par les urnes au XXIème siècle, dans un cadre républicain fédéral, de factions communistes unies représente donc une nouvelle dimension possible de mutation pour le PCC. Toutefois les alliances possibles entre la Chine et les communistes népalais, dont l'important groupe de réfugiés népalais au Bhoutan, et la branche armée du Parti Communiste du Bhoutan, demeurent un moyen de déstabilisation possible par le voisin du nord. De même, le manque de reconnaissance diplomatique du Bhoutan par la Chine (suite au protectorat informel du royaume par l'Inde), les difficultés pour s'accorder sur un tracé de frontières définitif (même si des pas positifs ont été engagés dans ce sens depuis 1998), les incursions chinoises en territoire bhoutanais (notamment en 2005), et l'importance géostratégique du territoire bhoutanais face au goulot d'étranglement du Bengale Occidental et du Sikkim pour assurer la continuité territoriale en Inde, compliquent les relations bilatérales sino-bhoutanaises. Cependant cela ne semble pas être d'actualité compte tenu des liens géoéconomiques resserrés entre l'Inde et la Chine, qui font de la région himalayenne un vecteur de développement économique et touristique qui bénéficierait d'une certaine stabilité géopolitique.


En Asie Centrale, les relations entre la Chine et l'Afghanistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan et le Kazakhstan se sont compliquées depuis l'invasion soviétique de l'Afghanistan, puis la désagrégation de l'URSS à partir de 1991, et finalement le positionnement de bases américaines post 2001 en Afghanistan, Ouzbékistan et Kirghizstan. Un jeu géostratégique, peu médiatisé en occident, ayant lieu dans cette région, avec la création d'un système d'alliance sino-russe (OCS) cherchant a repousser les Etats-Unis (notamment l'alliance avec le Kirghizistan faisant suite à la Révolution des Tulipes qui ne semble pas durable), mais aussi les velléités de projection de puissance de l'UE (depuis 2007 l'UE a un Représentant Spécial dans la zone, et un forum UE - Asie Centrale s'est tenu en 2008). A cela s'ajoutent les craintes de déstabilisation du Pakistan et des autres régimes de la zone en cas de retrait des forces internationales (voir billet et commentaire), et les liens qui pourraient se créer entre les séparatistes ouïghour du Xinjiang et les réseaux terroristes transnationaux. Vu de Chine, la défaite de l'Empire Britannique et de l'URSS en Afghanistan, suivie d'une hypothétique défaite des occidentaux au sein de l'ISAF, ne feraient que renforcer les aspirations anti-chinoises de certains groupes musulmans en Asie Centrale. Cette dernière option explique le soutien sous-forme de non intervention des chinois en Afghanistan (pays avec lequel ils partagent une frontière longue de 76km), de même que leur refus de voir toute présence occidentale se pérenniser dans la région, et plus particulièrement en Afghanistan, et leur soutien au gouvernement pakistanais. Par ailleurs, les relations diplomatiques avec ces pays (et plus particulièrement le Kazakhstan et le Turkménistan via l'Ouzbékistan) sont très liées aux projets de corridors énergétiques (depuis la Mer Caspienne, Atyrau, jusqu'à la frontière du Xinjiang, Col d'Alataw, via les sociétés chinoises CNPC et Sinopec) en échange de soutien financier et technique chinois à ces régimes. Toute forme d'instabilité croissante dans la région pourrait donc entraîner une projection de forces chinoises à l'extérieur de ses frontières.


Un système régional et des intérêts géoéconomiques en pleine mutation

Quindi_asean3_ces_apec_asem_ocs_2 Des systèmes régionaux et inter-régionaux

La Chine participe aussi à une multiplicité d'organisations régionales renforçant progressivement son poids géoéconomique et géopolitique mondial et l'intégrant pleinement dans le système économique régional le plus dynamique du monde. Cela participe à la normalisation progressive de ses relations avec les pays voisins, et consolide son assise en tant qu'acteur économique de tout premier ordre, pouvant faire basculer les relations dans la zone pacifique. Sa participation à l'ASEAN Plus Trois (APT; composé de l'ASEAN créé en 1967, et qui vient de ratifier sa charte lui donnant une existence juridique et lui permettant de signer des traités; la Chine; le Japon; et la Corée du Sud) depuis 1997, avec la construction d'une zone de libre-échange entre la Chine et les membres fondateurs de l'ASEAN d'ici 2010 (et avec les autres quatre membres d'ici 2015), et les projets d'harmonisation du système juridique, de développement des bassins du Mékong, de développement touristique, et de gestion commune des crises financières régionales (Initiative Chiang Mai), lui permet aussi de faire contrepoids aux autres blocs commerciaux (UE, Alena, Unasur, UA) dans les négociations mondiales au sein de l'OMC. Une proposition de la Banque Asiatique de Développement existe aussi pour la création d'une monnaie commune de référence (unité monétaire asiatique - ACU), qui n'aurait pas d'existence matérielle. Cet ensemble trouve aussi sa cohérence dans les mesures économiques d'urgence, grâce au nombre réduit de grands pôles économiques, réduits à quatre (Chine, Japon, Corée du Sud, ASEAN), notamment lors de la création du fonds de soutien aux institutions financières ($ 80 milliards) et d'un organisme indépendant de surveillance des marchés régionaux. De même, le développement du Sommet d'Asie Orientale (EAS) depuis 2005, avec l'ASEAN Plus Trois, l'Inde, l'Australie, et la Nouvelle Zélande, permet de créer un espace macro-régional pour les discussions sur la sécurité régionale et énergétique, et les partenariats économiques englobant les principales puissances économiques de la région en plus de l'ASEAN; cependant ce regroupement demeure un forum de discussion, qui rend les prises de décisions difficiles. Ce dernier groupe cherche d'ailleurs à se transformer en bloc économique sus la forme de Communauté Est Asiatique (CEA / EAC). Le principe de croissance décidé en 2007 s'opérant par le biais de cercles concentriques plaçant l'ASEAN au centre du dispositif de construction régionale, puis l'APT suivi de l'EAS; usant de l'APEC et du Dialogue Asie-Europe (DAS / ASEM entre l'ASEAN Plus Trois et l'UE) en tant que dispositifs de dialogue inter-régional à intégrer dans la CES. Une proposition de modèle a été effectuée par le Japon en 2006, sous la forme de Partenariat Economique Global Est Asiatique (CEPEA); d'autres visions du CES voudraient cependant qu'elle prenne le chemin de l'UE; toutefois, ce sont bien les apports d'une zone homogène de libre-échange au sein d'une macro-région, qui a souffert jusqu'à récemment de nombreux blocages tarifaires, qui attirent le plus les pays participant à cette initiative, prenant comme référence les zones de libre échange de l'ASEAN, l'EEE et l'ALENA, et cherchant à créer un troisième pôle mondial pour mieux se défendre des deux dernières. D'autres projets pourraient être rattachés à cette initiative, comme les échanges d'étudiants (jusqu'à 6 000 par an) entre le Japon et les pays de l'EAS.


Toutefois, la création d'un CEA opérationnel et pouvant peser dans les affaires mondiales demeure problématique, notamment pour cause d'asymétrie économique entre ses six grandes composantes (Chine, Inde, Japon, Asean, Australie, Nouvelle Zélande) et de stratégies concurrentes dans le contexte régional (crises à répétition en Asie du Sud et Asie Centrale), voire international (stratégies énergétiques de la Chine et de l'Inde). Toutefois la crise financière et les changements à venir dans la gouvernance économique mondiale au détriment des Etats-Unis pourraient justifier la relance de ce processus d'intégration régionale. Entre temps, le dialogue de coordination économique s'effectue depuis quelques années au niveau régional au sein de l'ASEAN Plus Trois, et au niveau international au sein de l'APEC depuis 1989, et de l'ASEM depuis 1996. Ces deux derniers ensembles étant à la base de la stratégie de libre-échange inter-régionale des trois continents, contournant partiellement le cadre multilatéral mondial et les revendications des pays en voie de développement au sein de l'OMC, en préférant des stratégies inter-régionales par petits pas, sans pour autant bloquer sur des contentieux bilatéraux entre pays membres (le premier sommet des Chefs de Gouvernement de l'APEC en 1993 cherchait déjà à débloquer l'Uruguay Round; celui de 2001 à lancer le Doha Round). Dans le cadre de l'APEC, représentant 21 pays (dont la RPC et la RdC, même si cette dernière n'envoie pas de représentant au niveau des Chefs de Gouvernement), 2,6 milliards d'habitants, la moitié du commerce mondial, et 60% du PIB mondial, ces petits pas se réalisent grâce à la recherche de consensus et aux objectifs non contraignants des forums qui n'a pas de structure permanente forte (des déclarations sont émises sur d'autres sujets dépassant le commerce comme la sécurité régionale, la sécurité énergétique, et le terrorisme, sans avoir de valeur contraignante). Depuis 2005, l'APEC envisage la création d'une Zone de Libre Echange Asie Pacifique (FTAAP) vouée à normaliser les 60 accords de libre-échange existants dans cette zone géographique, et les 107 en cours de négociation. Cependant, les déséquilibres des balances commerciales, notamment entre les Etats-Unis et l'Asie de l'Est, sont devenus un des principaux moteurs de cette initiative, et pourraient s'accentuer avec la crise financière et une réduction potentielle des importations chinoises.


Les réunions biannuelles du Dialogue Asie-Europe (ASEM) se placent plus dans un cadre inter-organisation depuis 2008, avec une implication importante de l'UE (Commission et Conseil qui sont à l'origine de ce dialogue) et de l'ASEAN (Secrétariat Général) en plus des représentants des 45 Etats, dont les Etats non représentés par des organisations régionales, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l'Inde, le Pakistan et la Mongolie (il s'agit donc d'un précurseur du dialogue UE-CEA), qui représentent ensemble la moitié du PIB mondial, et 60% de la population et du commerce mondial. L'objectif économique de ce dialogue est de permettre de rééquilibrer les liens géoéconomiques au sein de la zone Pacifique via l'APEC, avec un équivalent Eurasien (l'architecture des discussions bilatérales entre chacun des trois grands pôles commerciaux régionaux étant parachevée par le Conseil Economique Transatlantique et tous les autres espaces de discussion Europe-Amérique), et de créer un cadre régulier pour la mise en oeuvre de la politique de partenariats stratégiques de l'UE. Dans ce cadre, la Chine représente un challenge pour l'UE car elle correspond non seulement à la catégorie de pays en développement (selon certains indicateurs socio-économiques, dont le taux de mortalité infantile - 25% pour les moins de cinq ans en 2004 -, l'accès en eau potable en zone rurale - 60% en 2004 -, une économie encore fortement basée sur l'agriculture - 13% du PIB - et l'industrie - 47% du PIB), bénéficiant d'aides et coopérations techniques, mais aussi à celle de pays émergent (passant de 0,5% à 5% du PIB mondial en moins de vingt ans; ayant réduit le nombre de personnes vivant sur moins d'un dollar par jour de plus de 400 millions entre 1990 et 2002), acteur clé des relations internationales avec des échanges commerciaux internationaux de grande ampleur (les exportations représentant plus d'un tiers de l'économie), et leurs effets induits en termes de consommation de ressources naturelles et risques environnementaux, parmi les premiers bénéficiaires des Investissements Directs Etrangers (IDE, représentant 2,7% du PIB de la RPC en 2005 avec $60 milliards), des réserves de devises étrangères avoisinant le trillion (plus grand détenteur de réserves au monde), pays devenu fournisseur d'aide au développement et d'investissements directs pour les autres pays en développement, avec qui des relations dans un cadre bilatéral et inter-régional prennent tout leur sens. De plus, la part asiatique des importations de l'UE est restée relativement stable cette dernière décennie (entre 20% et 25%), démontrant que les exportations chinoises, et le déficit commercial qui les accompagne, masque une certaine cannibalisation par la RPC des parts de marché européennes des autres pays asiatiques (tout en intégrant une augmentation globale des échanges). Le dialogue ASEM sera devenu d'autant plus pertinent dans le cadre de la crise financière mondiale de 2008, avec la création de positions communes eurasiatiques pour le redécoupage de la gouvernance économique mondiale, que ce soit à travers la dynamisations du G20, mais surtout en vue du dialogue préalable aux conférences internationales sur la refonte du système financier international. Le seul élément institutionnalisé de cet ensemble inter-régional est l'ASEF (Fondation Europe-Asie, depuis 1997, basée à Singapour), chargé de promouvoir les échanges et programmes culturels, et le dialogue sur les sujets des droits de l'homme et de l'environnement. Les autres thématiques non-économiques de l'ASEM sont la coopération dans la recherche (TEIN, Trans-Eurasia Information Network avec 60 millions d'utilisateurs), le développement durable et la gouvernance globale. Toutefois, en fournissant un lieu de rencontres souple pour entrepreneurs, parlementaires et dirigeants, permettant un dialogue ouvert à l'ensemble des thématiques d'actualité, l'ASEM agit aussi comme un "Davos eurasien" (voir le détail des échanges commerciaux et financier Europe-Asie plus bas). Cela n'empêche pas à l'UE d'utiliser son soft power pour faire valoir son modèle vis-à-vis de l'ASEAN Plus Trois, mais aussi pour la gestion des disparités régionales internes à la RPC, sujet devenu d'actualité suite à la mise en place de la politique du "développement harmonieux". En effet, les disparités entre pays membres de l'UE, en termes de développement des systèmes sociaux, mais surtout d'expérience économique avec certaines sociétés historiquement capitalistes, et d'autres ayant subi une transition post-communiste accélérée, permettent de trouver de nombreux exemples de développement pertinents pour la RPC et l'ASEAN.


L'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS / SCO) se place plus dans le cadre sécuritaire régional que dans un cadre commercial. L'embryon d'organisation qui avait été créé en 1996 par le Groupe de Shanghai (Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan) pour la démilitarisation des frontières, a été renforcée à partir de 2001, se transformant en OCS avec l'arrivée de l'Ouzbékistan, et en une organisation institutionnalisée suite à la signature de sa charte en 2002. La structure de l'OCS est comme suit: un Conseil des Chefs d'Etat qui se rencontre annuellement; un Conseil des Chefs de Gouvernement gérant les accords multilatéraux et le budget; un Conseil des Ministre des Affaires Etrangères pouvant prendre des positions communes lors d'événements internationaux, ce dernier ayant refusé de suivre la Russie lors de la crise géorgienne de 2008; un Secrétariat situé à Beijing chargé de préparer les accords multilatéraux et de veiller à leur mise en oeuvre;  une structure anti-terroriste régionale (RATS) à Tachkent chargée de la lutte anti-terroriste, mais aussi anti-séparatiste et anti-extrémiste (depuis 2006, il est aussi question de lutte anti-criminalité et anti-drogue pour les cas transfrontaliers). Ce cadre a aussi permis depuis 2003, la tenue d'exercices militaires conjoints (2003 au Kazakhstan, 2005 en Chine et 2007 en Russie avec la participation de 4 000 soldats chinois), qui confirme le rôle militaire de l'organisation (allant bien au delà d'exercices anti-terroristes et coopérations transfrontalières).  De même la signature en 2007 d'un accord de sécurisation régionale et lutte anti-criminalité transfrontalière entre l'OCS et la CSTO (Organisation du Traité de Sécurité Collective), bras armée de la CEI depuis 1994 (rivalisant dans une certaine mesure avec l'OTAN), comprenant les mêmes Etats membres que la CEI actuelle  à l'exception de l'Azerbaïdjan et la Moldavie et d'un membre associé, le Turkménistan (Russie, Biélorussie, Arménie, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Ouzbékistan), complète l'architecture sécuritaire eurasienne de la Chine, en y intégrant d'autres Etats faisant partie du "monde russe", à savoir la Biélorussie et l'Arménie. L'OCS s'est aussi fixée d'autres objectifs depuis 2003, dont la coopération énergétique et économique, l'exploration énergétique, la gestion des ressources en eau, la création d'une zone de libre-échange et d'une banque régionale (CSO Inter-Bank Association) et la coopération culturelle (avec un festival artistique à chaque sommet).


Current_major_military_alliancesNéanmoins, l'OCS est avant tout une alliance sécuritaire assurant la stabilité régionale des gouvernements membres (dont les parcours démocratiques sont très discutables), face à des tentatives de déstabilisation séparatistes et/ou terroristes, et des velléités de politiques énergétiques ne favorisant pas directement la Russie et la Chine. En échange de ce parapluie énergétique, les pays d'Asie Centrale bénéficient d'un parapluie sécuritaire stabilisant leurs régimes, et de fonds de développement permettant d'intégrer leurs pays dans le système international (duquel ils n'ont pas pu pleinement profiter depuis la désagrégation de l'ex-URSS) grâce aux liquidités russes et la puissance commerciale chinoise. Du point de vue sécuritaire, cette alliance limite les tensions sino-russes, stabilise les frontières, limite les déstabilisations à partir de pays voisins (notamment celles pouvant être menées par des groupes séparatistes ou autonomistes aux frontières, et la possibilité de créer des bases arrières), joue un rôle de dissuasion selon le schéma sécuritaire traditionnel, et concurrence l'OTAN et la projection de force des Etats-Unis en Asie et Océanie (Japon, Corée du Sud, Philippines, Guam, ANZUS), surtout dans les zones d'expansion de l'OTAN au Caucase Sud (CSTO), d'intervention de l'OTAN et des Etats-Unis en Afghanistan, et leurs bases arrières dans les pays environnants. L'extension de l'OCS aux pays observateurs (Mongolie depuis 2004 sans lobbying actif pour rejoindre l'OCS; Inde, Iran, et Pakistan depuis 2005) et aux pays du Groupe de Contact (Afghanistan, Biélorussie) pourraient en faire un véritable pôle sécuritaire mondial. Cependant, les liens de plus en plus étroits de l'Inde avec les Etats-Unis (coopération nucléaire, économique, voire militaire) pourraient limiter l'intérêt de son adhésion au sein de l'OCS en tant que troisième pilier émergent et dénaturer l'organisation (le pays ne milite d'ailleurs pas activement pour une adhésion complète à l'OCS). Bien que l'Iran soit un candidat intéressant en termes de puissance et de stabilisation régionale, la nature de son régime politique pourrait représenter un challenge pour l'OCS, de même que ses relations tendues avec les principaux membres de l'OTAN. Le Pakistan, de par son alliance étroite avec la Chine (voir plus haut) pourrait être un candidat potentiel mais son implication directe dans le conflit entre l'OTAN et les Talibans compliquerait immédiatement les relations OTAN-OCS, et forcerait l'OCS à prendre un rôle opérationnel dans un conflit complexe. Toutefois, cette option est bien réelle pour la recherche d'une forme de résolution du conflit dans les régions frontalières pakistanaises (FATA / PATA au NWFP et Baloutchistan) en cas de tensions accrues avec les Etats-Unis. L'Afghanistan ne participe qu'au Groupe de Contact de l'OCS depuis 2005, ce dernier servant de moyen de dialogue commun entre les pays membres de l'organisation et les forces militaires et gouvernementales (nationales et internationales) présentes sur le territoire.


Un système économique mondial en mutation et des relations géoéconomiques nouvelles avec les autres continents

Les intérêts géoéconomiques et géostratégiques de la RPC se sont multipliés depuis les années Deng, dépassant le cadre des dialogues inter-régionaux avec les pays d'Asie et des deux grand pôles en Europe et en Amérique du Nord, pour atteindre ceux de l'Afrique, du Moyen-Orient, d'Amérique Latine (voir billet) et de l'Océanie (voir billet), avec une participation de plus en plus active aux crises géopolitiques régionales. Ainsi, en plus des intérêts sécuritaires régionaux (depuis la Mer Caspienne jusqu'à la Mer de Java) pouvant être réglés dans le cadre de l'OCS et de l'ASEAN Plus Trois (îles pacifiques), la RPC participe dorénavant partiellement au cadre sécuritaire international via son rôle de membre permanent du Conseil de Sécurité (même si sa participation aux missions de paix de l'organisation laisse à désirer), son rôle à venir dans un cadre économique multilatéral redéfini suite à la crise financière (dont l'entrée probable dans un G14+, notamment dans les discours de Nicolas Sarkozy sur l'ouverture du G8 à l'ensemble des BRIC+KMS+Indonésie+Australie, devenant une évidence, de même que cela avait été le cas pendant les années 70 pour le Conseil de Sécurité; sa participation au G20 sur la crise financière, ainsi que son rôle accru au sein du FMI), mais surtout son rôle de puissance internationalisée, avec des intérêts sur l'ensemble du globe. Cela se fait sentir de manière évidente dans le cadre de la crise pétrolière (voir billet) et des intérêts croissants au Moyen-Orient; dans le cadre de la crise environnementale (voir billet) pour laquelle la RPC n'est pas encore soumise aux objectifs de réduction des émissions de CO2 du Protocole de Kyoto; et plus particulièrement pour la gestion de l'eau potable (voir billet) avec un déficit annuel de la RPC de 40 milliards de mètres cubes (notamment dans le nord du pays avec 46% de la population mais seulement 19% des ressources en eau) et une désertification atteignant 27% du territoire en 2004; dans celui de la crise alimentaire (voir billet); des crises épidémiologiques (SARS, H5N1) et sanitaires (mélamine, diéthylène glycol); et surtout celui de la crise financière. Toutes ces crises rendent évidentes la nécessaire intégration de la RPC dans l'ensemble des sphères de décision mondiales, en mettant l'accent sur une participation active au sein de l'OMS, l'OMC, l'UNEP, et des conférences climatiques. Sa consommation énergétique place la RPC parmi les clientèles en pleine croissance de l'OPEP, au centre de sa stratégie à moyen / long terme. Son rôle inter-régional croissant avec l'Afrique (voir billet avec l'UA au sein du Forum sur la Coopération Chine Afrique - FOCAC qui se réunit tous les trois ans) et l'Amérique Latine (voir billet, via l'APEC et les relations bilatérales avec les pays d'Amérique du Sud et d'Amérique Centrale) lui permettent d'avoir une influence décisive sur les économies de ces pays, notamment en matière de productions énergétiques et agricoles, mais aussi de manière croissante en ce qui concerne les exportations d'armement et les impacts nationaux et régionaux dans les crises de ces deux continents. La RPC a d'ailleurs appris à gérer parfaitement les mécontentements avec les organisations économiques internationales (FMI, Banque Mondiale, OMC) et se substituer partiellement à eux dans ses relations bilatérales. De plus, l'influence croissante de la RPC lui permet d'évincer la RdC de ces pays, en fixant la non-coopération avec la RdC et sa non-reconnaissance diplomatique, comme condition de ses accords de coopération, quitte à financer des infrastructures en échange.


