Politique - Europe

10 décembre 2008

Quindi... Géopolitique Arctique: UE, EEE, Islande, Groenland, intérêts géoéconomiques, stratégies de niche, et intégration européenne

Quindi... Géopolitique Arctique Synopsis: La perte de glace de la banquise arctique ces 35 dernières années, devenue spectaculaire au cours des étés 2000 à 2007, et représentant 1,7 millions de km2 en 2007, ainsi que l'accélération de la fonte au Groenland (300 milliards de tonnes par an) changent progressivement la géopolitique de la région arctique. Les nouveaux calculs géostratégiques des différentes puissances du cercle arctique en matière énergétique (dont les réserves d'hydrocarbures sont censées correspondre à 20% du total mondial selon l'USGS) et de transport de marchandises se multiplient. Cela se voit dans les tentatives russes d'occupation des espaces sous-marins, notamment ceux qui pourraient contenir des gisements d'hydrocarbures, et d'optimisation du Passage du Nord-Est, le développement en cours des ports et des bases militaires le long du Passage du Nord-Ouest au Canada, l'importance croissante du Conseil Arctique, et les derniers positionnements arctiques de l'UE. Dans le cadre de ces évolutions environnementales, énergétiques, et sur les nouveaux passages ouverts au commerce international, les territoires européens et nord-américains de l'Islande, la Norvège, et le Groenland pourraient jouer un rôle décisif pour le futur positionnement de l'UE dans cette région. Les problématiques financières de l'Islande, les relations entre les pays membres de l'Espace Économique Européen et ceux de l'UE, et l'autonomisation par étapes du Groenland, sont toutes des pièces d'un puzzle plus large, celui du redécoupage géopolitique et géoéconomique de la région arctique.


La stratégie de diversification économique de l'ile scandinave d'Islande, menée depuis plus de dix ans à la marge des activités plus traditionnelles (pêche, tourisme, énergie), et des échanges commerciaux au sein de l'Espace Économique Européen (EEE), se solde en 2008, à l'aube de la crise financière mondiale, par un échec à résonance mondiale, qui aura durablement entamé la crédibilité économique des dirigeants du pays. Les manifestations publiques à Reykjavik, les récriminations entre pays d'Europe du Nord, notamment le Royaume-Uni et l'Islande, et le paquet de sauvetage financier de plus de $10 milliards issu de prêts des autres pays scandinaves et du FMI, le premier en Europe de l'Ouest depuis les années 70, aura remis au gout du jour une adhésion possible de l'Islande à l'Union Européenne, lui permettant de bénéficier des protections du bloc européen, notamment financières en cas d'intégration dans la zone euro. Cette adhésion serait particulière car il s'agit non seulement d'un pays à faible population, avec un niveau de vie élevé, et une économie moderne, mais aussi d'un pays répondant déjà à un nombre considérable de conditions de pré-adhésion, de par son appartenance à l'EEE et à la zone Schengen, au même titre que la Norvège, le Liechtenstein, (et prochainement la Suisse via l'AELE si elle ne refuse pas le principe de libre circulation des travailleurs). Une éventuelle adhésion islandaise à l'UE serait donc accélérée et s'effectuerait selon toute vraisemblance au même temps que celle de la Croatie, candidate depuis 2004.


A l'inverse, la stratégie du Groenland, d'autonomisation croissante vis-à-vis du Danemark et de l'UE, cherchant à profiter d'une manne pétrolière relative, sans prise en compte des nouveaux facteurs internationaux liés au réchauffement climatique et la sécurité régionale, démontre un manque de réflexion sur les intérêts à long terme de ce territoire. Sa pleine réintégration dans l'Union Européenne, y compris sous la forme d'un Etat indépendant déclaré réserve environnementale, avec toutes les protections économiques et culturelles nécessaires pour sa population Inuit (couvrant aussi les autres populations arctiques dont les Saami en Scandinavie) est à envisager. Au delà de ces deux exemples, c'est tout le concept d'Espace Économique Européen, de même que celui des opt-outs de certains traités européens choisis par le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède, qui est à revoir. Les possibilités offertes depuis les années 90 de participer à une Europe à la carte fragilisent l'architecture géoéconomique et géopolitique européenne, elles l'empêchent même de répondre de manière groupée et significative aux multiples crises de ce début de siècle.


Géopolitique Arctique de Philippe Rekacewicz NB

La géostratégie de l'Océan Arctique (voir la superbe carte géopolitique de Philippe Rekacewicz dont une reproduction en noir et blanc se trouve à droite) a longtemps été résumée aux grands ensembles des peuples arctiques: en Europe (Conseil Saami), Inuits Athabaskan, Eyac Gwich'In, et Tlingiten Amérique du Nord (Conférence Circumpolaire InuitConseil de l'Arctique Athabaskan, Conseil International Gwich'In, Aléoutsau sud de la Mer de Béring (Association Aléoute Internationale), et les autochtones (SamoyèdesAltaïqueChukotko-Kamtchatckan) du Nord, de la Sibérie, et de l'Extrême Orient Russe (Association Russe des Peuples Autochtones). De même la théorique ouverture des Passages du Nord-Est et du Nord-Ouest qui justifiait le maintien des bases militaires dans la zone circumpolaire post-guerre froide est devenue une réalité. Ces bases s'étendent donc le long de la Mer de Beaufort (Alaska, Canada), du Passage du Nord-Ouest canadien (île Victoria et de Baffin), au Groenland, en Islande, en Norvège, de la Mer de Barents (où se concentre l'essentiel de la flotte militaire russe) et le long du Passage du Nord-est russe (Mer de Kara, Mer des Laptev). L'extension des possibilités d'extraction d'hydrocarbures et ressources minières (diamants, or, argent, cuivre, zinc, plomb) dans ces zones grâce au réchauffement climatique (nécessitant des moyens techniques supplémentaires devenus rentables), notamment en Mer de Beaufort, sur les îles de la Reine Elisabeth, l'île d'Ellesmere, en Mer de Barents, et en Mer des Laptev, et les déclaration du USGS américain sur l'existence de 20% à 25% des réserves mondiales d'hydrocarbures en zone arctique, accroissent les tensions géoéconomiques pour l'exploitation de nouveaux espaces victimes du réchauffement climatique, dont le Groenland et l'Océan Arctique. De plus, le développement de ces nouvelles ressources hydrocarbures et de nouveaux passages pour la navigation, permettront d'éviter la construction très couteuse de nouveaux pipelines en milieu arctique (TAPS, Nord Stream) pour acheminer rapidement des hydrocarbures par tankers aux Océans Pacifique et Atlantique (l'acheminement de marchandises et hydrocarbures entre l'Europe et le Japon serait réduit de 7 000km, de même qu'entre les Etats-Unis et la Chine de 8 000km, les projections de trafic arctique se situant autour de 14 millions de tonnes pour 2015, avec des eaux libres de glace entre juillet et septembre dès 2013, voire toute l'année dès 2030). C'est ainsi que les Zones Economiques Exclusives (ZEE) et l'exploitation autorisée des ressources dans un espace de 