En Afrique, le rôle de la Chine dans la crise politique au Zimbabwe (voir billet) et celle du Soudan (voir billet) est décisif et limite l'influence de la communauté internationale et des autres puissances internationales agissant dans ces régions (Etats-Unis, France, Royaume-Uni); même si l'organisation des Jeux Olympiques de Beijing, et la normalisation souhaitée des relations internationales, ont quelque peu diminué la projection de puissance dans ces deux pays (la capacité de blocage de la RPC, ainsi que celle de la Russie, au sein du Conseil de Sécurité demeure cependant un facteur clé de ces crises). De même, le rôle économique croissant de la RPC sur le continent (la RPC est devenu le deuxième partenaire commercial de l'Afrique, multiplication par 50 du commerce bilatéral entre 1980 et 2005, avec $55 milliards, et estimé à $100 milliards d'ici 2010), et la perte correspondante de puissance (via les contrats préférentiels et les aides au développement) des partenaires commerciaux historiques et des organisations internationales, réoriente la politique étrangère de ces pays (le plus souvent à leur bénéfice, pouvant dorénavant se permettre de faire jouer la concurrence en leur faveur pour les contrats jusqu'à présent réservés aux partenaires européens et nord-américains, mais aussi au niveau de commerce de détail face aux monopoles libanais et indiens) et les politiques nationales (la RPC étant moins regardante sur les effets induits en matière de transparence et de démocratisation de ses partenariats stratégiques, usant et abusant de sa politique de non-ingérence dans les affaires intérieures).  De plus, la construction d'infrastructures (routes, voies ferrées, ports, aéroports, barrages, réseaux sans fil, fibre optique, bâtiments officiels, habitat, hôpitaux, dispensaires, usines de désalinisation, raffineries, industries, etc.) par la RPC sur le continent (partie intégrante des accords de coopération, contrats d'exploitation, prêts sans intérêts, et autres formules de coopération) devient progressivement la norme et renforce sa projection de soft power; le nombre de migrants chinois en Afrique avoisinerait maintenant les 500 000, une des principales communautés extra-continentales, avec des investissements directs non chiffrés à ce jour; la multiplication des visites bilatérales participe aussi du renforcement des régimes africains au niveau international. On voit ainsi se pérenniser des gouvernements africains qui ont les moyens de s'appuyer sur des productions de matière premières vitales pour la RPC (notamment le pétrole, le gaz, l'uranium, les minerais, le bois, les poissons, et les productions agricoles dont le coton), ou des besoins en armements (une quinzaine de pays africains ont des accord militaires avec la RPC) qu'aucune autre puissance n'était disposée à remplir de manière officielle, au détriment des pressions nationales et internationales cherchant la démocratisation, la transparence, le changement de régime ou l'alternance politique. C'est le cas en Guinée Equatoriale (voir billet), au Congo-Brazzaville, en Angola, en Mauritanie, etc. Au delà de cette influence géoéconomiquement bénigne, géopolitiquement déséquilibrante, "géojuridiquement" discutable (surtout dans le cas du Soudan), la RPC s'immisce aussi progressivement dans le commerce du nucléaire civil (notamment en Egypte) et participe au même titre que la France à l'introduction de technologies sensibles dans des pays avec des régimes potentiellement instables.


En Amérique Latine, la Chine joue aussi un rôle croissant tout en limitant ses interventions diplomatiques officielles afin de ne pas crisper les Etats-Unis dans leur périphérie historique, pour le moment. Cela ne l'empêche pas de devenir progressivement un des premiers partenaires commerciaux du continent, avec des importations énergétiques et agricoles conséquentes (en Bolivie, voir billet, et au Venezuela), notamment les productions de soja (en Argentine, voir billet, au Paraguay, voir billet, et ailleurs sur le continent)  ainsi que le bois (au Chili, en Colombie et au Brésil); le Brésil, le Mexique et l'Argentine participant d'ailleurs aux groupes des pays émergents qui bénéficient pleinement de la croissance chinoise. Elle favorise, au sein de l'APEC mais aussi dans le cadre de relations bilatérales, la réorientation d'une partie des flux commerciaux vers le Pacifique, comme en témoignent la construction d'oléoducs, gazoducs (depuis le Venezuela via la Colombie; entre le Brésil et le Pérou via la Bolivie), autoroutes fluviales (Paraguay - Parana), et autoroutes (Brésil - Pérou) permettant de relier les pays atlantiques aux pays pacifiques. Plutôt que d'inciter des liens militaro-économiques privilégiés comme c'était le cas pour l'URSS avec les régimes et organisations communistes de la région, et maintenant de la Russie avec les régimes contestant le rôle des Etats-Unis dans leur sous-région, la Chine entretient avant tout des relations économiques, y compris avec des alliés naturels que seraient les membres de l'ALBA (Venezuela, Cuba, Bolivie, Nicaragua, République Dominicaine, Antigua & Barbuda, et Saint Vincent & les Grenadines) et plus particulièrement Cuba sous le régime de Raoul Castro  (voir billet). La Chine joue donc sur ce sous-continent un rôle similaire à celui de l'UE, avec laquelle elle est en concurrence pour l'acquisition de matières premières et l'écoulement de ses produits manufacturés et services, et potentiellement dans un avenir proche, en matière de construction d'infrastructures. Les deux ensembles cannibalisent lentement les parts de marchés historiques des Etats-Unis, sans pour autant menacer son rôle de super-puissance dans cette région.


765pxgeographic_boundaries_of_the_f Les éléments croissants de Hard Power

La politique de hard power de la RPC a du s'adapter aux différentes réalités géoéconomiques du pays afin de dépasser un positionnement défensif (pour un pays qui ne risque pas d'être attaqué par une puissance extérieure) et offensif régional (cherchant à protéger la première puis la deuxième chaîne d'îles, voir carte). Les missions de sécurité intérieure étant déjà remplies par les forces actuelles de l'APL (2,3 millions d'hommes dont 1,6 pour l'armée de terre, 0,25 pour la marine et 0,25 pour l'armée de l'air) et celles du Ministère de la Sécurité (1,8 millions d'hommes dont 0,7 actifs et les autres en réserve) et de la Police Populaire Armée (1,2 millions d'hommes), toute expansion (budget militaire estimé entre $85 et $125 milliards par le département de la défense américain, soit le deuxième budget le plus important de la planète, représentant entre 3,25% et 4,78%, voire jusqu'à 5,2% du PIB selon certaines estimations** - soit l'équivalent des budgets militaires français et britanniques réunis -, par rapport aux 1,8% officiels) concerne surtout une projection internationale et l'acquisition d'armements (les armes conventionnelles ayant au moins une génération de retard, les efforts non conventionnels sont avant tout de dissuasion limitée -depuis 1964- avec seconde frappe assurée, et concernent l'entretient et le développement de 300 à 400 têtes nucléaires - notamment dans le domaine océanique avec le lancement de cinq sous-marins nucléaires en 2007-, missiles balistiques régionaux et inter-continentaux, un programme anti-balistique et anti-satellite) suite à la réorganisation de 1998 par Jiang Zemin, avec un désengagement de l'APL des activités commerciales. Il s'agit non seulement  de réussir à projeter la puissance croissante pour protéger les axes commerciaux des puissances régionales concurrentes et des puissances occidentales, mais aussi de protéger les intérêts dans les pays situés ailleurs qu'en Asie, et d'assurer une stabilité internationale qui favorise les intérêts chinois et ses inter-dépendances devenues mondiales (Moyen-Orient, Afrique, Amérique Latine), se démarquant ainsi des conflits régionaux historiques (la RPC participe déjà avec des petits contingents aux forces de l'ONU, notamment policières, au Liban, Sahara Occidental, Libéria, Côte d'Ivoire, Soudan, Erythrée et RDC, avec une occasion d'engagement accru suite à la nouvelle crise du Nord Kivu). L'acquisition de technologies d'armements et de savoirs-faires plus modernes passe aussi par une plus grande respectabilité internationale de la RPC, lui permettant de ne plus être soumise à des restrictions, notamment en provenance des Etats-Unis et de l'UE.


Photo_122251515743910Sur le front spatial, le premier vol extra-véhiculaire des taïkonautes ("homme de l'espace") chinois en 2008 (vol Shenzhou VII sur fusée Longue Marche, dont le premier taïkonaute, le pilote de chasse Zhai Zhigang) usant des technologies russes inaugure une nouvelle ère. Cela avait déjà été le cas avec la militarisation confirmée de l'espace orbital suite à la destruction récente d'un satellite. Les ambitions affichées de la RPC en matière de stations orbitales qui seraient lancées dans les prochaines années  (les rumeurs faisant état d'une mission lunaire à l'horizon de 2020) confirment le renouveau de la course de l'espace entre les puissances américaine, russe, européenne, indienne, et chinoise, dont la dernière est restée exclue de l'ISS (bien que les budgets ne soient pas comparables, $34 milliards pour les Etats-Unis, qui devance de loin les autres budgets: €3 milliards pour l'ESA, $2 à $4 milliards pour le CNSA chinois, et $1,7 milliards pour le FKA russe, les trois derniers comptent aussi des budgets spatiaux militaires non comptabilisés ici).


Un autre vecteur privilégié de développement du hard power est le transfert d'armements (permettant de tisser des liens militaires et économiques), rentrant ainsi en concurrence d'influence directe avec les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie ($1,3 milliards vendus entre 2000 et 2006). Au delà des armements conventionnels, il s'agit aussi de technologies balistiques et nucléaires qui sont en jeu, notamment dans les pays défiant les puissances occidentales (Corée du Nord, Iran, Pakistan, Syrie, Libye, Venezuela). Cependant, la prolifération de ces technologies limite automatiquement la capacité de la RPC à moderniser son propre arsenal. L'installation de bases navales de la RPC en Birmanie (couvrant le Golfe du Bengale et le détroit de Malacca) et au Pakistan (couvrant la Mer d'Oman, le Golfe d'Oman et le Golfe Persique), pourraient aussi démontrer une volonté de construction d'une structure de base arrières régionales (contrant les forces navales américaines, japonaises, et indiennes) ; il en va de même pour les forces chinoises sous mandat de l'ONU au Soudan, une présence à long terme étant envisageable, et des développements prévus pour la marine, avec la construction potentielle de porte-avions d'ici 2015. Le potentiel de développement ne devrait cependant pas permettre à la RPC de concurrencer la puissance américaine directement, ailleurs qu'en Asie, avant plusieurs décennies. Sa doctrine avant tout défensive se muera probablement en fonction des autres puissances, et plus particulièrement l'abaissement du seuil d'utilisation des armes nucléaires par les Etats-Unis et / ou l'Inde.


Un Soft Power exacerbé ces dernières années

La RPC n'hésite pas à utiliser tous les moyens disponibles de soft power, que ce soit dans les domaines diplomatiques, commerciaux, éducatifs, culturels, sportifs et de coopération, faisant état d'une "diplomatie de charme"*** très active (voir section sur les relations en Asie du Sud-Est, Afrique et Amérique Latine). Les exemples les plus criants ont été l'aide apportée aux pays asiatiques pendant la crise financière de 1997; l'aide au développement aux Philippines, au Laos et au Cambodge (jouant sur les défaillances des organismes financiers internationaux); les aides aux systèmes éducatifs et programmes culturels de l'ensemble des alliés de Beijing, dont le programme Confucius; les Jeux Olympiques de Beijing; et l'entraide avec le Japon et les autres pays donateurs suite aux tremblements de terre au Sichuan en 2008 (contrastant ainsi de manière flagrante avec la crise birmane suite au passage du Cyclone Nargis, avec une démonstration de compétence comparative, et une communication nouvelle sur les installations nucléaires pouvant représenter un risque). En matière de diplomatie, la menace d'utilisation du droit de véto au Conseil de Sécurité est brandie pour le moment dès que les intérêts géoéconomiques entrent en jeu, et que le droit international évolue dans un sens qui ne favoriserait pas directement les intérêts chinois. Dans le domaine culturel, l'Institut de Confucius, avec des programmes de langues chinoises et des bourses scolaires aux étudiants étrangers, relayé par la diaspora chinoise dans tous les pays, est voué à devenir un des premiers instituts culturels mondiaux (il est déjà présent dans une quarantaine de pays), et voler la vedette aux instituts européens historiques (Alliance Française, British Council, Goethe Institut, Instituto Dante Alighieri, Instituto Cervantes). Les offensives diplomatiques dans les médias du monde entier, le développement des sources d'informations chinoises (Xinhua, CCTV), ainsi que le développement des positions plus fortes au sein des organisations multilatérales, laissent aussi présager un futur rôle avec le développement d'ONG chinoises et le dialogue approfondi avec les ONG internationales. Ces pratiques diplomatiques réalistes qui ne soucient pas d'idéologie, prennent aussi en compte l'intégration progressive de la RPC dans un système international qui doit se protéger des déséquilibres commerciaux, financiers (avec une mise en péril des bourses de Shanghai et Hong Kong, de même que les banques chinoises et le modèle économique de croissance accélérée), énergétiques (voir billet), alimentaires  (crises de mélamine et diéthylène glycol), sanitaires (voir billet et crises épidémiques du SARS et H5N1) et environnementaux (voir billet).


Le succès de ces opérations de soft power sont toutefois à relativiser avec les effets négatifs d'une communication politique exacerbée au service du marketing politique interne du régime, comme ce fut le cas lors du passage de la torche olympique, les mini-crises médiatiques au sujet de l'accès aux sources d'informations pendant la période menant aux Jeux Olympiques, et le dispositif de sécurité nécessairement lourd (34 000 soldats, 121 avions et hélicoptères, 33 navires de guerre) renvoyant toutes trois aux mécontentements internes récents (BBS, forums et blogs internet, délogements des quartiers historiques du Qianmen, Corée du Nord, Tibet, Sichuan, Kashgar) ainsi qu'aux critiques internationales contre les actions internationales de la Chine (Darfour, Zimbabwe, Birmanie). Toutefois, le contre-coup des actions de soft power permet parfois une libéralisation des pratiques du régime comme ce fut le cas récemment avec l'extension des droits de couverture des journalistes étrangers à l'ensemble du territoire de la RPC (contrairement aux journalistes nationaux), et l'accès autorisé à des centaines de sites étrangers jusqu'à récemment interdits (dont ce blog dont l'accès était limité à Hong Kong et Macao). Il en va de même pour l'environnement, où la RPC en tant que premier pollueur mondial en CO2, ne pourra plus se permettre d'en rester à une diplomatie de blocage dans les enceintes internationales, mèneront inévitablement à la reconversion de l'infrastructure énergétique de la RPC (la pression internationale prenant le relai des demandes internes). Finalement, il semble aussi probable que les choix effectués par la RPC dans ses relations bilatérales, notamment avec les pays du sud, de non intervention dans les affaires intérieures de ces pays, risquent aussi d'être remis en cause avec les interdépendances croissantes des intérêts chinois (comme cela s'est déjà vu, à une moindre échelle, avec le Soudan et le Zimbabwe). Le soft power se présente comme une arme à double tranchant, d'une part il permet à la RPC de s'immiscer dans toutes les sphères de la communauté internationale (à l'exception de la culture populaire, qui reste trop contrôlée par le régime pour s'étendre de manière significative au delà des frontières), d'autre part il crée des responsabilités et des interdépendances nouvelles qui obligent les élites dirigeantes à accélérer leur responsabilisation sur la scène internationale, tout particulièrement dans les enceintes multilatérales régionales et internationales où les corrélations entre les négociations sur les différents sujets sont très importantes (ASEAN Plus Trois, ONU, G20, OMC, etc.).


1422985480_c252a68bafQuindi... Ce sujet encore mal exploré pourrait faire l'objet d'une encyclopédie tellement il est vaste. Cependant, tout comme ce fut le cas pour la nouvelle puissance américaine à partir du XIXème siècle et de manière plus visible dès 1917; c'est le cas pour le renouveau de puissance européenne; et ce sera le cas progressivement pour la puissance indienne; la géopolitique de la Chine doit pouvoir être appréhendée dans sa totalité (donc de manière synthétique) pour faciliter la prise de décision, mais surtout comprendre les intérêts stratégiques d'un nouveau partenaire dans un monde devenu multipolaire. Une politique étrangère cohérente à son égard se doit d'être un mélange savamment dosé de réalisme (utilisation in extenso des processus "géojuridiques" internes au monde chinois dont les relations entre le Guomindang, le Minjindang (PDP) et le PCC; réactivité nécessaire face aux excès de la puissance chinoise déstabilisant les sous-régions voisines, mettant en échec ses efforts allant à l'encontre de la démocratisation des régimes avec lesquels elle commerce; accompagnement ses efforts de pacification de crises de manière multilatérale, que ce soit en Corée, aux frontières avec l'Inde et le Pakistan ou pour Taïwan), multilatéralisme (utilisation de tous les relais de l'ONU, des organisations économiques internationales, et de l'ASEAN Plus Trois, notamment l'OMS, le PNUE,  l'ONUDI, le PNUD, l'OMC, et le FMI pour la sécurité sanitaire, alimentaire, environnementale, industrielle, et financière;  la CIJ, le Tribunal International du Droit de la Mer et le CNUDM  pour les contentieux maritimes avec le Japon et les pays de l'ASEAN; et la BAD et la Banque Mondiale pour le développement économique régional, notamment en Asie Centrale, et national dans les "Régions Autonomes"; ainsi que les dialogues au sein de l'ASEM et de l'APEC et les relations bilatérales entre l'UE et la Chine et les Etats-Unis et la Chine; faisant pression sur les principales thématiques du XXIème siècle dont la multiplication des conflits ethniques et religieux, la multiplication des souverainetés, la promotion de pratiques modernes, humanistes et transparentes de gouvernance, et les crises environnementale, alimentaire et financière dont celles qui affectent directement les intérêts chinois), et d'utilisation en tant que conseillers privilégiés des autres acteurs des relations internationales (dissidents modérés, associations complétant l'image des tensions internes à la Chine, gouvernements autonomistes en exil, sites d'information indépendants dont les blogs), régionales (diaspora, gouvernements des pays environnants) et géoéconomiques (relations commerciales et financières entre les ZES et les partenaires / clients étrangers, permettant le développement de normes sociales, environnementales et de qualité supérieures) pour accélérer la mise en place d'une gouvernance par le droit. Il ne peut être question d'effectuer des revirements multiples, donnant des signaux confus, et laissant le PCC penser qu'il peut influencer les objectifs européens de politique étrangère à son égard par la voie de pressions commerciales et monétaires.


La politique étrangère européenne à l'égard de la Chine, et plus spécifiquement celle des Etats membres, a été gravement déficiente jusqu'à présent, avec un front uni pour les affaires commerciales (la Chine étant le deuxième partenaire commercial de l'UE avec 11,4% du total, l'objectif principal est la réduction du déficit commercial de €160 milliards en 2007, qui a augmenté sans cesse ces cinq dernières années, notamment celui des secteurs textile, électronique et de l'acier de €27, €28 et €6 milliards respectivement - les échanges commerciaux dans les autres secteurs d'activité étant relativement équilibrés même si la balance positive en matière de services semble se dégrader), monétaires (demande de réévaluation du Yuan face à l'Euro), environnementales (participation aux objectifs fixés par l'UE à Bali, voir billet), et sécuritaires (participation à la politique d'embargos progressifs envers l'Iran, réduction du soutien au Soudan et au Zimbabwe), faisant suite à la période de partenariats commerciaux concurrentiels de l'ère de Jacques Chirac et Gerhardt Schroeder, mais sans jamais intégrer pleinement les facteurs géopolitiques pour l'ensemble de la Chine, préférant réagir aux crises au fur et à mesure qu'elles se développent, et délégant en grande partie les problématiques sécuritaires aux autres acteurs internationaux et régionaux (Etats-Unis, Japon, Inde, ASEAN, Corée du Sud). Cependant la volonté affichée d'élargir les principaux sujets des relations bilatérales (la chancelière allemande Angela Merkel recevant le Dalaï Lama à Berlin; Nicolas Sarkozy laissant entendre que les enjeux environnementaux et énergétiques pourraient prendre de l'ampleur; les critiques récurrentes au sujet des Droits de l'Homme), n'a pas encore trouvé d'écho en RPC, et a même été mis à mal pendant la présidence française de l'UE, avec la participation dubitative de Nicolas Sarkozy à la Cérémonie d'Ouverture des Jeux Olympiques de Beijing (ligne divergeant des positions claires établies par Angela Merkel et Gordon Brown), suivi d'une campagne médiatique anti-intérêts commerciaux français en RPC de moyenne envergure. Cela a permis aux principaux représentants du SPD allemand (Schroeder, Steinmeier), et aux principaux groupes européens avec des intérêts commerciaux en RPC, d'insister sur un retour nécessaire à la politique des partenariats commerciaux; avec en contrepartie un double jeu de la RPC faisant valoir la faible présence française sur ses marchés (1% du marché chinois) par rapport à l'allemande (5% du marché chinois). Toutefois, cette frilosité européenne, et française en particulier, est abérrente compte tenu du rapport de forces réel: l'UE représente 30,82% du PIB mondial par rapport à 6,04% pour la RPC (2007); l'UE est le premier partenaire commercial de la RPC (17,3% des échanges) depuis 2004, devant les Etats-Unis, le Japon et l'ASEAN (2007 - la Chine étant le deuxième partenaire commercial de l'UE avec 11,4% du total des échanges, derrière les Etats-Unis avec 16,6%); l'UE est le troisième investisseur (2005) en RPC (18,1% avec un stock d'investissement représentant €33 milliards en 2006), après le Japon (36,3%) et Taïwan (29,1%), et devant les Etats-Unis (12,8%). Cette dynamique, de même que le besoin de diversifier les partenariats de la RPC pour cause de crises économiques régionales, permet à l'UE d'imposer son ordre du jour diplomatique au delà des questions commerciales; des actions européennes concertées  sur les dossiers chinois au sein de l'OMC, l'ONU, le G8 et l'OCDE, et avec un sommet UE-Chine intégrant l'ensemble des acteurs, donneraient une tout autre dimension à la politique étrangère européenne envers la RPC. Par ailleurs, les outils de soft power régionaux de l'UE ne sont pas pleinement utilisés: les fora Europe-Asie (ASEM) et les relations bilatérales UE-Chine dans le cadre du partenariat stratégique en négociation, devraient être l'occasion d'un échange beaucoup plus important entre ces deux blocs en matière économique et environnementale, mais aussi en exploitant l'expérience de construction régionale de l'UE pour venir en aide du CEA / ECA, et participer au rapprochement par ce biais des puissances régionales que sont la RPC, l'Inde, le Japon, l'ASEAN, l'Australie et la Nouvelle Zélande, approfondissant ainsi ses connaissances diplomatiques des rouages internes de cette région (à l'image de ce qui a pu se faire dans les échanges soutenus avec le Mercosur et l'UA).


La politique bilatérale entre l'UE (en tant qu'organisation régionale) et la RPC, existe depuis 1975, elle comprend trois piliers: le dialogue politique, les relations économiques, sectorielles et commerciales; le programme de coopération UE-Chine (dont les programmes pour la bonne gouvernance et la séparation des pouvoirs, la promotion des droits de l'homme, la réduction des inégalités, faisant tous l'objet de limitations politiques du fait du régime de la RPC; les programmes de réforme sociale et économique, avec la réduction des facteurs de pauvreté; les programmes de promotion de la biodiversité et des techniques de préservation des ressources aquacoles, tel que le démontre l'exemple de la directive cadre sur l'eau de l'UE; les programmes de coopération énergétique dont les techniques et technologies prévues dans le paquet énergie de l'UE - voir billet -et les programmes d'échanges universitaires, Erasmus Mundus au niveau Master dont bénéficient 300 étudiants chinois pour les périodes 2005-2007, et de gestion des instituts UE-Chine de Droit et l'Ecole Internationale de Commerce de l'UE), ce dernier, élément phare permettant d'intégrer l'ensemble des coopérations, dont un historique lourd sur lequel il est possible de bâtir des relations durables dans tous les secteurs économiques et sociaux, qui permet à l'UE d'avoir un rôle essentiel dans la transition économique et politique de la RPC, et de promouvoir ses standards et de ses bonnes pratiques, et développer des coopérations industrielles et technologiques durables, notamment en matière énergétique, environnementale, d'études sectorielles, de modélisation économique,  et d'administration publique. Ces coopérations sont par ailleurs optimisées avec des programmes qui s'opèrent parfois avec d'autres pays donateurs (Canada, Australie, Norvège, Japon), la banque asiatique de développement (BAD), et les organisations internationales (PNUD, Banque Mondiale). Les relations bilatérales sont marquées par un sommet annuel, depuis 1998, entre la troïka communautaire et la Présidence et le Premier Ministre de la RPC, gérant les relations bilatérales, les éléments de gouvernance mondiale (environnement, énergie, crise climatique, crises régionales), et l'assistance pour les réformes internes de la RPC (qui s'inscrivent en grande partie dans le programme de Hu Jintao de "société harmonieuse"). Cette relation est régie par un Accord Commercial et de Coopération Economique datant de 1995, qui pourrait potentiellement se transformer en un accord plus complet de Partenariat Stratégique reflétant l'ensemble des relations bilatérales. Cependant le budget alloué pour ces partenariats demeure très insuffisant, avec un budget de €224 millions pour la période 2007-2013, malgré un nombre croissant de politiques bilatérales et d'aides au développement (par rapport à €250 millions pour la période 2002-2006, dont seulement €181 millions auront été utilisés), et l'aide de toute première importance apportée pour la réforme des systèmes administratifs, économiques, juridiques, sanitaires, alimentaires, financiers, de sécurité sociale, de politique régionale, de transport aérien (la RPC étant vouée à devenir un hub central en Asie) et en matière de régulation, dont celles faisant partie des accords entre la RPC et l'OMC. Du point de vue du dialogue politique, les principaux éléments en cours de discussion sont les droits de l'homme, les migrations illégales, l'embargo sur les armes, le développement de l'économie de marché (accords d'intégration de la RPC dans l'OMC), et les droits de propriété intellectuelle. Cette dernière prend une importance démesurée compte tenu de la structure changeante des échanges commerciaux UE-Chine, avec des exportations de l'UE se concentrant de plus en plus sur les produits et services à forte valeur ajoutée, nécessitant des protections garanties en termes de propriété intellectuelle.


Cette politique bilatérale entre l'UE et la RPC, nettement plus équilibrée et efficace que celle effectuée par les pays membres de l'UE, devrait prendre le relai pour l'ensemble des relations bilatérales une fois que les dispositions du Traité de Lisbonne auront été mises en oeuvre (dont le Service Européen pour l'Action Extérieure), avec une présence de l'ensemble des acteurs de poids de l'UE (Présidence du Conseil, de la Commission, du Parlement, de l'Eurogroup, de la BCE, et Haut Représentant à la Politique Etrangère). Cela permettrait d'éviter une concurrence entre les exigences commerciales des pays membres, une diplomatie de la RPC qui joue sur les nuances entre les services diplomatiques des pays membres, de réintégrer les éléments réels de soft power européen en jouant sur la dynamique globale faisant de l'UE le premier partenaire commercial de la RPC, et un exemple en matière de politique énergétique (pouvant réellement apaiser les tensions crées par le développement de la RPC sur les marchés énergétiques mondiaux), et de démultiplier les budgets européens permettant d'exercer ce soft power de manière visible à l'extérieur du cadre commercial (coopérations culturelles, éducatives, énergétiques, industrielles, administratives, régionales, financières, monétaires, dans la recherche, dialogues sectoriels, etc.), notamment pour le développement des programmes de promotion de la démocratie et des droits de l'homme, de coopération avec les ONG et les administrations publiques, et de promotion du développement durable.


La Chine a entretenu une dynamique de méfiance à l'égard des étrangers et de toute influence dans les affaires intérieures des puissances étrangères, qui ne lui permet pas de fonctionner pleinement dans un système mondialisé. L'historique des Guerres de l'Opium, de la Guerre franco-chinoise, des concessions européennes (ports ouverts aux puissances européennes), avec la déstabilisation et la Guerre des Boxers; des zones d'administration étrangère (Hong Kong et Macao); et de l'occupation japonaise (Corée, Taïwan, Mandchoukouo, est du pays) ont profondément marqué l'inconscient collectif chinois. Encore aujourd'hui, les discours politiques officiels sont empreint de cette crainte de l'ingérence étrangère, les relations entre la RPC et les puissances actuelles ne peuvent être dissociées de cette histoire tourmentée encore récente dans les esprits. De même, les guerres civiles internes multiples sous la période impériale Qing mais aussi sous la république, et les réactions communistes cherchant à nier dans les faits toute possible contestation populaire ou politique régionale, contribuent à l'opacité du débat interne chinois et la méconnaissance des partenaires internationaux de la Chine sur les équilibres régionaux, ethniques et religieux internes du pays. De plus, l'équilibre politique actuel avec Taïwan (positions apaisantes de Hu Jintao et Ma Ying Jeou) pourrait permettre une résolution à moyen terme du différend historique sous forme de zone administrative spéciale, mais sans ingérence politique du PCC au niveau de l'île (contrairement aux évolutions post-1998 à Hong Kong et Macao). Une réunification lente des deux entités serait un facteur décisif d'accélération du processus de réforme politique sur le continent, notamment grâce aux efforts considérables et exemplaires de démocratisation menés sur l'île depuis 1990 à l'initiative du Guomindang, et les liens internationaux forts crées sous les présidences de Lee et Chen. Ce développement potentiel doit être un des éléments majeurs, accompagné par la communauté internationale, permettant la réintégration de la RPC au sein du système international (en écho à la période Deng et de la normalisation des relations avec Hong Kong et Macao), tout en mettant en place des garanties institutionnelles, sous surveillance internationale, de maintien de la démocratie à Taïwan.


Le travail d'intégration de la Chine dans le système international reste en grande partie à faire, notamment dans ses composantes géopolitiques, environnementales et monétaires:

  • avec une plus grande participation chinoise aux missions de paix internationales, ce qui lui permettra de mieux saisir son rôle dans un monde multipolaire, notamment en ce qui concerne le soutien aux régimes prônant l'instabilité ethnique, religieuse et / ou économique à l'intérieur ou à l'extérieur de leurs frontières (Soudan, Zimbabwe); avec l'effet induit potentiel d'une réduction progressive des zones de conflit régionales;
  • la création de fora politiques internationaux qui permettent d'accueillir la Chine (un espace particulier créé au sein du G8 / G14, de même que cela se fait pour la Russie, pourrait être utile pour une meilleure gestion monétaire), distinct des fora réservés aux démocraties internationales (proposition de Ligue des Démocraties de John McCain, voir billet), afin de laisser un espace de progrès possible en cas de changement de régime;
  • la mise en place de systèmes de sécurité régionaux (en complément de l'OCS), avec la participation des principales puissances de la zone, notamment l'ASEAN, le Japon, et la Corée en Asie Pacifique, afin d'éviter une dégradation des relations militaires, et le maintien permanent d'un contact politique, en cas de crise (dont la dissociation potentielle des pouvoirs civils et militaires); et la mise en place d'un système de médiation internationale en cas de crise intra-chinoise;
  • l'approfondissement des ensembles économiques régionaux (ASEAN Plus Trois, CEA) et inter-régionaux (APEC, ASEM);
  • la mise en place de systèmes de sécurité géopolitique pour les espaces internationaux nouveaux (environnement, espace) et stratégiques (détroits, mers, océans, arctique et antarctique).


Laogai_mapParmi les épiphénomènes historiques, hautement symboliques et représentatifs de la nature du régime, qui méritent des débats réguliers, se trouvent les Laogai, les camps de rééducation chinois, sujet sur lequel les médias ne s'étendent pas généralement, préférant analyser les crises temporaires à rebondissements avec des images disponibles (taïwanaise, coréenne, tibétaine, sichuanaise, ouighour, etc.) plutôt que creuser le fond du sujet et d'un système qui doit être réformé au plus tôt. La remise en cause de ce système, créé pendant la Révolution Culturelle sous Mao, avec 1000 à 4000 camps disséminés à travers la Chine (voir carte), et quatre à six millions de prisonniers (la proportion de prisonniers politiques est méconnue), doit devenir la priorité de la diplomatie internationale car, à l'image des Goulags en URSS, la destruction des Laogai (et du système carcéral pour cause d'opinions politiques ou religieuses divergeant du PCC) serait la clé de voute permettant les réformes des libertés publiques et les débuts d'un débat sur la démocratisation du régime, laissant entrevoir un accès libre à l'information et une liberté d'expression (il en va de même des internements en hôpitaux psychiatriques de dissidents et de l'utilisation abusive - avec un système judiciaire opaque - de la peine de mort). Les chinois envoyés ces 20 dernières années dans les Laogai sont ceux exigeant, par voie de manifestation publique ou virtuelle, un développement démocratique (dont les étudiants manifestant Place Tian An Men en 1989), une transparence dans les affaires intérieures, l'autonomie politique interne des Régions Autonomes, une plus grande liberté religieuse (non soumission des figures des églises chinoises au PCC), et spirituelle (dont les Falun Gong). Depuis 1983, les Laogai sont devenus des entreprises, exploitant des mines et des fermes, produisant des biens industriels et commerciaux, dont la gestion de la main d'oeuvre demeure contestable faute de contrôle international par le BIT et la Croix Rouge, et pour lesquels la confusion entre prisonnier de droit commun et prisonnier politique est entretenue par le régime. La Loagai Research Foundation, créée par Harry Wu (Wu Hongda) mérite à ce titre une considération particulière (voir rapport 2005-2006), bien que cette dernière soit financée par la NED (via l'USAID et, dans une certaine mesure, la CIA; ces mêmes moyens auraient permis de financer Solidarnosc, Charte 77, Otpor).


Des commentateurs politiques chinois considèrent que l'année 2008 représente une renaissance pour la Chine, avec son accession au statut de puissance mondiale pacifique, symbolisée par la tenue des Jeux Olympiques. Cependant, la responsabilisation progressive de la Chine et son intégration dans le système international politique, et non plus seulement économique, pourrait en effet signer le début d'une nouvelle ère des relations internationales, avec des acteurs mondiaux rééquilibrant progressivement la gouvernance mondiale, et permettant le dialogue sur des sujets de développement économique, politique, social, et environnemental, bannis jusqu'à récemment des principaux fora politiques.


Pour ce faire, la politique de l'occident à l'égard de la Chine sur ses "provinces autonomes" se doit aussi d'être plus complète qu'une simple demande d'autonomie pour le Tibet. Des problèmes similaires existent aussi pour les autres grandes minorités du Xinjiang, de la Mongolie Intérieure, du Ningxia et du Guangxi (sans parler des 56 "nationalités" / minorités chinoises); dans le cas de la première, les crises d'Asie Centrale exacerbent aussi les difficultés inter-culturelles et pourraient laisser présager une autre vague de répression culturelle affectant l'ensemble des provinces autonomes (si ce n'est pas déjà le cas). Pour limiter les risques de répression culturelle continue, et de désagrégation en cas de changement soudain de régime chinois, et développer un cadre cohérent pour l'ensemble des relations avec la Chine, le discours occidental de politique étrangère à l'égard de la Chine devrait chercher à diffuser ces tensions culturelles / ethniques / religieuses, ouvrant la voie vers une société véritablement multiculturelle (dépassant le simple discours du PCC), en parallèle de la recherche d'un modèle d'autonomie politique et culturelle réel (limitant la domination Han depuis la République, les craintes des Han d'une sécurisation du territoire pour éviter le renouveau de la domination extérieure ou intérieure par les Mandchous et autres groupes minoritaires, faisant face au nationalisme Han qui a aussi été alimenté par le Guomindang, l'invasion du Tibet par la RPC, et la Révolution culturelle). Cette politique étrangère devrait mieux intégrer l'impossibilité de la voie extérieure au cadre chinois (ce qui reviendrait à prôner une guerre civile / des guerres régionales en Asie du Sud, Asie Centrale et en Asie du Nord) à une époque de tensions ethniques et religieuses mondiales avec des effets de débordement imprévisibles*. A l'inverse une politique prônant le multiculturalisme au sein du cadre chinois, appréhendant différemment la géopolitique chinoise (dans sa globalité), devrait aussi passer par une prise de conscience de ses implications, notamment un dialogue ouvert et un accompagnement d'une profonde mutation du système politique chinois vers une autonomisation des provinces, un développement du multiculturalisme, une démocratisation des différentes représentations ethniques, territoriales et idéologiques, et une plus grande liberté religieuse. La Chine "communiste" a bien réussi à développer le modèle "Un Pays, Deux Systèmes" pour Hong Kong et Macao à travers des traités de rétrocession pacifiques (voire Taïwan depuis le rétablissement du dialogue direct et la multiplication des intérêts économiques croisés). Cela représenterait un revirement partiel de la politique actuelle de critique extérieure (avec des attaques directes au sujet du positionnement du PCC sur le Tibet, voire de tentatives de déstabilisation par des acteurs non étatiques pouvant avoir des effets géopolitiques graves*), peu efficace de par le manque d'utilisation des outils de soft power des autres puissances mondiales et la non utilisation des partenariats stratégiques existants entre l'UE et la Chine, l'ASEM et l'APEC, créant davantage de tensions alors que Hu Jintao, en tant qu'ancien dirigeant du PCC au Tibet, ne lâchera que très difficilement des concessions sur ce sujet (avec la possibilité réelle de retour en arrière avec une répression généralisée); et ne profitant pas suffisamment des ouvertures faites par Hu Jintao et Wen Jiabao au sujet du "développement scientifique". Une approche plus globale (toutes "zones autonomes" confondues) permettrait peut-être d'entamer un dialogue plus serein, intégrant les problématiques sécuritaires internes et externes qui intéressent directement la Chine; initiant le dialogue sur la démocratisation de la Chine (sans verser dans l'optimisme à court ou moyen terme); diffusant les tensions internes.


L'ONU, l'Occident et l'Inde sont dans une situation très favorable de par leur présence massive en Asie Centrale, la déstabilisation actuelle du Pakistan, la déstabilisation progressive de la Birmanie, la démocratisation progressive des monarchies himalayennes (Népal, Bhoutan), la situation auto-imposée par la Chine de vitrine créée par les JO, le dialogue à 6 sur la Corée du Nord, l'apaisement au sujet de Taïwan et la réduction des tensions avec les Etats-Unis, la normalisation des relations avec le Japon et l'ASEAN, le dialogue à 13 au sein de l'Asean Plus Trois, le besoin grandissant d'échanges commerciaux entre la Chine et l'Occident (y compris l'Amérique du Sud et l'Océanie), les périls pour la sécurité énergétique (les besoins en énergie devraient plus que doubler en 20 ans), les risques grandissants pour ces échanges d'un contrôle de qualité insuffisant, et surtout les pressions internes au régime chinois en provenance des lésés dans les "régions autonomes", parmi les 55 "nationalités" minoritaires, des crises de toxicité alimentaire et sanitaire, de crises liées à des pollutions industrielles qui ont amené la Chine à être le premier pays pollueur en termes d'émission de CO2 en 2007, de la construction anti-sismique défaillante, des relocalisés pour cause de gestion urbaine abusive, de la gestion économique des provinces et ZES, etc. ; ne pas profiter de ce moment unique (en plus du souhait de rééquilibrage social du régime lié au "Développement Scientifique" de la 4ème génération de dirigeants chinois en place), serait un gâchis... C'est dans ce cadre que devraient avoir lieu les échanges entre l'occident et les différentes forces réformatrices chinoises (prônant la démocratie et l'ouverture politique et sociale, la responsabilité environnementale, l'autonomisation des provinces idéologiquement, ethniquement et/ou religieusement distinctes), dont le Dalai Lama, Harry Wu, Wei Jingsheng (titulaire du prix Sakharov du Parlement Européen en 1996), Cheng Guangcheng, Yang Chunlin, Hu Jia (titulaire du prix Sakharox du Parlement Européen en 2008), Teng Biao, les 30 universitaires, juristes, chercheurs, journalistes, écrivains et artistes prônant le dialogue ouvert, l'unité nationale, la fin de la répression, la lutte contre le nationalisme, la liberté d'expression, la liberté religieuse, la liberté de la presse, la protection de l'environnement, et l'utilisation du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU (dont Wang Lixiong, Liu Xiaboao, Ding Zilin, Sha Yexin, Yu Jie, Gao Yu, titulaire 1997 du Prix Mondial de la Liberté de la Presse de l'UNESCO), les Mères de Tian An Men, ce qu'il reste du Mouvement Démocratique Chinois, le Parti National Démocratique du Tibet , etc.. Ces personnalités devraient avoir un rôle de conseillers, et servir d'intermédiaires avec le pouvoir communiste chinois pour sa réintégration dans un cadre régional apaisé, avec un dialogue généralisé à l'ensemble des tensions culturelles / géopolitiques internes et externes; il s'agit de passer de la phase géoéconomique (prôner plus d'échanges pour entamer le dialogue) à la phase géopolitique: utiliser le dialogue et les liens géoéconomiques pour faire évoluer les équilibres internes chinois en évitant une déstabilisation potentiellement dangereuse, usant des moyens d'intégration existants dans le système international (dont les institutions et agences de l'ONU) et inter-régional (dont l'UE); avec la possibilité, à terme, d'une intégration de la Chine dans l'ensemble des sphères de décision mondiales: G8, OCDE, permettant de pallier le manque d'efficacité politique de l'APEC et de l'OCS, et d'une contribution positive de la Chine dans la réduction des tensions régionales et internationales plutôt que les crises à rebondissement actuelles.


* Pour faire un parallèle sur la dangerosité de ne pas prendre ces facteurs en compte, je vous prie de penser au changement de régime en URSS et tous ses effets induits, pour certains imprévisibles, dans le Caucase Sud, en Asie Centrale, et en Europe de l'Est, alors que des cadres de réduction des tensions existaient avec la CSCE / OSCE, le Conseil de l'Europe, le PPP, le G8, et le dialogue UE / US / Russie (et ce alors que nous avions des spécialistes géopolitiques / renseignement très bien formés sur l'ex-URSS, ce qui est loin d'être le cas pour la Chine, et que des tensions préexistantes persistent pour presque toutes les frontières continentales et maritimes chinoises, pays très bien armé, disposé à user de la puissance de l'APL et de la répression politique, culturelle et économiques, et potentiellement créer des tensions nucléaires).

A Lire: Documentation Française: Questions Internationales (n°32 juillet-août 2008 La Chine dans la Mondialisation**); Foreign Affairs (janvier-février 2008 Changing China); Serge Michel et Michel Beuret, "Chinafrique";  le rapport de partenaiat stratégique UE-Chine de la Commission Européenne et les statistiques d'échanges commerciaux UE-Chine (merci à Thomas et Gilles); Charm Offensive: How China's Soft Power is transforming the world*** de Josh Kurlantzick; et les liens sur ce dossier.


Toutes mes excuses pour cette longue absence qui se justifie par la co-coordination et la gestion du blog collaboratif programmatique du MoDem pour les Européennes de 2009 (Démocrates en Europe), les premiers mois de coordination de la Commission Démocrate spécialisée sur la Politique Etrangère (pour laquelle ce billet représente une ébauche à compléter de politique chinoise pour l'Europe; des travaux similaires sont en cours de préparation par d'autres membres sur l'Inde, la Russie et les Relations Euro-Méditerranéennes), et les deux premiers mois de vie de ma fille. J'espère pouvoir à nouveau alimenter ce blog de manière régulière.

© Arnaud Hoyois

Photos de ink3D, myuibe, topgold, Clemson, thor_matt83, domminikki, ernop, sous licence Creative Commons 2.0; Phoro de Pauliyas libre de droits.

Cartes de Chine Administrative , ROC Administrative and Claims, et des Laogai sous licence GNU FD 1.2, Carte Ethno-Linguistique de 1967 de la CIA et des Frontières géographiques de la première et deuxième chaîne d'îles libre de droits

02 août 2008

Quindi... Le Parti du Peuple Cambodgien perdure et joue sur les instabilités régionales historiques

2212303918_58700e0479 Synopsis: La réélection de Hun Sen et du PPC au Cambodge confirment les craintes de l'électorat d'une remise en cause des trois éléments phares de la stabilisation cambodgienne: les facteurs de stabilité politiques hérités du processus de paix et des Accords de Paris de 1991, avec le retrait des vietnamiens, mais confortés par un exercice du pouvoir par le PPC s'appuyant sur les services de renseignement; des facteurs de croissance, et ce malgré un niveau de corruption élevé et une inflation galopante; et des facteurs de stabilité régionale, avec une mini-crise au sujet des temples de Preah Vihear pour lesquels la Cour Internationale de Justice avait pourtant figé le tracé frontalier dès 1962. L'apparente stabilité gouvernementale depuis 1985, avec Hun Sen occupant la place de Premier Ministre depuis cette date, cache un Etat constamment fragilisé par des évolutions politiques qu'il ne maitrise pas. Le Cambodge peine ainsi à se remettre de son historique, que ce soit les protectorats français, vietnamien, puis de l'ONU, ou les périodes de radicalisation politique khmer et de guerres extérieures ou intérieures ininterrompues (1970 - 1991) avec un gouvernement de droite allié aux sud-vietnamiens et aux américains, puis un gouvernement communiste allié en un premier temps aux nord-vietnamiens et chinois, qui se rendra responsable de crimes contre l'humanité (auto-extermination), avant de se voir envahi par son ex-allié. La voie d'une démocratisation progressive, avec des alternances régulières, et une croissance assistée par l'ASEAN et l'ASEAN Plus Trois, ne semble toutefois pas encore évidente pour les cambodgiens.

 

 

Le Cambodge moderne, bien que s'étant remis de la période coloniale de 1863 à 1953, de l'occupation japonaise entre 1940 et 1945, de la gestion catastrophique des Khmers Rouges de 1975 à 1979, et de la tutelle vietnamienne jusqu'en 1991, reste empreint des conséquences de son histoire récente. Descendants de l'empire sud-asiatique de Funan (68 - 550), puis Chenla (550 - 802), l'Empire Khmer (802 - 1431) devra lutter pour son existence à partir du XVème siècle face aux ambitions des royaumes de Siam à l'ouest (Sukhothai puis Ayutthaya qui utilisait les ressources artisanes cambodgiennes pour sa propre gloire) et du Vietnam au nord et à l'est (ce dernier cherchant l'anéantissement de la culture cambodgienne), avant de reprendre brièvement le dessus entre 1767-1790, et de retomber sous la coupe siamoise (le Roi cambodgien Ang Eng est installé par Siam entre 1779 et 1796) puis dans les guerres de suzeraineté partagée entre les deux grands voisins (1796 - 1848) causant des ravages sur le territoire cambodgien pour cause de gestion féodale thaïlandaise et de colonisation brutale vietnamienne. L'ambition royale de maintien d'une intégrité territoriale cambodgienne poussa le Roi Ang Duong (1848 - 1959) à prendre contact avec la puissance coloniale émergente française (arrivée à Saigon et en Cochinchine, dans le delta du Mékong en 1862) puis son successeur, le Roi Norodom (1859 - 1904) à obtenir la protection française (1863) de son royaume en échange de l'exploitation minière et forestière. Dès lors les relations entre la puissance coloniale et Siam, seule puissance à ne pas être colonisée grâce à sa diplomatie d'exception, redessineront la frontière du Cambodge, au profit de Siam en un premier temps, puis de l'Indochine française à partir de 1873, qui grignotera progressivement les provinces siamoises, jusqu'à la mise en place du régime de Vichy en 1940 et de l'alliance avec les japonais (guerre franco-thaïlandaise avec une perte de territoire colonial français sous impulsion japonaise). Le Résident Général français deviendra le principal gouverneur de l'entité coloniale à partir de 1897 et maintiendra  le Cambodge ensommeillé, faute de richesses non agricoles à exploiter, au profit du Vietnam et plus particulièrement de Saigon, devenu le principal centre d'activité colonial. En 1941, faute de successeur royal pro-colonial, le Gouverneur Général de l'Indochine, l'Amiral Decoux nommera Norodom Sihanouk nouveau souverain du Cambodge à 19 ans. Sa famille le poussera cependant à suivre les conseils japonais, qui prônaient l'indépendance de toutes les ex-colonies, mais cet acte ne changera rien sur le terrain faute d'appui des paysans, et les rivalités entre Norodom Sihanouk et Son Ngoc Thanh (aligné sur les japonais, il fera un Coup d'Etat en août 1945 et se proclamera Premier Ministre avec l'appui de la population), pousseront Sihanouk à s'allier à nouveau avec les français qui occupèrent Phnom Penh en octobre 1945, octroyant un statut d'"État autonome au sein de l'Union française" au Cambodge à partir de 1946.


Nixon_cambodiaLes négociations d'indépendance se déroulèrent jusqu'en 1953, démontrant la capacité politique de Norodom Sihanouk en maniant l'administration coloniale d'une part, et les exigences croissantes des paysans et des indépendantistes de la guérilla Khmer Issarak (gauchistes et nationalistes) et ceux du Vietminh d'autre part, ces deux derniers contrôlant la moitié du territoire cambodgien à la veille de l'indépendance en 1953. A partir de 1946, un processus constitutionnel démocratique se met en place, mais Sihanouk, réduit au rôle de Chef d'Etat symbolique, décrète la loi martiale puis l'indépendance en 1953. Il abdiquera en faveur de son père en 1955, puis sera élu sur une plateforme socialiste-bouddhiste empreint de nationalisme avec 82% de voix, prenant ainsi le poste de Premier Ministre avec un rôle diplomatique de première importance, et redevenant Chef de l'Etat (sans le titre de Roi) à partir de 1960; souhaitant préserver l'indépendance avec une politique neutraliste face aux tensions géopolitiques régionales grandissantes, tout en entretenant de bonnes relations avec l'occident (sans pour autant rejoindre l'OTASE), les soviétiques, les chinois et les pays neutres (Inde, Indonésie, Birmanie); Sihanouk créera un équilibre diplomatique fragile pendant 10 ans en plaçant le Cambodge systématiquement du côté des puissances régionales les plus faibles, afin de contre-balancer les volontés hégémoniques de la puissance américaine (au Vietnam, Laos et par voie interposée en Thaïlande). Les relations subséquentes avec le Vietnam de Ho Chi Minh, sorti de sa guerre d'indépendance en 1954 et partagé entre un nord communiste (République Démocratique du Vietnam) et un sud (République du Vietnam) qui gère la continuité de l'Etat du Vietnam et s'allie avec les américains, seront compliquées par le traitement réservé aux minorités respectives (vietnamiens au Cambodge et "Khmer krom" en Indochine), et le souhait de la République du Vietnam d'obtenir la reconnaissance en faisant pression sur le Cambodge par la non reconnaissance des frontières cambodgiennes, le refus de laisser les bateaux cambodgiens remonter le Mékong, et de laisser un espace territorial pour la création d'un port de mer au sud Cambodge. A l'inverse, le Vietcong (FNL) reconnaîtra très tôt les frontières de l'Etat cambodgien, ce qui renforcera la paranoïa du Sud-Vietnam, créant une situation de tension diplomatique permanente jusqu'en 1963, où les relations diplomatiques sont rompues. Dès 1957, et de manière plus soutenue à partir de 1964, des campagnes de commandos thaïlandais et "Khmer Serei" (employés par le Sud Vietnam et entraînés par la CIA) s'emploieront à chasser les forces communistes en sol cambodgien, ces attaques dégénérant à partir de 1966 en bombardements massifs; elles entraîneront un soutien tacite du Cambodge à la République Démocratique du Vietnam, en laissant se développer le commerce avec le Vietnam Nord et passer sur son territoire les troupes et fournitures à destination du Vietcong au sud-Vietnam qui marquait, à l'inverse des américains et du Sud Vietnam, son manque d'ambition territorial au Cambodge (le Cambodge n'aurait pas ailleurs pas eu les moyens de s'opposer au FNL, même s'il l'avait souhaité). La crise économique cambodgienne ne se résorbant pas malgré l'aide envoyée par la France et les pays socialistes (le Cambodge refusant l'aide américaine) - avec un appareil d'Etat relativement corrompu incapable de se réformer de l'intérieur - des consultations ont lieu en 1969 pour former un nouveau gouvernement, sous l'autorité de Lon Nol et Sirik Matak, tous deux à droite prônant une gestion plus libérale de l'économie, en opposition avec la vision politique plus traditionnaliste de Sihanouk, qui se méfiait des privatisations au profit d'entrepreneurs et spéculateurs cambodgiens. Une série de provocations militaires de l'armée cambodgienne à l'égard des forces communistes intérieures et à sa frontière, en parallèle d'un Coup d'Etat en mars 1970 destituant le Prince Sihanouk de ses fonctions de Chef d'Etat (signifiant la fin de l'époque indochinoise et de l'ancien régime royal), avec le souhait du gouvernement de droite de rentrer dans le giron américain (en espérant créer une atmosphère d'investissements étrangers propices à ses intérêts) allaient entraîner le basculement du pays dans le camp américain, puis communiste.


Quindi_cambodgeL'offensive américaine et sud-vietnamienne en territoire cambodgien lancée en avril 1970 témoigne du rôle jusqu'à là stabilisateur de Sihanouk. L'enlisement militaire provoque une généralisation du conflit vietnamien au sud-est asiatique. Au Cambodge, en réaction aux bombardements américains, les nord-vietnamiens et les chinois s'impliquent davantage dans la politique locale en appuyant la guérilla khmère, devenue les "Khmers Rouges", avec 4 000 hommes supplémentaires, ce qui reste dérisoire par rapport à la militarisation gouvernementale cambodgienne passant, grâce à l'aide américaine, de 30 000 à 200 000 hommes. Toutefois, le manque d'encadrement des nouvelles troupes, avec une corruption gouvernementale et militaire atteignant des sommets, permettront au Khmers Rouges de contrôler en trois ans 60% du territoire cambodgien, sur lequel réside 25% la population. Emanation cambodgienne du Parti Communiste (Parti du Kampuchéa Démocratique), avec un idéal égalitariste poussé à l'extrême, les Khmers Rouges cherchaient à combattre la mauvaise gouvernance du dictateur Lon Nol (corruption, incompétence) et la présence militaire américaine. La polarisation de la politique cambodgienne au début des années 70 permettra aux Khmers Rouges d'étendre leurs soutiens au Chef d'Etat déchu, Norodom Sihanouk, réfugié à Pékin, sans que ce dernier puisse véritablement influencer la guérilla, uniquement lui donner une représentation à l'extérieur du pays. La composante cambodgienne de la guerre du Sud-Est Asiatique provoquera la mort de 800 000 hommes (certaines estimations allant jusqu'à un million) entre 1970 et 1975 - dont le massacre par l'armée cambodgienne de 100 000 membres de la diaspora vietnamienne (un quart) - et un déplacement massif des paysans vers la zone urbaine de Phnom Penh (qui passe de 600 000 à 2 millions d'habitants). Au même temps que le retrait américain du Sud-Est Asiatique et que l'offensive nord-vietnamienne sur ce qu'il reste du pouvoir sud-vietnamien retranché à Saigon en mars 1975, les Khmers Rouges lanceront l'offensive finale sur le Régime de Lon Nol retranché à Phnom Penh. Arrivés au pouvoir en avril 1975, les Khmers Rouges fondent  l'Etat du Kampuchéa Démocratique. Ils se rendront responsables de crimes contre l'humanité, à travers une forme d'"auto-génocide" / "autodestruction khmère", avec la mort de deux à trois millions de personnes entre 1975 et 1979 (sur une population estimée de 7,3 millions): un tiers de la population exécutée, morte de faim et d'épuisement; la capitale, vidée de ses habitants envoyés dans des coopératives agricoles; exécution de tous les intellectuels (y compris les médecins, pharmaciens, ingénieurs et professeurs), militaires de l'ancien régime, et opposants; militarisation de la force de travail; centralisation des échanges commerciaux; surveillance policière de toutes les formes de pouvoir liée à la paranoïa des dirigeants khmers; exigences de rendement agricole irréalisables.


A la suite du massacre par les khmers des 3 000 habitants d'origine vietnamienne du village frontalier de Ba Chuc en avril 1978, le régime khmer sera envahi à partir de décembre 1978 par le Vietnam (soutenu par l'URSS), pour mettre fin aux tensions politiques et économiques grandissantes à leur frontière, et repoussé jusqu'à la frontière thaïlandaise, où il sera officieusement protégé par l'armée thaï, avec le soutien diplomatique des Etats-Unis et de la Chine, contrant ainsi les avancées de l'URSS et de son allié vietnamien; la Chine cherchera a reprendre le dessus en lançant une invasion bâclée au nord du Vietnam en 1979. Ces mouvements militaires provoqueront une crise des réfugiés à la frontière thaïlandaise (estimée à 600 000 personnes ayant fui les Khmers Rouges et les vietnamiens). Bien que l'essentiel du Cambodge sera contrôlé par les vietnamiens à partir de 1980 (République Populaire du Kampuchéa), qui placeront l'ex-Khmer Rouge Heng Samrin dès la fin 1978 à la tête de l'Etat cambodgien (il refusera à son tour toute aide humanitaire jusqu'à la fin 1979), les combats se poursuivront dans l'ouest cambodgien pendant toutes la décennie suivante, contre les Khmers Rouges mais aussi les royalistes du  FUNCINPEC et les nationalistes anti-vietnamiens du FLNPK, avec un damage du territoire avec des millions de mines anti-personnel. Un autre ex-colonel du régime des Khmers Rouges, Hun Sen, qui avait quitté le Cambodge en 1977, lorsque de nombreux membres de son régiment seront suspectés de sympathies pro-vietnamiennes par le pouvoir khmer, Ministre des Affaires Etrangères à partir de 1984, sera nommé Premier Ministre en 1985 (le troisième après Pen Sovan et Chan Sy) et récupérera progressivement, grâce à la reprise en main dès 1979 du Parti de la République Populaire du Kampuchéa (PRPK, renommé Parti du Peuple Cambodgien en 1991, PPC, CPP, CPK, ou KPK), toutes les rennes du pouvoir khmer au fur et à mesure du désengagement vietnamien, tout en plaçant symboliquement Heng Samrin à la présidence du PPC en 1981. Le PPC se fixera une ligne géopolitique pro-vietnamienne prônant une alliance militaire avec le Vietnam, le Laos et l'URSS, extrêmement critique des Khmers Rouges et de leurs alliés de circonstance. Cependant, le PPC ne bénéficiera pas de la même implantation de terrain que ses autres alliés communistes, pour cause d'historique brutal pendant la période Khmer Rouge, puis de manque d'élan modernisateur, de bureaucratie et corruption excessifs par la suite. Cela ne l'empêchera de profiter politiquement du climat d'accalmie, de réouverture des services publics de base (hôpitaux, écoles, bibliothèques), et de réoccupation des villes; et économiquement des aides soviétiques, chinoises et d'organisations humanitaires, en dépit du maintien de l'embargo jusqu'en 1989. En 1989, les vietnamiens quitteront le pays laissant le Premier Ministre Hun Sen au pouvoir, avec une multiplication des initiatives de paix (avec 18 pays sponsors) et une aide civile et de maintien de la paix de plus en plus significative de l'ONU.


Untac_timbre_nbLes Accords de Paris de 1991, en présence de toutes les factions cambodgiennes et 18 gouvernements étrangers, créeront un système de partage de pouvoir avec des élections régulières, imposant le désarmement de toutes les factions, le rapatriement des réfugiés à la frontière thaï et la mise en place d'une mission de l'ONU (MIPRENUC / UNAMIC en 1991 puis APRONUC / UNTAC à partir de 1992) chargée de veiller sur le cessez-le-feu, créer les conditions politiques pour le respect des accords de paix, rapatrier les réfugiés et déminer les zones rurales. Les accords seront toutefois dénoncés en 1992 par les Khmers Rouges, ainsi que les élections de 1993, avec une reprise des combats de guérilla qui dureront jusqu'en 1998 (les Khmers Rouges se livreront à des luttes de pouvoir fratricides, provoquant l'arrestation en 1997, par ses pairs, de Pol Pot / Saloth Sar, l'ex-leader "frère numéro un" - décédé en captivité en 1998 - et des défections de soldats dès 1996, avec la reddition de Khieu Samphan en 1998 et la capture du Général Ta Mok en 1999). La mission de l'ONU deviendra une des plus grosses de l'organisation arrivant à 22 000 hommes chargés du maintien de la paix (opération devenue complexe à partir du retrait des Khmers Rouges des Accords de Paris) et de la mise en place d'une assemblée constituante, sous la responsabilité du diplomate japonais Yasushi Akashi (ayant aussi eu un rôle de premier ordre en ex-Yougoslavie) et du Général australien John Sanderson. Les progrès réalisés sous administration provisoire de l'ONU, avec un gouvernement d'union nationale, en matière de santé publique, éducation, développement des infrastructures (eau, électricité, routes, télécommunications) et déminage seront impressionnants. Les élections de mai 1993, auxquelles participeront 4 millions d'électeurs (90% du total), donneront le FUNCINPEC (Front Uni pour l'Indépendance, le Neutralisme, la Paix, et la Coopération au Cambodge), parti royaliste de centre droite, du Prince Norodom Ranariddh (fils de Norodom Sihanouk et frère de Norodom Sihamoni), gagnant avec 45,5% des voix, suivi du PPC du Premier Ministre Hun Sen (38%), et du Parti Libéral Démocrate Bouddhiste (10%). Les trois partis rentreront en coalition et rédigeront une constitution, promulguée en septembre 1993, créant une démocratie libérale sous forme de Monarchie Constitutionnelle, avec gestion tricéphale permettant à Norodom Sihanouk de redevenir Roi, et à Norodom Ranariddh de devenir le 1er Premier Ministre et Hun Sen le 2nd Premier Ministre, et un gouvernement devant obtenir l'approbation d'une majorité des deux tiers à l'assemblée (la question du traitement judiciaire des Khmers Rouges ne sera réglée qu'en 2004 avec un jugement par des tribunaux nationaux, en accord avec les normes de l'ONU). Les progrès réalisés en termes d'industrialisation et transformation d'une économie agricole en économie favorisant les activités de services, avec l'arrivée de capitaux étrangers, et la croissance des exportations en tous genres, permettront de mettre en place un climat de développement économique plus équilibré que sous les régimes antérieurs (pré-Khmer Rouge) avec un taux de croissance moyen de 6,5% pendant les années 90 (sans enrayer pour autant l'appartenance du Cambodge à la catégorie des PMA, bien que le PIB par habitant ait presque doublé ces 10 dernières années et que la population ait augmenté pour se situer à 14 millions).


En 1997, un an avant les nouvelles élections législatives, des alliances d'arrière-garde entre le FUNCINPEC et ce qui reste des communistes Khmers Rouges (anciens alliés pendant la lutte contre le gouvernement pro-vietnamien au Cambodge) sonnent le glas dans la coalition entre le FUNCINPEC et le PPE. Des violences politiques entre militants royalistes et communistes provoqueront la mort de 100 membres du FUNCINPEC et de quelques membres du PPC. Hun Sen profite de l'incident pour faire un Coup d'Etat, exécuter plusieurs dizaines de membres FUNCINPEC au gouvernement, dont deux ministres, arrêter et torturer des centaines d'autres, exiler le Prince Norodom Ranariddh, et s'attribuer l'unique poste de Premier Ministre (niant ainsi le principe du Coup d'Etat par la sauvegarde de la Monarchie et de ma constitution); des grenades seront lancées par ses gardes du corps contre des manifestants, dont l'activiste anti-corruption et ancien Ministre des Finances Sam Rainsy (il sera sauvé par son propre garde du corps qui se jettera sur lui pour le protéger et perdra la vie, et s'exilera pendant six mois); Hun Sen réussira à annuler par ces actes tous les progrès politiques réalisés sous l'égide de l'ONU en sept ans d'administration provisoire. A l'inverse, la mise en place d'une politique conciliatrice à l'égard des Khmers Rouges accélèrera la fin de ce conflit interne qui minait le gouvernement à majorité FUNCINPEC. Les élections législatives de 1998 verront toutefois la participation de tous les partis, dont les principaux représentants rentrent de leur exil. Elles seront considérées non conformes aux normes internationales, de par le climat de violence et intimidation politique, et le manque d'accès aux médias nationaux par les partis d'opposition: le PPC remportera 41% des voix, le FUNCINPEC 32% et le Parti Sam Rainsy (PSR) 13%. Les élections municipales de 2002 seront aussi considérées non conformes par les observateurs internationaux, malgré leur acceptation par les partis d'opposition. Les élections législatives de juillet 2003 ne permettront au PPC d'obtenir une majorité claire des deux tiers pour former un gouvernement (42% pour le PPC, 22% pour le PSR, 21% pour le FUNCINPEC), et le Roi Sihanouk demande aux différents partis d'opposition d'accepter le résultat et de participer à une coalition gouvernementale, ce qui sera fait à partir de juillet 2004. Néanmoins, la justice cambodgienne (critiquée pour son manque d'indépendance) engage une procédure en diffamation à l'encontre de Sam Rainsy (suite à ses accusation de corruption à l'encontre du CPP Sen et le FUNCIPEC, et de meurtre du syndicaliste Chea Vichea par les hommes de Hun Sen; il sera jugé par contumace en 2005, condamné à 18 mois de prison, puis gracié par le Roi en 2006). Par ailleurs, en octobre 2004, le Roi Norodom Sihanouk abdiquera pour cause de mauvaise santé en faveur de son fils (sa candidature étant approuvée par le Conseil du Trône, entité politisée), Norodom Sihamoni, le frère de Norodom Ranariddh, leader du FUNCINPEC (ce dernier sera d'ailleurs démis de ses fonctions de président du FUNCINPEC en 2006 et fondera son propre parti, le NRP); le Roi Sihanouk était devenu un allié personnel de la Corée du Nord et de la Chine, son fils  suit dans ses pas pour le moment. En 2005, Hun Sen consolidera son emprise du pouvoir en faisant passer un amendement constitutionnel permettant la formation d'un gouvernement avec une majorité de 51% des sièges de l'Assemblée au lieu des deux tiers, et en obtenant un soutien discret de la Chine.


Depuis la fin de la guerre entre les Khmers Rouges et le Vietnam, le régime cambodgien a du mal à créer un Etat de Droit, avec une indépendance des pouvoirs exécutifs, législatifs et surtout judiciaires, qui restent déficients par rapport aux demandes persistantes de l'ONU depuis 1991. Ce nouveau système peine à fournir les conditions d'une alternance politique démocratique (la seule alternance ayant eu lieu en 1997 par le biais d'un Coup d'Etat), et créer un contexte favorable au développement économique équilibré, permettant au Cambodge de sortir rapidement de la catégorie PMA. Ainsi, les difficultés liées à la corruption généralisée, et à travers  cette corruption aux expulsions forcées de 150 000 cambodgiens, qui enflamment les populations rurales à travers le pays (80% de la population) et urbaines dans la capitale Phnom Penh, contrecoup de la collectivisation initiée par les Khmers Rouges (1975 - 1979), dont la redistribution ne s'est pas achevée (moins de 20% des cambodgiens possèdent des titres de propriété), malgré des conditions légales irrécusables (avec un dispositif légal mis en place en 2001 donnant le titre de propriété à toute personne installée de bonne foi depuis cinq ans), remet en cause un système légal peu respecté de l'exécutif, et par ce biais les structures même du régime. Pourtant le taux de croissance important (13,4% en 2005; 10,4% en 2006; 9,6% en 2007) devrait créer un climat propice au développement, mais sa répartition inégale, notamment en termes d'acquisition de titres de propriété, devenus trop chers en milieu urbain pour un développement économique progressif et équilibré (entre micro, petites et grosses entreprises), favorise quasi exclusivement les industries du tourisme, la construction et l'agro-industrie (anacardiers et hévéas) et les services financiers (assurances), bénéficiant essentiellement les proches des élites gouvernementales (les "oknhas" et l'armée privée de 4 000 hommes de Hun Sen), grâce aux rachats par des entreprises étrangères. Le risque d'un renouvellement de cette problématique lors des futures exploitations de champs pétrolifères est donc probable (des accusations de trafic de drogue régional fusent aussi), d'autant plus que le PPC et Hun Sen entendent préserver leur domination de la politique locale, avec un clientélisme qui favorise non seulement les ministres (dont le nombre dépasse les 400), sous-ministres, secrétaires d'Etat et gouverneurs, mais aussi les chefs de village. Le déséquilibre entre le développement urbain et rural continue donc à se poser, avec son pendant social, constitué par un taux de chômage rural très élevé et le manque de dynamique de développement équilibrée (bien que les équilibres macro-économiques fondamentaux soient bons), usant d'une concurrence forte dans la sous-région (et des avantages comparatifs en matière de main d'oeuvre bon marché, qui permettrait de relancer le modèle des dragons asiatiques de croissance basée sur les exportations avec des investissements massifs en éducation, avec l'aide des IDE régionaux, permettant au Cambodge de rejoindre les tigres asiatiques) accélérant ainsi les formations qualifiantes financées par le secteur privé, et des ressources naturelles inexploitées du pays (tourisme culturel et écologique). Le rôle des investisseurs privés nationaux devrait être mis en avant, en parallèle de celui des bailleurs de fonds internationaux (Banque Mondiale, Banque Asiatique de Développement) et de l'amélioration des conditions de participation au marché mondial (adhésion OMC depuis 2004, réduction progressive de la dollarisation de l'économie), les faisant participer de manière concertée au développement du pays, en usant et améliorant les exemples internationaux comme Solidere au Liban, l'Agence de Reconstruction Européenne (EAR) en Serbie, au Kosovo, au Monténégro et en Macédoine, etc. Entre temps, 35% des cambodgiens vivent avec moins d'un demi dollar par jour, l'électricité n'arrive qu'à 10% de la population, l'inflation atteint 17% à 35% par an, la violence urbaine armée et les expropriations sont monnaie courante.


La préparation des élections 2008, avec la participation de dix formations politiques (en nette diminution par rapport aux 39 de 1998 et 23 de 2003), seront compliquées par les provocations cambodgiennes vis-à-vis de la Thaïlande au sujet du Temple Preah Vihear. Le résultat, validé par les observateurs internationaux, dont l'UE, sera sans appel, avec le CPP obtenant 58% des voix (dépassant largement le seuil de 51% nécessaire pour former un gouvernement), le SRP 22% (sa stagnation électorale ne l'empêche pas de devenir le principal parti d'opposition, avec un FUNCINPEC et NRP devenant insignifiants avec 1 et 2 députés respectivement), les autres partis ne pouvant que faire acte de participation au processus politique (y compris le nouveau Parti des Droits de l'Homme, HRP). Le SRP condamnera immédiatement le résultat électoral accusant le gouvernement d'avoir rayé un million d'électeurs des listes électorales, mais l'UE validera tout de même le résultat (bien que critiquant les listes électorales et le manque de respect des standards internationaux, tout en applaudissant les progrès réalisés depuis 2003) en citant une nécessaire fraude massive, très improbable, pour réussir à changer le résultat final de l'élection pour laquelle 8 millions de cambodgiens étaient appelés aux urnes (les Etats-Unis adopteront une démarche similaire). La nouvelle coalition gouvernementale avec un Premier Ministre de 56 ans à sa tête (se disant prêt à gouverner jusqu'à 90 ans), devrait probablement préserver l'alliance CPP et FUNCINPEC, ce dernier devenant un partenaire fantôme insignifiant (obligé par le CPP à changer sa direction en y plaçant un personnage non issu de la ligne royale, le Général Nek Bhun Chhay), pouvant servir, au même titre que le HRP, à diffuser l'attrait des forces d'opposition lors des prochaines élections.


Quindi_cambodge2La montée en puissance de la crise transnationale du Temple Preah Vihear entre janvier et juillet 2008 démontre bien la volatilité des relations régionales. Ce temple qui n'avait pas été rendu à la fin de la Seconde Guerre Mondiale par la Thaïlande à l'Indochine Française (les concessions territoriales thaïlandaises, remettant en cause les acquis obtenus à travers l'alliance avec les japonais, étaient une condition de l'adhésion de la Thaïlande à l'ONU), a fait l'objet d'un arbitrage de la Cour Internationale de Justice (CIJ) en 1962 qui rendait le Temple au Cambodge (faisant référence aux frontières de 1907, avec le précédent traité Franco-Thaïlandais en 1906 fixant les frontières de l'Indochine; la Thaïlande a rendu le Temple mais pas les terres environnantes. La dispute figée pendant 46 ans refait surface en janvier 2008 avec la demande cambodgienne d'intégrer le site dans la liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO, y compris les territoires environnants (d'une surface de 4,6 km2) faisant encore l'objet d'une dispute territoriale; les cambodgiens retireront leur demande initiale, la reformulant pour intégrer uniquement le Temple et obtenant ainsi le soutien du gouvernement thaïlandais. Entre temps, les principaux acteurs politiques thaïlandais et cambodgiens se serviront de cette dispute pour obtenir un avantage décisif nationaliste lors des élections législatives thaïlandaises de 2006 (voir billet) et cambodgiennes de 2008, et pour déloger le gouvernement  PPP thaïlandais en 2008 du Premier Ministre Samak Sundaravej, réussissant à faire démissionner le Ministre des Affaires Etrangères thaïlandais, Nappadon Pattama, qui avait soutenu la deuxième demande cambodgienne (mesure jugée anti-constitutionnelle). Les tensions augmenteront sur le terrain à partir du 15 juillet 2008, avec la tentative par trois militants thaïlandais de planter leur drapeau sur le Temple, une mini-incursion de plusieurs soldats thaïlandais en territoire cambodgien (dont un perdra une jambe lors de l'explosion d'une mine), suivie d'une occupation d'un autre pagode en territoire cambodgien, qui fera l'objet de menaces du gouvernement cambodgien et du déploiement de plusieurs milliers de troupes sur la zone, et le refus cambodgien d'une médiation par l'ASEAN (lui préférant une médiation de l'ONU). La probabilité de l'éclatement d'une guerre après la tenue des élections législatives cambodgiennes reste faible (bien que réelle en cas de crise politique en Thaïlande) et les options probables de sortie de crise intègrent une démilitarisation avec un suivi par l'ASEAN ou l'ONU, et un possible deuxième règlement via la CIJ pour la bande de territoire environnant le temple de Preah Vihear.


Quindi... L'histoire tourmentée du Cambodge et ses difficultés politiques actuelles sont très imbriquées et exigent une analyse des erreurs politiques et géostratégiques, notamment en ce qui concerne les excès et les sous-estimations des forces en présence (cette liste ne se veut ni exhaustive, ni parfaitement objective, tellement il est difficile de se replacer dans le contexte régional du sud-est asiatique et international mouvant du dernier demi-siècle, d'autant plus avec le recul de l'analyste qui connait d'avance les conséquences): 

  • entre 1960 et 1970, le Roi Sihanouk n'arrive pas à épouser parfaitement les thèses dites neutralistes, malgré l'appui militaire et géostratégique que cette option aurait pu présenter avec une participation plus importante de l'Inde et l'Indonésie, quitte à sacrifier une part de souveraineté cambodgienne et maintenir le pays à l'écart - autant que possible - des crises en Asie du Sud-Est;
  • entre 1970 et 1975, l'alliance inconditionnelle de Lon Nol avec les américains ne prendra pas en compte les conséquences terribles pour le Cambodge d'une escalade militaire à l'échelle nationale, de l'impact financier grave d'une militarisation rapide (avec une armée inefficace) et de la corruption qui s'en suit - et ce en dépit des exemples vietnamien et laotien. La perte d'autonomie politique finale des politiciens cambodgiens, forceront les Nord-Vietnamiens, qui demeuraient peu interventionnistes dans un Cambodge neutre, à accélérer leur aide aux Khmers Rouges afin de contourner un gouvernement qui leur était défavorable et de faire basculer le régime à leur frontière;
  • à partir de 1970, le Roi Sihanouk en exil refusera de voir la nocivité pour les cambodgiens des politiques des Khmers Rouges, pourtant déjà démarrées dans les zones rurales occupées au fur et à mesure, portant ainsi sa caution internationale au pire des régimes politiques jusqu'à son accession au pouvoir, avant de la retirer en toute urgence, trop tard pour influencer de manière utile un régime parmi les plus extrémistes qu'à connu le XXème siècle;
  • à partir de 1970, les vietnamiens communistes refusent, en un premier temps, de faire une purge rapide du parti communiste cambodgien afin de se débarrasser de ses thèses nationalistes, devenues anti-vietnamiennes, de la part d'un allié mineur de Ho Chi Minh; ce délai d'exécution (la purge ayant lieu à partir de la fin 1978) permettra aux Khmers Rouges de se sentir indépendants de toute influence communiste extérieure et de mener une politique généralisée de crimes contre l'humanité;
  • dès la prise de Phnom Penh en 1975, les Khmers Rouges pensent pouvoir réaliser des massacres et accepter des famines qui auraient (sous couvert "d'assainissement" et dépolitisation de la société civile cambodgienne), à terme, des effets bénéfiques pour la société cambodgienne; ils assimilent de manière fallacieuse leur approche à une révolution se débarrassant d'un ancien régime, alors que celui-ci n'existe plus depuis cinq ans, voire 21 ans depuis l'indépendance; leur erreur géostratégique est la conviction qu'ils ont réussi à s'isoler de leur environnement régional grâce à une Guerre Froide qui leur serait favorable (en tant qu'Etat tampon entre l'ouest thaïlandais et l'est vietnamien; créant un statu quo à la frontière vietnamo-cambodgienne entre un allié de la Russie et un allié de la Chine), leur permettant des provocations à leurs frontières, faisant valoir leurs "droits historiques" (très liés aux traités entre l'Empire Khmer, Siam et le Vietnam, puis entre l'Indochine et Siam), sans réaliser qu'il y a une fatigue occidentale pour toute action militaire en Asie du Sud-Est (les actions se limitant à des pressions diplomatiques, des aides militaires aux guérillas, et des aides humanitaires cherchant à déstabiliser les régimes), et que la Russie et la Chine se livrent une mini-Guerre Froide sans avoir les moyens de déployer des forces importantes au Cambodge ou au Vietnam; il ne prennent pas non plus la mesure de la supériorité militaire et de l'organisation politique de la puissance régionale vietnamienne (bien qu'elle reste vulnérable aux attaques de guérillas, qui lui avaient si bien servis pour résister aux français puis aux américains);
  • à partir de 1989, l'ONU refuse d'intégrer les dangers d'un système constitutionnel tricéphal avec deux Premiers Ministres, et préfère avancer rapidement vers un règlement final du conflit, plutôt que faire reculer le processus constitutionnel jusqu'à acceptation du principe d'alternances régulières; les moyens importants mis à disposition de l'UNTAC /  APRONUC ne sont pas étrangers au besoin d'obtenir des résultats trop rapides;
  • en 1997, le FUNCINPEC n'intègre pas suffisamment le risque d'instabilité politique nationale que représente la légitimation des pires ennemis des communistes cambodgiens du PCC (d'influence vietnamienne), à savoir les Khmers Rouges, lors des offres d'alliances réalisées, avec une possible participation directe au pouvoir; cette alliance pouvant prendre le PCC de revers lors des élections législatives de 1998, et donc l'éliminer de l'échiquier politique, alors qu'il reste la principale organisation politique du pays, et garde son accès aux services de l'Etat grâce à sa place dans la coalition gouvernementale, en plus des services internes du parti;
  • dès 1997, Hun Sen espère pouvoir se perpétuer au pouvoir, de manière illimitée, sans répondre de ses provocations en termes de violence politique (1997, 1998, 2003) et provocations géopolitiques (2008), et sans prendre pleinement conscience de l'opportunité unique de démocratisation que représente la mission de l'ONU et la mise en place d'une constitution accordée par les principaux acteurs politiques cambodgiens; sa gestion économique clientéliste et clanique favorisant son entourage immédiat commence de plus à plus à ressembler à une forme de despotisme éclairé (les progrès économiques ne sont pas négligeables même si insuffisants par rapport à l'ampleur des difficultés du pays, surtout lorsque l'on compare les performances économiques du Cambodge par rapport au Vietnam, le premier étant certes moins avantagé au niveau de son emplacement géographique et de ses ressources naturelles, il n'en reste qu'il s'agit d'un nain géopolitique n'ayant pas su pleinement profiter des opportunités régionales et de ses avantages comparatifs); le procès à venir des dirigeants Khmers Rouges devrait permettre à Hun Sen de perpétuer son contrôle de la politique nationale;
  • en 2004, le Roi Sihanouk refuse de laisser la crise politique se perpétuer en demandant à l'opposition de participer à un nouveau gouvernement de coalition; il légitime ainsi les pratiques électorales du PCC et laisse s'installer un climat politique dégradé qui fera de l'opposant Sam Rainsy un justiciable (détruisant une partie de son image politique) et minera le FUNCINPEC; il retarde le problème posé par la gestion politique de Hun Sen sur plusieurs cycles politiques, au nom d'une prétendue stabilité politique, en le rendant incontournable lors des élections de 2008 et permettant une déstabilisation régionale pré-électorale dangereuse pour cause de crise du Temple Preah Vihear; à ce titre, le Roi Sihanouk participe d'une forme de conservatisme qui refuse d'utiliser les exemples régionaux à bon escient;
  • dès 2003, Sam Rainsy minimise les résistances au sein de la population cambodgienne après 25 ans de régime communiste (Khmer Rouge et d'influence vietnamienne) et post-communiste, 21 ans (post-indépendance) de régime royaliste (passant du centre gauche au centre droite), et 5 ans de pouvoir de droite sous Lon Nol; son appartenance pendant un an au gouvernement de coalition de Hun Sen ne lui permet pas de montrer une indépendance totale vis-à-vis de la gestion de Hun Sen et dévoile l'excessive personnalisation (avec des défections importantes) de sa démarche (y compris son souhait d'annulation du scrutin législatif de 2008); la fusion de son parti avec les autres partis d'opposition (démarche démarrée avec sa défense du Prince Ranariddh), ainsi que le refus de participation aux élections dont les listes électorales et le suivi du scrutin ne seront pas validés par des observateurs internationaux, et le développement de contre-pouvoirs digne de ce nom, demeurent les préalables pour pouvoir changer le régime de Hun Sen lors des prochains cycles électoraux (sénatorial, municipal et à l'Assemblée);
  • depuis 2004, le Roi Norodom Sihamoni se doit de participer de manière plus active à la construction institutionnelle et la structuration politique nationale, en créant des préalables démocratiques pour chaque cycle électoral, et manoeuvrant entre les différentes formations politiques, tout en gardant sa neutralité (chose plus facile depuis la perte d'importance du FUNCINPEC), à la manière de son père pendant la période 1945 - 1968, ou des autres monarques constitutionnels guidant leur pays vers une démocratisation progressive (un exemple à suivre est le Roi Juan Carlos, le contre-exemple, même si utile en termes de point de référence, est le Roi Bhumibol Adulyadej de Thaïlande, voir billet) ; une action plus affirmée de sa part est une des composantes essentielles de l'architecture institutionnelle cambodgienne moderne et permettrait une évolution politique et économique avec un effet induit en termes de démocratisation (surtout si les critères de suivi des élections sont mieux encadrés en prônant de nouvelles élections en cas de fraude suspectée); son rôle est aussi de diffuser les tensions nationalistes lors de crises politiques nationales ou régionales crées de toutes pièces, comme c'est le cas au sujet du Temple de Preah Vihear;
  • depuis l'adhésion du Cambodge à l'ASEAN en 1999, et même pendant tout le processus d'intégration, l'organisation régionale n'a pas usé de son poids économique déterminant qui lui aurait permis d'influencer le régime; qui plus est, l'intégration du Cambodge en 1999, à peine deux ans après la pire crise politique post-guerre du pays, sans préalable de stabilisation autre que la mise en place d'un gouvernement de coalition, sans attendre le cycle politique suivant, démontre l'inexistence de l'organisation dans sa composante politique, et son relatif refus (confirmé à de maintes reprises) de s'immiscer dans les affaires intérieures des Etats membres, y compris contre son propre intérêt à long terme (crises en Indonésie avec le Timor Oriental - voir billet -, des Philippines, de Thaïlande, de Birmanie - voir billet -, etc.), en refusant de faire des recommandations contraignantes sur la nature des régimes de ses pays membres (dont le Cambodge, la Thaïlande, le Vietnam, le Laos, la Birmanie, le Bruneï) comme c'est le cas pour l'UE et le Mercosur, ne réduisant ni les tensions régionales, ni les entraves au développement économique au delà du domaine commercial (devenues d'autant plus importantes depuis l'intégration régionale accrue au sein de l'ASEAN Plus Trois); ses modestes réussites pour débloquer les convois d'aides humanitaires en Birmanie ne permettent pas d'être optimiste sur le rôle futur de l'organisation pour la démocratisation progressive de ses membres, et ce malgré les efforts considérables déployés par son secrétaire général, le thaïlandais Surin Pitsuwan et le Ministre des Affaires Etrangères singapourien qui assure la présidence tournante de l'organisation, George Yeo.


L'incapacité du Cambodge à dépasser une situation politique restée relativement figée depuis la dernière décennie, réduit la capacité du pays à se développer dans un contexte régional pourtant très dynamique. On voit ainsi s'installer une Asie du Sud-Est à deux vitesses, avec les moteurs économiques, de toutes tailles, creusant leur avantage sans pour autant entraîner les autres pays à développement plus lent; le Cambodge de cette dernière décennie se situant entre ces deux options, et pourrait basculer dans un sens ou dans l'autre. En fin de compte, la véritable question qui se pose serait celle d'une gestion macro-économique excessivement modérée, dont l'objectif principal serait d'assurer la stabilité nationale, alimentant les ambitions d'un seul parti politique.

Merci à Luc Mandret (Ma Vie en Narcisse) d'avoir lancé ce sujet, trop peu médiatisé en Europe, sur son blog; merci aussi d'avoir mis en valeur les spécialistes du sujet dont: Ka-Set, Naroneconomics et CambodgeSoir

Photos de yeowatzup et kyle simourd  sous licence Creative Commons 2.0

09 juillet 2008

Quindi... En Mongolie, l'élection législative pour le Grand Khoural dégénère en affrontements entre démocrates et sociaux-démocrates ex-communistes

149196982_19a38ceb0b Synopsis: Parmi les plus jeunes démocraties du monde (depuis 1990), la Mongolie rencontre depuis plusieurs années des difficultés pour assumer les alternances politiques entre un Parti Post-Communiste devenu un parti social-démocrate tenant de la troisième voie, le PRPM, issu de la longue période de domination soviétique (1924 - 1990), et un Parti Démocrate ayant réussi à regrouper les partis sociaux-démocrates et démocrates chrétiens issus de la période de remise en cause du communisme. Les élections législatives du 1er juillet 2008, donnant le parti ex-communiste PRPM gagnant, auront rapidement dégénéré en violences politiques provoquant la mort de cinq personnes, de 300 blessés, l'embrasement du siège du PRPM, et la mise en place de l'état d'urgence dans la capitale, Oulan Bator, pendant quatre jours. L'accalmie politique suite à l'embrasement sera de courte durée, compte tenu des élections présidentielles de mai 2009, qui pourraient provoquer une nouvelle alternance à la tête de l'Etat. Sur fond de manoeuvres politiques, la Mongolie se transforme cependant en une source de tensions géo-économiques liées au développement des ressources minières du pays.

 

 

Il est possible de situer les origines de l'Etat deux fois millénaire de Mongolie en 245 avant JC, avec la création de la puissance Xiongnu, face à laquelle, la Dynastie chinoise Qin  avait fait ériger la Grande Muraille de Chine (vers 210 avant JC). La population proprement mongole (branche des Xianbei) arrive, en provenance du nord du  fleuve Amour au Xème siècle. Les tribus mongoles seront unifiées par Gengis Khan (1155 - 1227) sous forme d'Etat en 1206, et domineront pendant 150 ans un espace eurasien gigantesque (le plus grand empire du monde) couvrant la Chine, la Péninsule Coréenne, toute l'Asie Centrale (jusqu'à l'Inde du nord-ouest), le Moyen-Orient, le Caucase et la Turquie; s'étendant par la suite sous le règne du fils de Gengis Khan, Ogodeï (1189 - 1241), jusqu'à l'Europe de l'Est et l'Europe du Sud (arrivant en Adriatique); et sous le petit-fils de Gengis Khan, Khubilaï (1215 - 1294), jusqu'au nord Vietnam, la Serbie et les Emirats Arabes Unis. Courant XIVème siècle, les quatre khanat (royaumes) mongols se disloquent entre l'Empire chinois de la Dynastie Yuan, le Khanat de Djaghataï (en Asie Centrale), l'Ilkhanat des Houlagides (couvrant une partie du Moyen-Orient et de la Turquie depuis l'Iran), et le Khanat de Kiptchak, la Horde d'Or (en Sibérie, au Kazakhstan, au Caucase et en Russie). La fin de la dynastie Yuan en 1368, avec le départ en Mongolie du Grand Khan Toghan Temür, marque la fin de l'empire mongol et le retour sur un territoire qui n'avait jamais été exploité, et avait fait l'objet de conflits entre princes rivaux. Des campagnes militaires suivront contre les chinois (arrivant en 1550 à Beijing), refondant la Mongolie intérieure et sa capitale Hohhot, avec au passage la conversion des mongols au bouddhisme tibétain. La reprise du titre d'Auguste Khan par le khan mandchou Abaqaï (1627 - 1643), sa reconnaissance par 49 khans de la Mongolie méridionale (intérieure), et l'invasion en 1644 de la Chine de la Dynastie Ming par les mandchous, rattacha définitivement la Mongolie Intérieure à la Chine. Les autres mandchous donnèrent leur allégeance (1691) à l'Empereur chinois Kangxi (Dynastie Qing) pour se défendre des Dzoungars (exterminés en 1757), permettant l'introduction du système gouvernemental impérial en Mongolie (avec un code pénal, une nouvelle répartition territoriale, et une répartition du pouvoir favorisant le gouverneur désigné par l'Empire, ses représentants civils et militaires et les assemblées des supérieurs - aïmaks - au détriment des seigneurs mongols), qui ont eu pour effet la mise en place d'une aristocratie non militaire, la fin des révoltes d'envergure, la mise en place d'une certaine stabilité, tout en favorisant les marchands et les colons chinois face aux agriculteurs et éleveurs mongols.


Le développement commercial de la Mongolie au XIXème siècle, tout en renforçant les liens avec la Mandchourie, la Chine et la Russie, généralise cependant les pratiques usurières des commerçants sino-mandchous, la taxation démesurée, et appauvrit le tissu productif mongol, favorisant la colonisation chinoise et l'appropriation des meilleurs terres, tout en alimentant les velléités d'indépendance à partir de 1890 (dont les premières révoltes matées de 1899). Le recrutement d'une armée mongole par les chinois pour l'utiliser dans la Guerre des Boxers, aura un effet inverse avec le soulèvement de l'armée en question contre le gouverneur mandchou en Mongolie. Le mouvement revendicatif, généralisé à partir de 1903, sera influencé par les révolutionnaires communistes russes dès 1905, favorisant ainsi une prise d'autonomie sur le terrain à l'égard des seigneurs locaux, et des révoltes armées à partir de 1909, avec en parallèle une militarisation du pouvoir mandchou en Mongolie. Une première forme d'autonomie sera négociée par l'intermédiaire des russes en 1911 (avec l'envoi de troupes russes pour "protéger leur consulat"), mais la révolution républicaine chinoise (octobre 1911) accélérera les événements avec la déclaration d'indépendance mongole (tout le territoire de Mongolie extérieure à l'exception d'Ouriankhaï / Touva, qui restera en territoire russe), et sa reconnaissance par les russes en échange de concessions commerciales. Les troubles de 1913 en Mongolie intérieure (Chine), demandant une réunification avec la Mongolie extérieure (indépendante), à travers une révolte matée par le gouvernement républicain chinois de Yuan Shikai, et la reconnaissance par la Russie du droit du Japon de disposer de la Mongolie intérieure, permet, à travers un accord sino-russe, la reconnaissance par toutes les parties de l'autonomie de la Mongolie extérieure, tout en interdisant à cette dernière d'intervenir en Mongolie intérieure (Chine), et en faisant de la Mongolie un Etat dépendant de ses deux voisins (protectorat russe sous suzeraineté chinoise). A partir de 1914, la Mongolie (extérieure) sera gouvernée sous forme de monarchie parlementaire (le "Bogdo-Khanaate"), avec un Chef d'Etat en la personne de la figure bouddhiste sacrée du Bogdo Gegen (rêvant d'une théocratie basée sur le modèle tibétain) un Premier Ministre (le Khan Saïn-Noïon), un Parlement à deux chambres délibératives (le Haut Khoural avec les ministres, les seigneurs nomades et les gouverneurs mandchous; le Bas Khoural avec les fonctionnaires et les seigneurs exclus du pouvoir), et un code pénal. Les tensions entre le pouvoir écclésiastique, naturellement tourné vers une alliance avec la Chine et le Japon, et l'aristocratie souhaitant se rapprocher de la Russie, provoqueront la mort par empoisonnement du Premier Ministre qui menaçait la théocratie. La déclaration en 1919 par la Russie Communiste de la nullité des accords avec la Mongolie théocratique, amène l'armée chinoise à occuper la Mongolie (extérieure), annuler l'indépendance, installer une dictature militaire, et placer sous résidence surveillée les principales figures de l'Etat mongol. Cependant en 1920, avec l'appui des troupes tsaristes d'un officier balte, le Baron Roman von Ungern-Sternberg ("le baron fou"), et le soutien des japonais, le Bogdo Gegen sera rétabli mais les tsaristes organiseront un régime de terreur. En 1921, deux mongols qui prônaient la prise d'indépendance de la Mongole face à la Chine (Sukhbaatar et Tchoïbalsan), et s'étaient réfugiés en Russie, fondent le Parti Révolutionnaire du Peuple Mongol (PRPM) et un gouvernement populaire en exil. Ils réussissent à reprendre le contrôle de la capitale Urga après son évacuation par les chinois, asseyant leur pouvoir sur l'ensemble du territoire avant de remettre le baron fou aux soviétiques (il sera fusillé). Le véritable régime communiste sera installé en 1924, à la mort du Bogdo Gegen, la capitale sera renommée Oulan Bator, le Héros Rouge, et la Mongolie s'alignera sur l'Union Soviétique.


Le régime communiste mongol sera composé de trois périodes. La première, celle du Maréchal nationaliste Horlogiyn Tchoïbalsan, ancien co-fondateur du PRPM et Ministre de la Guerre entre 1921 à 1924, était d'inspiration stalinienne; elle durera de 1924 jusqu'à sa mort en 1952, et provoquera l'élimination de toute forme de symbolique religieuse, des purges de moines et opposants estimées à 30 000 personnes, soit 3% de la population de l'époque et la répression sanglante des insurrections; et mènera des politiques à l'encontre des intérêts agricoles privés, le développement de l'alphabétisation des mongols, et la construction d'infrastructures routières et de communication du pays avec l'aide de l'URSS. Entre 1939 et 1940, pendant la guerre soviéto-japonaise, la Mongolie fera l'objet de toutes les convoitises avec des vagues d'attaques lancées de la Mandchourie (sous occupation japonaise de 1931 à 1945), avec l'aide des mongols anti-communistes. Le régime atteindra son apogée en 1940, lorsqu'aucun rival ne sera en mesure d'empêcher l'arrivée de Tchoïbalsan au poste de Chef d'Etat; l'ancien rival Peljidiyn Genden (qui ne rencontrait pas les faveurs de Staline suite à ses critiques de la position de l'URSS en Mongolie, la comparant à de l'impérialisme rouge, et chercha à préserver le clergé bouddhiste des purges), sera éliminé en 1937 avec l'aide active des soviétiques. En 1945, la Mongolie participe à l'invasion soviétique de la Mongolie Intérieure, mais les ardeurs réunificatrices (de la Mongolie extérieure et intérieure) de Tchoïbalsan seront calmées par Staline qui signera un pacte avec la Chine républicaine en août 1945, reconnaissant les frontières de la Chine et de la Mongolie; seule concession autorisée, Staline laissera Tchoïbalsan effectuer une propagande indépendantiste discrète en Mongolie intérieure; mais cela n'empêchera pas la reconnaissance officielle de la Mongolie par la Chine en 1951, permettant un début de développement commercial entre les deux pays. La Mongolie moderne a une attitude partagée au sujet de Tchoïbalsan, certains le considérant comme un dictateur qui a fait autant souffrir le PRPM que le système politique mongol (notamment les post-communistes du PRPM), d'autres comme une figure historique asservie à Staline, ou encore un héros national de la Mongolie; à ce jour, les statues de Tchoïbalsan sont encore en place. La deuxième période communiste mongole (quasi brejnévienne), celle de Yumjagiyn Tsedenbal, durera de 1952 à 1984, elle sera marquée par l'élimination de tous les rivaux communistes puis par une politique étrangère active cherchant à consolider la position internationale de la Mongolie. Cela passera par la synergie grandissante avec l'URSS, bien que Tsedenbal refusera toute notion d'unification; le positionnement pro-soviétique lors de la rupture sino-soviétique de 1959, provoquant l'ire de la Chine à l'égard de la Mongolie; et la reconnaissance de la Mongolie par l'ONU en 1961 (avec l'appui de l'URSS). Ecarté du pouvoir en 1984 par les soviétiques (passée l'ère de Brejnev et d'Andropov), Tsedenbal est reconnu aujourd'hui pour sa capacité à maintenir la Mongolie indépendante, avec une gestion marxiste / socialiste modérée, dans un contexte de Guerre Froide difficile pour un pays placé entre deux grandes puissances communistes et à la lisière asiatique du bloc occidental (Japon, Corée du Sud). La troisième période communiste mongole avec Jambyn Batmonkh (1984 - 1990) à la tête de l'Etat, sera celle du déclin définitif. En raffermissant les liens de la Mongolie avec l'URSS, Batmonkh scelle la fin du régime communiste de parti unique, au même titre que ceux de l'ensemble du bloc soviétique (contrairement à la modernisation économique forcée de la Chine de Deng Xiaoping), avec une application simultanée des politiques de Perestroïka et Glasnost. Ces politiques ne suffiront pas pour répondre au mécontentement populaire, devenu très visible lors de meetings populaires demandant la fin de l'ère du parti unique (réunissant jusqu'à 100 000 personnes, avec la formation de partis démocrates, sociaux-démocrates et nationalistes, puis des grèves de la faim initiées par la première alliance des groupes démocratiques, Ardchilsan Kholboo. Batmonkh et le politburo démissionneront en mars 1990, et la mention constitutionnelle du parti unique sera éliminée avant la tenue d'élections multipartites en juillet 1990.


71961499_18b2ece71bLes élections indirectes seront facilement gagnées par le PRPM, devenu post-communiste, et son candidat présidentiel, l'ex-Ministre du Commerce Extérieur et de l'Energie, Punsalmaagiyn Ochirbat, qui fera campagne de manière non partisane. La nouvelle constitution démocratique (principes libéraux d'économie mixte) sera adoptée par référendum populaire en 1992; elle précisera que l'Etat mongol est neutre en matière de politique étrangère (bien que ce ne sera pas le cas dans les faits) et permettra le retrait des 65 000 troupes russes. Les pouvoirs présidentiels seront limités, mais à l'image de la présidence américaine, il sera Chef des Armées, aura le pouvoir de bloquer les textes législatifs, et ses décisions ne pourront être retournées qu'avec une majorité parlementaire des deux tiers. Les élections législatives de 1992 pour le Parlement (unicaméral) mongol, le Grand Khoural (ou Grand Khural, Grand Houral, Ih Hural, selon les préférences, pour ma part, je reprends celle de l'Ambassade de France en Mongolie), avec la prolifération de petits partis (une vingtaine en tout) confirmeront la majorité du PRPM. Cependant, lors des élections présidentielles de juin 1993, les premières à s'effectuer avec un vote direct, le PRPM nominera un autre candidat plus partisan (le directeur du journal interne L. Tüdev) qui perdra les élections présidentielles face à Ochirbat (57,8%), ce dernier se présentant avec le soutien du Parti Démocrate National  (membre de l'UDI des conservateurs et chrétiens démocrates) et du Parti Social-Démocrate. La politique menée pendant cette période sera libérale (politiquement et économiquement) mais les tensions politiques au sein du Grand Khoural (majoritairement post-communiste, plaçant ainsi le pays dans une situation de cohabitation) ne permettront pas la prise de mesures efficaces face à la crise économique. Ces tensions se démultiplient malgré le changement de majorité politique lors des législatives de 1996, avec une courte majorité pour l'alliance des Démocrates et Sociaux-Démocrates, l'Union Démocratique de Mongolie (UDM) pendant la législature 1996-2000, qui se compliquera avec l'arrivée en 1997 à la présidence du candidat du PRPM, l'ancien président du Grand Khoural (1992 - 1996), Natsagayin Bagabandi, provoquant une nouvelle cohabitation. Pendant sa période dans l'opposition législative, le PRPM (ou MAXH en mongol, MANH dans la traduction anglaise) en profite pour changer radicalement sa plateforme politique, passant du parti qui avait réhabilité Yumyagiyn Tsedenbal et souhaitait garder un contrôle étatique de l'économie avec la limitation des initiatives privées, à un parti social-démocrate moderne, usant de la trosième voie britannique comme référence de gouvernance, devenant membre de l'Internationale Socialiste. Ce repositionnement politique du PRPM et la perte de dynamique de l'UDM qui mène une politique de privatisation des sociétés communistes, peu populaire compte tenu des conséquences pour l'emploi, permet une nouvelle alternance aux législatives de 2000, avec une victoire écrasante du PRPM qui remporte 71 des 76 sièges du Grand Khoural (les autres partis seront très divisés, présentant jusqu'à huit candidats dans certains circonscriptions). Le nouvel homme fort issu du PRPM, Nambaryn Enkhbayar ne quittera plus la scène politique mongole.


Nambaryn Enkhbayar, ancien Ministre de la Culture de 1992 à 1996, sera l'architecte de la transformation social-démocrate du PRPM entre 1997 et 2000. Son mandat de Premier Ministre (2000 - 2004) sera cependant marqué par des facteurs exogènes qui échappent totalement à la politique nationale: un été caniculaire en 2001 et les hivers glaciaux de 2002 et 2003 (moyenne de -27°, arrivant à -50°) ont provoqué la destruction des ressources agricoles, première source de revenus du pays, et un exode rural (125 000 personnes en trois ans); la crise économique du principal partenaire économique, la Russie, avec une diminution des échanges commerciaux; une stagnation économique de plusieurs partenaires d'Asie de l'Est (Japon, Corée du Sud, Thaïlande). Pour faire face à ces facteurs économiques et sociaux, le Premier Ministre demandera l'aide des institutions financières internationales (Banque Mondiale, FMI, Banque Asiatique de Développement) qui demanderont en retour l'accélération du processus de privatisation. Les effets conjugués des crises économiques et des remèdes imposés de l'extérieur, auront un effet politique important, lors des élections législatives de 2004, avec la perte par le PRPM de la moitié des sièges au profit de la Coalition Patrie Démocratique (44,27% des voix et 35 des 76 sièges du Grand Khoural) composée des démocrates nationaux (PDN) et sociaux-démocrates (PSD) qui fusionnent pour devenir le Parti Démocrate (plateforme prônant la démocratisation du pays et la lutte anti-corruption); du Parti de la Patrie Mongole (Parti Démocrate des Nouveaux Socialistes, branche politique du Groupe Erel de Badarchiyn Erdenebat, principal groupe mongol avec des activités minières, bancaires, dans la construction etc.); et du Parti de la Volonté Civique de l'actuel Ministre des Affaires Etrangères, Sanjaasürengiin Oyuun (géologue ayant travaillé pour le CNUD et Rio Tinto), partisane d'une remise en cause de la proportionnelle intégrale pour les élections au Grand Khoural. Nambaryn Enkhbayar perdra son poste de Premier Ministre, le laissant à Tsakhiagiyn Elbegdorj, tête de liste de la Coalition Patrie Démocratique (qui avait brièvement occupé le poste pendant sept mois en 1998, devenant le plus jeune Premier Ministre de l'histoire mongole, avant de démissionner pour faire face à un scandale financier), en formant un gouvernement d'union nationale entre sa coalition et le PRPM, il ne pourra donc se présenter aux élections présidentielles; Enkhbayar deviendra le Président du Grand Khoural pendant un an, assurant le maintien de la coalition d'union nationale depuis le Parlement. Les élections présidentielles de 2005 permettront l'élection de l'ex-Premier Ministre Enkhbayar avec un résultat clair (53,5%) face à un score très faible pour la Coalition Patrie Démocratique, qui se présente divisée au scrutin (le candidat du Parti Démocrate, l'ancien Premier Ministre entre 1996 et 1998, Mensaikhany Enkhsaikhan, ne remportera que 19,7% des voix; il sera accusé d'avoir limité, par une gestion autocratique, les possibilité électorales du Parti Démocrate et sera écarté à partir de 2005).


Quindi_prsidences_premier_ministr_4Le gouvernement d'union nationale d'Elbegdorj restera au pouvoir pendant les premiers six mois de la nouvelle présidence, ce qui lui permettra de mettre en oeuvre des politiques de réduction de la corruption et réduction des entraves aux entreprises (réduction des taxes d'importation, des formalités administratives), de libéralisation des médias, de développement des droits de manifestation, de réduction de la pauvreté et du chômage, de développement des accords commerciaux (notamment avec l'Union Européenne), et de développement technologique (ordinateurs et connexions internet mis à disposition à des prix réduits). Sa politique étrangère active, avec la participation mongole aux forces internationales en Irak en 2005, l'accueil des réfugiés nord-coréens et les pressions sur la junte birmane, ressemblera à un alignement officieux sur la politique étrangère des Etats-Unis. Toutefois, en janvier 2006 après le retrait des Ministres du PRPM et la formation d'une nouvelle coalition au Grand Khoural sur la base des députés PRPM, des députés indépendants et des dissidents du Parti Démocrate, ces deux derniers groupes bénéficiant d'un nombre de nominations ministérielles allant bien au delà de leur représentation parlementaire, le gouvernement d'Elbegdorj tombera. La démission forcée d'Elbegdorj provoquera une dégradation du climat politique mongol avec des fortes accusations de corruption politique en provenance des associations civiles. Elbegdorj sera élu président du Parti Démocrate, remportant 46% des voix, mais la Coalition Patrie Démocratique ne perdurera pas.


Les élections législatives de juillet 2008, en scellant l'emprise du PRPM sur le pouvoir exécutif et législatif (45 sièges des 76 sièges du Grand Khoural allant au PRPM et seulement 28 au Parti Démocrate, selon les premières estimations, les résultats définitifs n'étant pas encore connus), provoquèrent des manifestations (notamment des partisans des petits partis politiques mongols) dès l'annonce officieuse de la victoire par le PRPM, et des accusations de fraude électorale prononcées par le chef du Parti Démocrate, Tsakhiagiyn ElbeGdorj. Ces violences spontanées (jets de pierres, entrée forcée dans les bâtiments, vols de bouteilles d'alcool, incendies) et les réactions policières (utilisation de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc), provoqueront la mort de cinq personnes, 300 blessés, l'arrestation de 700 personnes (200 étant encore retenus), et l'embrasement du siège du PRPM, ainsi que la Galerie d'Art National voisine (avec la perte pour cause de feu, dégradations ou vol, de 1000 oeuvres d'art et de pièces uniques de l'Orchestre Nationale), eurent pour résultat la mise en place de l'état d'urgence dans la capitale, Oulan Bator, pendant quatre jours, avec l'envoi de soldats pour patrouiller les rues et la fermeture des stations de télévision et de radio. Cependant, les 52 équipes d'observateurs internationaux infirmeront toute fraude électorale significative dans les 1700 bureaux de vote. Les mongols, jusqu'à présent très fiers de l'état d'avancement de leur démocratie, déclarent avoir honte de ces actes isolés, qu'ils jugent criminels. Cependant, ces problèmes post-électoraux démontrent des frustrations populaires vis-à-vis des pratiques législatives au Grand Khoural, du niveau de corruption politique, et de la répartition des droits d'extraction miniers.


2204654200_f31c7f36c7Quindi... L'épisode de violence politique est regrettable et risque de se perpétuer lors des prochaines élections présidentielles de mai 2009, si le gouvernement mongol n'institue pas des mesures de sécurité électorale plus strictes. Cependant, d'autres causes de fond devront aussi être intégrées pour la résolution de cette crise issue des frustrations des groupes minoritaires du petit Etat mongol, avec une population de 3 millions d'habitants, dont la moitié de la population habite en milieu rural (il y a huit fois plus de bétail que d'habitants en Mongolie), qui bénéficie pourtant d'un taux d'alphabétisation de 98%. Le système institutionnel mongol, a cela d'étrange qu'il a provoqué, lors de trois des quatre législatures de l'ère démocratique, des situations de cohabitation pendant des périodes longues, pouvant aller jusqu'à trois ans sur des mandats de quatre ans, et pouvant provoquer des crises de réalignement des députés, se détachant ainsi de leurs positions électorales en cours de mandat. La re-synchronisation des deux élections, présidentielle et législative (qui se tiennent à 11 mois d'écart), et la mise en place de règles contraignantes sur l'appartenance à un groupe parlementaire, risquent d'être nécessaires, afin de favoriser des alternances nettes, qui ne seraient pas remises en cause un an plus tard, et l'application d'une politique cohérente sur une durée de quatre ans. Par ailleurs, la récurrence des alternances politiques démontre un mécontentement profond de la population depuis la fin de l'ère communiste, bien qu'un retour en arrière anti-démocratique soit peu plausible, et que les politiques de la troisième voie de Nambaryn Enkhbayar, ainsi que le positionnement du Parti Démocrate et du gouvernement précédent d'Union Nationale de Tsakhiagiyn Elbegdorj, aient placé le centre de gravité de la politique mongole dans un espace modéré et modernisateur. Il serait d'ailleurs peut-être temps d'arrêter de se référer au PRPM en tant que parti ex-communiste ou post-communiste, pour accepter sa nouvelle identité social-démocrate, favorisant une troisième voie, très en phase avec les tendances politiques mondiales.


On ne peut qu'espérer un développement économique rapide de la Mongolie, grâce aux investissements en matières premières énergétiques (les Etats-Unis, la Russie et la Chine souhaitent développer leurs investissement miniers en Mongolie, dont l'uranium, le charbon et le cuivre), ainsi que les investissements dans les industries manufacturières délocalisées depuis les puissances voisines au fur et à mesure qu'elles se développent (même si des pans entiers des économies russe et chinoise restent à développer avant de constater une généralisation de ce phénomène). Cependant, comme toujours depuis 1952, la Mongolie devra manoeuvrer entre des géants géo-économiques, à savoir la Russie, la Chine, les Etats-Unis, le Japon, l'Union Européenne, l'ASEAN et la Corée du Sud, pour ne pas devenir totalement dépendante d'un seul bloc économique, et d'une politique économique axée uniquement sur le développement des ressources énergétiques minières (dont la durée de vie devrait être limitée). Idéalement, la Mongolie devrait se servir de ses richesses minières pour constituer un fond souverain lui permettant de diversifier son économie à brève échéance. Cependant, à court terme, les problèmes de pouvoir d'achat, avec le doublement des prix en moins d'un an, malgré la stagnation des salaires moyens, représente le principal défi gouvernemental. Il faut espérer que l'adhésion de la Mongolie à la BERD en 2006 (démontrant aussi l'intérêt de l'Europe pour l'extension de ses investissements extérieurs dans cette zone géographiquement excentrée de la périphérie européenne), et l'aide de la BAD et de la Banque Mondiale, lui permettra d'attirer d'autres formes d'investissements.


N.B. Je ne peux que regretter le manque d'informations disponibles sur la géopolitique, la géoéconomie et les actualités politiques mongoles. Il aura fallu des affrontements physiques pour parler, sans aucune référence sur le fond des problématiques politiques, de ce géant géographique d'Asie de l'Est, en proie aux convoitises des principaux acteurs internationaux dans la région.

Photos de yeowatzup, JakeBrewer et curiouslee sous licence Creative Commons 2.0 (puc)

13 mai 2008

Quindi.... Birmanie: Le Devoir d'Ingérence Humanitaire

Nargis_trmm_rainLe Cyclone Nargis, en provenance du Golfe du Bengale, avec des vents oscillant entre 190km/h et 240 km/h, aura dévasté les provinces birmanes du sud-ouest, dont la capitale économique, Rangoun, le 2 et le 3 mai 2008. Les estimations de l'Office de Coordination des Affaires Humanitaires de l'ONU (OCHA) et du CICR évoquent jusqu'à 128 000 morts, 220 000 disparus, et deux millions et demi de personnes affectées par le cyclone****; ces estimations demeurent conservatrices car les régions sud du pays ne sont toujours pas accessibles. Seuls les effets du Tsunami de décembre 2004 et du tremblement de terre au Cachemire en 2005 auront été plus dévastateurs. Les photos qui commencent à arriver sur les médias internationaux montrent des effets cycloniques d'une extrême violence. Dix jours plus tard, l'aide humanitaire internationale arrive encore au compte gouttes pour cause de limitations imposées par la junte militaire au pouvoir en Birmanie (renommé "Myanmar" par la junte en 1989), la dernière junte militaire encore au pouvoir sur terre. Pire, la junte birmane a préféré focaliser ses efforts sur la tenue d'un référendum sur un projet de constitution (*), dans les zones non affectées par le cyclone le 10 mai, plutôt que concentrer les moyens gouvernementaux et militaires exclusivement au sauvetage de personnes affectées par le cyclone, les risques épidémiques à venir, et la reconstruction des zones affectées. On estime aujourd'hui que les deux tiers des rizières birmanes (pays exportateur de riz) sont détruites, ce qui devrait accroître les pressions nationales dans ce pays de 53 millions d'habitants, dont 70% de la population habite en milieu rural, mais aussi régionales sur les prix de cette denrée essentielle du régime alimentaire asiatique. Les réserves en eau potable sont à leur minimum (même si les pluies permettent de pallier partiellement ce problème). Les vivres disponibles sont très en deçà des besoins réels, notamment à cause du gouvernement qui souhaite acheminer toute l'aide nationale et internationale par le biais de ses militaires, pour des raisons de sécurité institutionnelle (afin d'éviter toute remise en cause de la légitimité du gouvernement); de corruption, avec des pillages probables de cette aide par les généraux et les soldats; de bouclage des zones les plus sinistrées qui risquent de créer une indignation internationale, compte tenu des moyens extrêmement limités dont a usé le gouvernement pour alerter la population avant le cyclone (celui-ci avait pourtant été prévenu 48 heures à l'avance par l'institut météorologique indien), et sa faible mobilisation humanitaire après le passage du cyclone; mais aussi le souhait du gouvernement de favoriser une solution nationale dans des zones qui n'ont pas encore voté lors du référendum sur la nouvelle constitution. Finalement, le développement de crises sanitaires liées aux épidémies (choléra, paludisme, rougeole, tuberculose, diarrhées liées à la malnutrition) de grande envergure sont à craindre. Elle a déjà démarré avec les premiers témoignages de morts dus à un contact prolongé avec les eaux troubles, celles-là même qui servent de tombe pour les milliers de morts directs causés par le cyclone. Au delà de sa gestion irresponsable de la crise humanitaire, le gouvernement du Myanmar n'a pas les moyens d'un secours rapide, par manque d'expérience, mais aussi par manque de ressources financières (le PIB par habitant avant le cyclone était le quatrième plus faible du continent, juste devant la Corée du Nord, le Timor Oriental, le Népal et derrière le Bangladesh). Sa population souffre déjà de pénuries importantes avec 30% de birmans vivant en dessous du seuil de pauvreté, un tiers des enfants souffrant de malnutrition, et un taux de mortalité infantile de 76 pour 1000).


C'est dans ce cadre que les Etats-Unis ont déployé des forces militaires de pré-positionnement sur l'aéroport thaïlandais d'Utapao, à la frontière birmane, et ont démarré leurs vols d'acheminement de l'aide humanitaire. Au 15 mai****, douze jours après le cyclone, cinq avions cargo américains transportant 12 tonnes chacun ont été autorisés. En échange les américains ont assoupli les conditions de transferts de fonds individuels vers la Birmanie, bref, permis à la junte d'avoir à nouveau accès à ses fonds internationaux (faisant ainsi preuve d'un pragmatisme admirable dans ces circonstances exceptionnelles).  Par ailleurs, un avion cargo de Médecins Sans Frontières a réussi à livrer 34 tonnes de matériel humanitaire, un autre de la Croix Rouge 35 tonnes, un cargo français serait en chemin, et des vivres en provenance de l'ONU, de Russie, de Chine, et de pays de l'ASEAN auraient franchi la frontière, en plus du matériel obtenu au marché noir sur les frontières birmanes, poreuses au trafics clandestins (un bateau de la Croix Rouge aura cependant coulé suite à une collision avec un tronc d'arbre dans le Delta de l'Irrawaddy). En tout, 160 tonnes de matériel humanitaire auraient réussi à entrer en Birmanie; ce n'est même pas un dixième des besoins jugés nécessaires dans l'urgence par l'ONU (en l'état de sa connaissance du terrain). Le matériel entré dans le pays est par la suite acheminé par les militaires (les chauffeurs étrangers des convois de l'ONU sont remplacés par des birmans dès passage de la frontière, le transport dès transvasement des avions étrangers est à la charge des militaires birmans), qui en utiliseraient une partie pour le trafic de la junte, une autre partie pour des opérations de communication politique retransmise par les moyens médiatiques de la junte (il est même fait état d'une distribution d'aide réservée aux partisans de la junte), et pour lequel il faut prévoir un pillage probable par le personnel militaire birman chargé de son acheminement. L'hypothèse d'un détournement de l'aide humanitaire par la junte au profit des soldats et leurs familles a été formulée par plusieurs organisations internationales et associations humanitaires. L'effet réel de ce matériel sur les populations affectées est donc négligeable, mal réparti, et ne fait pas l'objet de triage en accord avec les règles humanitaires d'usage (faute de personnel humanitaire international sur le terrain). Les populations sont donc livrées à elles-mêmes et une solidarité birmane inter-régionale s'est mise en place mais elle ne peut répondre qu'à une partie infime des besoins. Les autres opérations de transport et distribution de l'aide humanitaire, ainsi que de participation du personnel humanitaire international à la distribution de ce matériel, à la mise en place de camps de réfugiés, d'aide médicale, et des mesures d'hygiène et sanitaires afin d'éviter une propagation de la crise à l'ensemble du pays (épidémies) et un débordement des moyens médicaux nationaux, sont dépendantes des autorisations à venir de la junte, qui se sont légèrement assouplies, suite au premier référendum, mais risquent de s'éterniser pour cause de deuxième référendum et de paranoïa sécuritaire du régime.


Unosat_15052008_2 Dès lors que la junte au pouvoir empêche l'acheminement de l'aide humanitaire à sa frontière, sur ses aéroports et ses ports, n'utilise pas le personnel humanitaire proposé par les organisations internationales (dont la Birmanie est membre, et donc signataire des conventions), que seule l'aide financière est acceptée, dont l'utilisation fait l'objet de sérieux soupçons de corruption, et que le pays n'a pas les moyens propres pour répondre à une crise humanitaire d'une telle ampleur, la question d'une invocation du "droit d'ingérence" ("Responsabilité de Protéger"; R2P) se pose. Gareth Evans, le président de l'International Crisis Group, membre du comité consultatif du Secrétaire Général de l'ONU sur la Prévention des Génocides, ancien Ministre des Affaires Etrangères de l'Australie, pose d'ailleurs les bonnes questions (dans une tribune du Guardian), à la suite d'une intervention du Ministre des Affaires Etrangères Français, Bernard Kouchner (un des théoriciens du droit d'ingérence, dont le pays exerce actuellement la présidence tournante de l'Union Européenne en Birmanie - la Slovénie, présidente en exercice, ne disposant pas d'ambassade en Birmanie), au Conseil de Sécurité le jeudi 8 mai 2008, invoquant le Droit d'Ingérence Humanitaire (prématurée? volontairement provocatrice?), demande alors rejetée immédiatement par la Chine et la Russie mais qui revient sur le devant de la scène ces jours-ci, avec de nombreux sous-entendus dans les propos de personnages politiques de premier plan. La peur était celle d'un braquage de la junte militaire qui se refuserait d'aider la communauté internationale. Cinq jours plus tard, force est de constater que sans invocation de ce droit, la situation ne s'est guère améliorée. Bien que la Responsabilité de Protéger, tel que conçu par le Sommet de la Terre et repris en 2005 par l'Assemblée Générale de l'ONU puis dans les résolutions du Conseil de Sécurité qui s'en sont suivies, ne concerne que les génocides, crimes de guerre, nettoyage ethnique, et crimes contre l'humanité, catégories qui ne correspondent pas à la situation birmane de 2008; le refus d'assistance humanitaire en provenance d'organisations internationales et d'organisations humanitaires, dans un cas documenté de souffrances humaines à grande échelle (photos satellites), est assimilable à un crime contre l'humanité. La Responsabilité de Protéger impliquant l'utilisation de tous les moyens, y compris la force si nécessaire, pour acheminer de l'aide aux populations souffrantes, même sans permission du gouvernement local; il ne peut être invoqué qu'après épuisement de tous les moyens de prévention d'un crime à grande échelle, et prise en compte des conséquences d'une action allant à l'encontre du gouvernement local (qui doivent être proportionnelles aux actions d'empêchement mises en place par le gouvernement local et pouvoir réellement bénéficier les populations en question). Les débats ayant eu lieu lors de la mise en place de la Responsabilité de Protéger, au sein du de la Commission Internationale de l'Intervention et de la Souveraineté des Etats (à l'initiative du Canada), identifiait déjà ce cas de figure en précisant "des catastrophes naturelles où l'Etat en question refuse ou est incapable de gérer, ou faire appel à l'assistance, et où un nombre important de pertes de vies a eu lieu ou est à prévoir"***. Bien que cette définition ne soit pas explicitée dans le texte de l'Assemblée Générale (et donc pas codifiée dans le droit international), le cas de figure birman tombe dans la catégorie de Crimes contre l'Humanité (actes inhumains causant de graves souffrances [...]).


Invoquer la Responsabilité de Protéger signifie une préparation à toutes les éventualités et implications de ce droit, surtout en ce qui compose sa composante militaire, lourde de conséquences. Il ne pourra être efficace qu'avec des efforts historiques en matière de diplomatie, d'aide humanitaire, d'aide au développement et à la reconstruction, de coordination militaire, et de gestion de crise avec une escalade concertée par étapes. Les risques pour l'ensemble des intervenants ne doivent en aucun cas être considérés comme négligeables, et ce malgré une prédisposition favorable de la population (a priori). Les problèmes économiques de la Birmanie ne font que démarrer. La destruction d'une partie des infrastructures du sud du pays, dont les points d'eau (contaminés par l'eau salée), les hôpitaux, les infrastructures d'évacuation des eaux usées, etc., ainsi que les terres agricoles birmanes, font craindre des besoins d'aide et de reconstruction immenses. Les pertes humaines considérables, dont celles des premières vagues provoquées par le cyclone dans le Delta de l'Irrawaddy (agissant comme un tsunami qui a transporté des milliers de villageois dans le Golfe de Bengale) auront des conséquences importantes sur le tissu économique local. L'effondrement des productions agricoles nationales, dont celles réservées à l'exportation, la destruction d'une partie de la flotte de pêche birmane, de l'aquaculture, ainsi que la crise alimentaire mondiale (voir billet) affectant déjà l'Asie du Sud Est, et celle des cours du pétrole, devraient démultiplier les coûts des denrées; les pertes de porcs et volailles pendant le cyclone auront aussi décimé les élevages; l'effet cumulé de ces éléments étant l'augmentation des pillages et la perte de moyens de subsistance; mais aussi l'augmentation des prix et des privations alimentaires sur l'ensemble du pays, même les zones non touchées par le cyclone. Dans ce cadre, une aide humanitaire aérienne ne serait pas efficace (pour ne pas dire contre-productive compte tenu des pillages par l'armée, et des risques sécuritaires qui s'en suivraient pour les populations qui ne remettraient pas cette aide à l'armée) sans personnel humanitaire sur le terrain pour l'administrer (d'autres risques, comme ceux d'une mauvaise utilisation des médicaments cherchant à limiter la propagation des épidémies pourraient aussi accroître les risques pesant sur la santé des birmans). L'envoi de bateaux civils non renforcés dans le delta de l'Irrawaddy peut aussi s'avérer contreproductif avec des pertes en matériel de transport et des prises de risques inacceptables par du personnel humanitaire. Il doit donc s'agir de laisser entrer en Birmanie du personnel humanitaire spécialisé, en quantités suffisantes (HCR, OMS, FAO, PAM, associations humanitaires), du matériel humanitaire en accord avec les besoins des deux millions de réfugiés, du matériel civil et militaire nécessaire pour accéder aux espaces touchés par le cyclone, notamment des hélicoptères, des engins permettant la construction de ponts provisoires, du matériel pour la construction de camps de réfugiés, et enfin du personnel permettant la sécurisation du personnel humanitaire, des réfugiés, et des stocks de matériel humanitaire. Plus tard, il sera question de faire entrer dans le pays les moyens humains et matériels nécessaires pour la reconstruction et le développement.


939350927_e08fbc524b En cas de refus d'ouvrir les frontières aux marchandises et personnel humanitaire, pour cause de limitation des accès en vue de la deuxième partie du référendum du 24 mai, ou en cas de crise paranoïaque du pouvoir (similaires à celles du régime de Corée du Nord) cloitré dans la capitale (qui a la réputation d'être une forteresse ayant pour but de résister en cas d'invasion), Naypyidaw, alors il faudra envisager d'autres options. Pour appliquer la Responsabilité de Protéger, il faudra une majorité favorable au Conseil de Sécurité et l'absence de véto des chinois et des russes. Ces derniers sont surtout allergiques à l'idée d'un précédent pouvant être utilisé à leur encontre, comme cela a été évoqué lors du conflit tchétchène. Il faudra, dès lors, leur donner toutes les assurances d'une non application de ce principe, dans des conditions propres au Monde Russe, notamment en Abkhazie, en Ossétie du Sud, ou en Transnistrie, de même qu'il faudra préciser qu'aucun contingent militaire occidental ne s'installera de manière permanente en Birmanie (en cas de persistance du refus russe, le déblocage d'un dossier des négociations entre l'UE et la Russie pourrait accélérer les tractations). La Russie devra aussi pouvoir continuer son programme nucléaire civil en Birmanie. Les mêmes assurances devront être données aux chinois, mais compte tenu de leur statut de premier pays importateur de marchandises birmanes, de la présence de ce pays à leur frontière, et du rôle diplomatique décisif qu'ils peuvent jouer pour la résolution de cette crise, il faudra d'abord reconnaître l'aspect géostratégique de la relation entre la Chine et la Birmanie (certaines analystes décrivent la relation entre ces deux pays comme une relation symbiotique). La Chine espère développer un accès direct à l'Océan Indien à travers la Birmanie et désenclaver ainsi ses provinces du sud et du sud-ouest. Il s'agit de développer la sécurité énergétique avec un nouveau pipeline de la province chinoise du Yunnan jusqu'au Golfe de Bengale, et d'obtenir de nouveaux contrats d'exploitation d'hydrocarbures (un contrat vient d'être approuvé pour une exploitation chinoise des champs de production de gaz de Shwe, sur la côte d'Arakan, avec la construction d'un nouveau pipeline à travers la Birmanie). Cependant, la Chine craint le développement d'une zone de non droit à sa frontière sud (trafic de drogue, développement des épidémies dont le Sida, et du crime transfrontalier), et surtout un exode massif en cas d'instabilité aggravée (ce qui devrait commencer à être le cas après l'effet dévastateur du cyclone Nargis); pour éviter cela, elle a déjà engagé des discussions avec les groupes rebelles et les partisans politiques d'Aung San Suu Kyi. Le changement de régime en Birmanie représente donc un risque pour la Chine, et il s'agit de leur accorder d'autres avantages afin d'assurer leur participation active aux nouvelles initiatives diplomatiques. Déjà, une participation chinoise aux forces humanitaires, et éventuellement aux forces de maintien de la paix, serait un précédent important pour la communauté internationale. De plus, la sécurisation de la frontière chinoise à la fin de la crise, avec des accords internationaux de non engagement passé l'étape de gestion de la Birmanie (ou des morceaux de territoire du pays) par l'ONU, permettrait de stabiliser une frontière chinoise, aspect non négligeable à une époque où la gestion de ses voisins et de ses frontières instables occupe une partie importante de la diplomatie chinoise (Tibet/Népal; Tibet/Inde; Cachemire/Pakistan; Chine/Taïwan; Chine/Corée du Nord; Chine/Philippines; Chine/Birmanie) et la rassurer sur son corridor énergétique vers le Golfe du Bengale. En échange d'une participation chinoise à l'ingérence en Birmanie, la présence des Chefs d'Etats occidentaux aux Jeux Olympiques lui permettrait de redorer son blason international suite aux tensions au sujet du Tibet. Finalement, pour compenser les pertes économiques liées aux acquisitions de marchandises birmanes, dont les pierres précieuses au marché noir, les pays occidentaux pourraient se désister de contrats de matières premières en Afrique au bénéfice de la Chine (tant que cela n'implique pas une déstabilisation de ces pays). Pour "sauver la face", en cas de retournement de son soutien historique au régime militaire birman (la version officielle précise que la Chine ne considère pas la Birmanie comme un danger pour la sécurité internationale), la Chine pourrait se déclarer indignée face au traitement réservé aux minorités Kachins et Chins à sa frontière avec la Birmanie. L'Inde, ancien opposant à la junte birmane ayant dénoncé la réaction du régime aux contestations de 1988 et le refus des militaires birmans de respecter le résultat des élections de 1990,  a cependant cédé au réalisme économique (l'Etat Indien n'engage pas des actions de démocratisation dans sa sous-région) en devenant le deuxième importateur de biens birmans (de nouveaux contrats ont été signés en 2007 entre les deux sociétés nationales d'hydrocarbures, le MOGE et l'ONGC), le premier exportateur de matériel militaire, et en développant un système de transport multimodal à Sittwe (rivière Kaladan) pour désenclaver les zones indiennes du nord-est. Cette stratégie était liée à la lutte contre les insurgés indiens à la frontière du nord-est (région birmane du Sagaing) et le rééquilibrage régional pour éviter un "encerclement indien" par des territoires favorables aux chinois. Cependant, l'Inde a rejoint les positions de la communauté internationale depuis octobre 2007, lors de la réunion entre le Premier Ministre Indien, Manmohan Singh, et le Ministre des Affaires Etrangères de la Birmanie, Nyan Win. Au sein de l'ASEAN, les Philippines, Singapour, l'Indonésie, et la Malaisie seraient probablement favorables à une action internationale concertée; le Vietnam, le Cambodge, et le Laos (régimes autoritaires) devraient s'y opposer, sauf peut-être en cas de pressions en provenance de tous les poids lourds régionaux. L'Indonésie pourrait être un acteur clé de l'ensemble du processus diplomatique, ayant une expérience importante sur les conflits séparatistes, la réduction progressive de l'influence militaire sur les institutions démocratiques, et la transition vers la démocratie. Les Etats-Unis ont une politique de sanctions économiques strictes à l'égard de la Birmanie depuis 1997 (le pays ne bénéficie plus des aides ou de crédits américains depuis 1988, les importations sont interdites depuis 2003). L'UE a une position plus souple, en limitant les aides européennes, les exportations de matériel militaire, les visas et les visites bilatérales depuis 1996; n'octroyant plus de régime préférentiel d'importation des produits birmans (GSP) depuis 1997; le refus de l'extension à la Birmanie des bénéfices des accords UE-ASEAN depuis 1997; et une série de mesures ciblant les intérêts économiques de la junte qui ne peuvent faire l'objet d'investissements européens supplémentaires depuis 2007; mais l'UE refuse d'appliquer des sanctions aussi larges que celles mises en place par les Etats-Unis et le Canada, en différenciant sa stratégie politique (exportations militaires, mesures économiques pouvant faire perdurer le régime) et sa stratégie humanitaire (refus de mettre en place des sanctions économiques qui pourraient faire souffrir la population). Sur ce dernier point, le Royaume-Uni, le Danemark, les Pays-Bas, et la Suède sont traditionnellement partisans d'une ligne plus dure avec des sanctions économiques plus importantes (la France a rejoint ce groupe depuis 2007). La stratégie globale de l'UE jusqu'à présent étant celle d'un dialogue constant devant permettre un processus progressif de réconciliation, et non un changement de régime. Le Japon et l'Australie ont des positions se situant entre celles de l'UE et de l'ASEAN, avec des sanctions symboliques en place, mais un dialogue plus ouvert avec la junte, notamment au sujet des réformes économiques. En cas de succès diplomatique auprès de la Chine, l'Inde, et de la Russie, une menace émanant de l'ensemble de la communauté internationale, y compris les pays alliés de la Birmanie au sein de l'ASEAN (pour lesquels il sera nécessaire de prévoir des pressions diplomatiques émanant des Etats-Unis, l'UE, la Chine, l'Inde, et la Russie), pourrait suffire pour forcer la junte à ouvrir ses frontières.


Sans accord de la Chine et de la Russie, une intervention unilatérale des pays occidentaux (que ce soit dans le cadre de l'OTAN ou non) n'aurait que peu de chances de réussite. Une intervention armée, sans un appui diplomatique de la part des autres pays de la région, provoquerait probablement la radicalisation du régime avec des violences assurées à l'égard des populations (toute aide humanitaire à la population serait probablement siphonnée par l'armée). Les options offertes par des sanctions économiques ne feraient qu'empirer la situation de la population et n'affecterai pas directement les intérêts de la junte (les partenaires internationaux officiels de la junte sont peu nombreux, à ses frontières, et une partie importante des échanges ont lieu de manière officieuse); les sanctions militaires seraient probablement inefficaces vue la densité des réseaux de trafics aux frontières chinoise, thaïlandaise, et laotienne; les sanctions sur les voyages internationaux et les transferts de fonds de la junte, leur entourage, et le gouvernement birman sont déjà en place depuis 2007; un blitz médiatique déstabilisateur aurait peu d'effet compte tenu des infrastructures médiatiques récemment détruites du pays (sur toute la chaîne télévisuelle): les actions clandestines pour détruire la junte auraient peu de chances de réussir compte tenu de la paranoïa du régime et les "fortifications" de leur capitale.


Dans le cadre d'une participation chinoise et russe aux efforts diplomatiques, et d'un refus réitéré de la junte birmane de donner un accès plus large aux humanitaires malgré la Responsabilité de Protéger accordée par le Conseil de Sécurité de l'ONU, il faudrait envisager une intervention militaire par paliers, de manière évolutive, en accord avec le niveau de résistance fourni par la junte birmane. Il s'agirait tout d'abord d'augmenter les actions diplomatiques et économiques en donnant les pleins pouvoirs de négociation au Secrétaire Général des Nations Unies (offrant à la junte une porte de sortie - prenant la forme d'un exil dans un pays voisin - à tout moment pendant la crise -avec l'aide de la diplomatie chinoise, afin de finaliser la crise au plus vite, et d'éviter des combats qui s'éterniseraient autour de la capitale avec un coût important en vies humaines) permettant ainsi d'effectuer une transition politique en limitant au maximum le chaos qui s'en suivrait. Les actions économiques pourraient prendre la forme d'une fermeture de toutes les voies officielles de transit de marchandises vers l'extérieur (avec la coopération des pays voisins). En cas d'échec des voies diplomatiques et économiques, il serait nécessaire de prévenir la junte d'un débarquement imminent de forces militaires internationales avec l'intention d'occuper les aéroports, ports, et terrains disponibles autour des zones sinistrées, et du retrait nécessaire des troupes birmanes au delà d'un périmètre pré-établi. En cas de refus, il s'agirait alors d'effectuer: des bombardements aériens ciblés (initiés à distance, depuis l'Australie potentiellement) sur les quartiers généraux militaires et des services de renseignement birmans; des largages de matériel militaire et vivres aux milices Karen afin d'ouvrir un deuxième front contre l'armée birmane; et des combats à faible altitude et de distribution de matériel de propagande cherchant à susciter des désertions ou des retournements au sein de l'armée birmane (au départ de bases arrières en Thaïlande et sur des porte avions positionnés dans le Golfe de Bengale). En fonction du redéploiement des forces armées birmanes, la sécurisation progressive des zones délaissées, par le biais de forces militaires de maintien de la paix et de forces de police internationales, permettrait le démarrage des opérations purement humanitaires d'acheminement de l'aide internationale. En parallèle de ces efforts, une administration provisoire sous égide de l'ONU devra assurer la réinstauration d'un gouvernement local et la gestion du pays. Ce scénario est bien sûr optimiste car il se base sur les actions antérieures de dictateurs asiatiques, européens, africains, ou latino-américains dans des contextes de guerre froide ou de démocratisation progressive de ces continents pendant les années 1980 à 2000 (spéculations qui n'ont pas forcément leur place ici); et sur une participation internationale considérable (notamment de forces non-occidentales, ces dernières ayant des disponibilités réduites à moyen terme, pour cause d'opérations sur d'autres théâtres d'opérations). Le scénario pessimiste est celui d'une guerre larvée de longue durée en pleine jungle avec un régime financé par la drogue et les pierres précieuses, un retournement d'alliances régionales laissant les occidentaux seuls avec quelques rares alliés (Karen, Thaïlande), et une Chine jouant contre les forces internationales, servant de base arrière et de corridor privilégié pour les actions de la junte birmane.


Toutefois, contrairement à d'autres situations analogues, la Birmanie est un cas particulier qui bénéficie d'avantages considérables pour la mise en place d'une opération invoquant la Responsabilité de Protéger. Tout d'abord, une élite politique légitime pouvant remplacer à court / moyen terme la junte birmane existe déjà avec un leader reconnu au niveau international, Aung San Suu Kyi (qui devra être exfiltrée de la capitale au plus vite en cas d'opérations militaires). Par ailleurs, la situation des pays voisins est stable, avec deux démocratie (Thaïlande et Inde) capables d'accueillir les moyens militaires nécessaires sur leurs bases arrières, et un jeu de puissances régionales qui se neutralisent partiellement (Chine, Inde, Indonésie). Une guérilla active (Karen - KNU,  KNPP) existe dans le pays depuis 60 ans, qui connaît bien le terrain, et serait probablement disposée à rejoindre les efforts internationaux, compte tenu des exactions dont elle souffre sous le régime militaire, et dans le cadre d'une participation au gouvernement birman post-conflit (ce cas de figure devrait pouvoir se reproduire avec les autres minorités Chins, Kachins, Mon, et Shan et leurs milices issues du KIA, NMSP, SSA-S). Les Bonzes (Sangha), ancien pilier du pouvoir royal, réseau de résistance non violent au colonisateur britannique (1886-1948), devenus une force de résistance non violente aux différentes dictatures militaires, dont celle de Ne Win (1962-1988), puis celles de la junte actuelle avec la révolte de 2007 (organisée depuis ces événements en un réseau peu intégré nommé "All Burma Monks Alliance"), représentent un réseau de communication, d'information, et d'entraide sociale parallèle à l'Etat. Leur acceptation, probable, du processus humanitaire et de la reconstruction internationale en Birmanie serait décisive pour obtenir le soutien de la population. La population qui vient de subir une nouvelle répression politique suite au soulèvement de 2007 pour cause d'augmentation des prix, et qui vient de perdre ses moyens de subsistance, cherchera à renverser le régime; dans un cadre idéal, les actions militaires internationales ne feraient qu'accompagner un mouvement issu de la population. A l'inverse il existe des circonstances aggravantes qui pourraient créer un conflit de longue durée. Tant que la junte militaire n'acceptera pas une extraction du territoire birman, ne se rendra pas, ou que des soldats n'auront pas déserté en masse des rangs de l'armée, aucun autre scénario de fin de conflit ne sera réaliste. Les effectifs militaires officiels de la junte birmane sont importants avec 375 000 hommes en armes. Les ressources financières de la junte sont considérables, ainsi que sa capacité à en obtenir plus par le biais des productions d'opium qu'elle contrôle. La paranoïa des militaires de la junte les rend peu prévisibles. Leur longue guerre contre les milices Karen, KIA et autres, font des officiers militaires de la junte des guerriers aguerris aux tactiques de guérilla (avec la construction probable de nombreux bunkers gouvernementaux, difficiles à déceler). Le territoire birman constitué de jungles et montagnes n'est pas facile pour une armée conventionnelle. Cependant, des opérations aériennes continues et bien ciblées pourraient déstabiliser le régime, peu habitué à ce genre d'opérations. La capacité du régime à mener des opérations de guérilla, seules capables de réellement menacer les forces internationales, est faible (la transformation d'une armée conventionnelle en force capable d'effectuer des opérations coup de poing est peu probable) et ses appuis de milices nationales ou régionales seraient faibles, voire inexistants.


Le projet de constitution (*) que la junte birmane a soumis à référendum dans les zones non sinistrées le 10 mai, et devrait soumettre à référendum dans les autres zones le 24 mai, ne correspond en rien à un modèle international de démocratie. D'ailleurs, sous certains aspects, il mettrait en place un modèle  de démocratie partielle adopté par certains régimes européens, asiatiques et latino-américains pendant les années 50 à 80, qui a démontre son inefficacité à plusieurs reprises, replongeant les pays dans des phases longues de dictature militaire. Parmi les mesures constitutionnelles non conformes aux normes démocratiques internationales et permettant une déstabilisation rapide du régime démocratique: un quart des sièges du parlement seront réservés aux militaires (mesure valable dans les parlements régionaux aussi); toute personne ayant été prisonnière politique ne pourra se présenter aux élections (ce qui élimine de nombreux représentants arrêtés entre 1990 et 2007 de la Ligue Nationale pour la Démocratie LND, qui avait remporté 392 des 492 sièges lors des élections législatives de 1990, ignorées par la junte); le Ministère de l'Intérieur restera sous contrôle militaire; toute personne ayant été mariée avec un étranger ne peut se présenter à la présidence (ce qui élimine le Prix Nobel de la Paix 1991, membre des Elders, Secrétaire Général de la LND, Aung San Suu Kyi). Il sera par ailleurs impossible de valider un référendum constitutionnel qui n'a pas été suivi par des observateurs internationaux et qui a fait l'objet de fraudes massives (cf. article Irrawady Times du 10.05.2008), lors du premier vote (officiellement approuvé à 92,4%****), fraudes qui se démultiplieront probablement lors du second vote dans les zones sinistrées.


158002 Quindi... Le Secrétaire Général des Nations Unies, Ban Ki Moon  "a fustigé la réponse d’une lenteur inacceptable face à la grave crise humanitaire au Myanmar" lors d'une conférence de presse tenue le 12 mai 2008. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) estime que "les stocks alimentaires qui ne parviennent sur le terrain ne s’élèvent qu’à 10% des besoins". Par ailleurs Ban Ki Moon a rappelé que "nous faisons [aussi] face à une épidémie de maladies infectieuses qui pourrait dépasser la crise actuelle". Finalement, le Secrétaire Général a rappelé "dans les termes les plus fermes, le gouvernement du Myanmar à donner la priorité à la vie de sa population". Javier Solana le Haut Représentant de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) de l'Union Européenne a précisé qu'il était nécessaire "d'utiliser tous les moyens" pour aider les birmans, et que "la charte de l'ONU offre quelques options si nous n'arrivons pas à résoudre les éléments qui nous empêchent de faire parvenir l'aide humanitaire"***.


Bien que le moment soit mal choisi compte tenu des engagements militaires internationaux considérables, qui ont obligé le déploiement des forces occidentales sur plusieurs théâtres d'opérations (Bosnie, Macédoine, Kosovo, Timor Oriental, Afghanistan, Philippines, Côte d'Ivoire, Irak, RDC, Ethiopie-Somalie, Liban, Pakistan, Soudan-Tchad-RCA, etc.), et que l'instant diplomatique soit complexe compte tenu des arrières pensées russes suite à l'indépendance du Kosovo, chinoises suite à la crise tibétaine, indiennes suite aux crises multiples dans sa sous-région (Afghanistan, Pakistan, Birmanie, Tibet, Sri Lanka); il est possible que ce soit justement le meilleur moment pour intervenir dans la crise birmane. Cela se fonde sur la désorganisation de la junte birmane et des infrastructures du pays suite au cyclone, sa déstabilisation politique suite aux contestations économiques, politiques et sociales encore récentes, la décrédibilisation totale de son processus de démocratisation, sa mise sur le banc des nations suite aux crises politiques et humanitaires, de possibles désertions en masse des militaires suite à la crise humanitaire (cherchant à secourir leurs familles dans les zones les plus touchées), une population au bord de l'explosion contestataire (n'ayant plus rien à perdre suite aux pertes matérielles considérables liées au passage du cyclone et aux augmentations excessives des prix des denrées alimentaires**), la bienveillance probable à l'égard des forces internationales de la population birmane (tant que celles-ci ne s'éternisent pas, et tant que cette intervention s'effectue dans le respect des traditions religieuses du pays), la distraction des Jeux Olympiques pour la principale puissance voisine, l'équilibre international délicat qui empêche un acteur particulier, notamment la Russie, la Chine, et l'Inde de se décrédibiliser totalement en s'opposant de manière abusive sur ce dossier, les premiers pas de dénonciation commune de la violence et un appel à la réconciliation nationale réalisé par tous les acteurs internationaux suite aux exactions de septembre 2007 par la junte (avec une déclaration commune de condamnation de tous les membres du Conseil de Sécurité, y compris les membres permanents), l'aide apportée par la diplomatie chinoise (et à la marge par celle des Etats membres de l'ASEAN) à l'envoyé spécial de l'ONU (Ibrahim Gambari), la nécessaire coopération entre les forces militaires asiatiques et les forces occidentales pour mener à bien cette intervention (ce qui devrait rassurer chacun des acteurs de deuxième plan). Par ailleurs, les contestations sur les prix du pétrole de 2007 se transformant en un écho lointain des contestations politiques de 1988 et 1990, et le cyclone de mai 2008, se transformeront, sans aucun doute, en mouvement contestataire courant 2008 et/ou 2009, compte tenu de l'inaction de la junte pendant le cyclone, des conditions politiques fixées dans la nouvelle constitution, et la fraude massive mise en oeuvre pour son approbation. Dans ces conditions, la déstabilisation de la Birmanie pendant une durée incertaine est assurée. Une action internationale à court terme dans des conditions relativement favorables (où la population la perçoit de manière favorable) permettra peut-être d'en éviter une, dans des circonstances plus difficiles, à moyen terme. La question se posera à nouveau lors d'une prochaine famine probable en Corée du Nord.


S'il existe des moments où le droit international se doit d'être inventé, pour servir de précédent, et permettre la mise en place d'un référant pour les juristes, diplomates, militaires, politiques, géopoliticiens, humanitaires, et historiens, alors les crises birmanes de 2007 et 2008 sont une occasion à saisir, qui ne se reproduira pas de si tôt, avec un régime honni, une population demandeuse d'aide internationale, une opposition démocratique déjà légitimée par des élections disposée à reprendre les rennes du pays, des voisins coopératifs dont deux démocraties de poids (l'Inde et la Thaïlande), et des puissances intermédiaires alliées à des distances raisonnables (Indonésie, Australie, Japon, Nouvelle Zélande). Ce genre de scénario purement humanitaire et de renversement d'un régime anti-démocratique, sans objectifs secondaires (les productions énergétiques et minérales de la Birmanie ne sont pas très significatives), pourrait cependant attirer une aide internationale des pays peu habitués à intervenir militairement, notamment ceux d'Amérique Latine, de la péninsule arabique, ou d'Asie du sud-est.


Nombre_de_dsastres_environnementaux Il est temps d'invalider les précédents du XXème siècle, ceux de la non intervention lors de crimes contre l'humanité, et notamment ceux qui sont plus complexes que les guerre génocidaires (Arménie, Allemagne, Pologne, Rwanda, Darfour), comme l'envoi des populations urbaines dans les coopératives agricoles par les Khmers Rouges au Cambodge, la Grand Bond en Avant en Chine, la famine issue de la guerre du Biafra (crise fondatrice de Médecins Sans Frontières), etc.. De même, il est temps de mettre fin aux utilisations à mauvais escient du droit d'ingérence comme en Somalie (intervention humanitaire avec des fins médiatiques qui se transforme, à l'initiative de l'armée américaine, en une chasse à l'homme qui finira par échouer) ou en Irak. La Responsabilité de Protéger ne doit pas être un "droit protégé" par ses créateurs, qui, par peur d'une nouvelle utilisation à mauvais escient, et d'une réaction négative des pays en développement qui craindraient de nouvelles ingérences occidentales, en feraient un droit inexistant. Nous ne choisissons pas les crises humanitaires, elles se présentent d'elles-mêmes et nous y réagissons en fonction de notre humanisme, avec des grilles juridiques internationales, par nature imparfaites, le droit étant évolutif. Notre responsabilité commune est de rentrer de plein pied dans le XXIème siècle avec ses crises climatiques présentes et à venir (dont la fréquence augmente, voir graphique), ses crises alimentaires et de l'eau, et le multilatéralisme devenu inévitable. Les réfugiés environnementaux birmans ne sont que les premiers d'une longue série à venir (bien qu'il ne s'agisse pas de réfugiés dus à une lente montée des eaux, ou à la désertification, il s'agit de réfugiés pour cause de catastrophe naturelle, devenues plus fréquentes suite à la crise climatique). Nous pouvons soit obliger les gouvernements à agir de manière censée et humanitaire à leur égard, soit leur faire craindre le spectre d'une intervention extérieure qui mettrait leur pouvoir en péril et les oblige à agir. Plus qu'un droit d'ingérence, il doit s'agir dans certains cas d'irresponsabilité nationale, d'un devoir d'ingérence.


Agir signifie suivre une série de politiques évolutives:

  • une diplomatie internationale unique, faisant comprendre à la junte birmane que suite aux négociations de ces dernières semaines, toutes les options nationales ont été épuisées sans réussir à enrayer, de manière significative, la crise humanitaire;
  • un système international d'assistance rapide (pour lequel l'ONU et ses agences commencent à avoir une expérience considérable) déployé en Birmanie et dans les pays voisins qui puisse répondre aux besoins humanitaires, puis de reconstruction d'habitats durables de l'ensemble des birmans affectés par le Cyclone Nargis (au moins deux millions), pendant toute la durée d'existence des camps de réfugiés;
  • à défaut d'une plus grande coopération birmane, la mise en place d'un embargo total des ressources privées de la junte (c'est à dire l'inverse des compensations américaines actuelles au régime pour coopération à une très petite échelle), avec l'arrêt des exportations d'hydrocarbures, de pierres précieuses et d'essences de bois rares; un arrêt de toutes les ventes d'armes et de matériel nucléaire civil; et un contrôle international de l'ensemble des frontières du pays (mesure rendue possible, uniquement avec la coopération de la Chine, la Thaïlande, l'Inde, le Laos et le Bangladesh, même si les résultats seront inefficaces);
  • à défaut d'une plus grande coopération birmane, l'occupation par des moyens militaires limités, et de manière temporaire, de l'aéroport de Rangoun, d'une partie des ports du sud ou du sud-ouest du pays (Akyab, Pathein, Mawlanmyine, Dawei), des zones sinistrées de l'Irrawady, pour permettre aux agences et associations humanitaires d'effectuer des importations, organiser des camps de réfugiés, et acheminer le personnel et le matériel aux zones les plus affectées (avec escorte militaire);
  • en cas de refus birman, ou d'attaque militaire birmane, même symbolique, sur du personnel militaire international, des convois humanitaires, ou des camps de réfugiés, il s'agirait d'utiliser des moyens militaires tactiques de manière mesurée, progressive, et en laissant une porte de sortie (fermeture des frontières pour les besoins non humanitaires, frappes aériennes, assistance d'alliés régionaux avec une connaissance du terrain, priver le régime de toute forme de réarmement tout en lui octroyant les moyens matériels pour sortir du pays, et obtenir refuge dans un autre pays de la zone afin d'achever le conflit au plus vite);
  • en cas d'escalade du conflit, faire participer au maximum tous les voisins de la Birmanie, y compris les puissances régionales (Chine, Inde) par le biais d'une action diplomatique et, si possible, de forces de maintien de la paix; s'appuyer sur les alliés régionaux au maximum de leurs ressources disponibles, en finançant leurs armées ou assurant le suivi logistique au besoin (notamment celui des hélicoptères et avions de transport pour les armées indiennes, thaïlandaises, indonésiennes) et, à défaut des deux premières solutions, en s'appuyant sur les résistances nationales au régime (Karen, Chins, Kachins, Mon, Shan) et les dissensions militaires internes à la junte;
  • en cas de conflit, ou de pérennisation de la zone humanitaire pour cause de non coopération de la junte militaire birmane, mise en place d'une nouvelle administration provisoire de l'ONU avec une transition lente vers une administration locale, formée par une représentation de toutes les forces ayant précédemment participé aux processus électoraux avortés, et de toutes les minorités du pays, en vue d'une préparation vers de futures élections démocratiques; tout en évitant les installations permanentes de personnel militaire étranger, ou la militarisation excessive du nouveau pouvoir provisoire;
  • en cas de conflit, agir diplomatiquement pour une intégration rapide d'un nouveau pouvoir provisoire birman dans les institutions régionales (ASEAN, BAD, APEC), permettant de rassurer ses voisins sur l'apparition d'un partenaire fiable, et établir un cercle de parrains internationaux de l'opération avec une enceinte de dialogue stable (idéalement dans un schéma 1+8; Birmanie + Etats-Unis, Chine, Inde, Russie, Australie, UE, ASEAN, ONU), assurant le suivi humanitaire de la situation, et l'accompagnement politique et militaire de la Birmanie jusqu'à sa réintégration complète dans le concert des nations.


Ne pas agir, ce n'est pas seulement condamner les centaines de milliers de birmans à court et moyen terme mais aussi les futurs réfugiés climatiques des autres pays dictatoriaux (ou pays peu respectueux de leurs minorités ethniques ou politiques). En cas de confluence de plusieurs maux dont l'assistance humanitaire insuffisante, les épidémies, de nouvelles intempéries dues à la mousson, la mauvaise gestion des ressources économiques nationales, l'incapacité des populations réfugiées à subvenir à leurs besoins, et la malnutrition / famine, les morts pourraient se compter en millions - à l'image de la famine qui avait eu lieu en Corée du Nord entre 1995 et 1998, suite à des inondations, sécheresses, et raz-de-marée exceptionnels, où les décès (deux à trois millions selon les estimations) étaient surtout occasionnés par des maladies liées à la famine.


Pétitions pour la mise en application par l'ONU de la Responsabilité de Protéger: (1) (2); Dons aux moines birmans : Avaaz.org
**Vincent Jauvert, auteur du blog Affaires Etrangères signale dans ce billet l'existence de deux études, une du centre d'études en relations internationales britannique Chatham House, et une autre du centre américain Brookings, démontrant la fréquence des soulèvements populaires suite aux catastrophes naturelles. A lire aussi ce billet sur le blog Chroniques de l'Abrincate.
*** traductions de l'auteur du blog

**** billet mis à jour le 15.05.2008

Photo de Worak sous licence Creative Commons 2.0Photo ONU d'Evan Schneider ; Carte UNOSAT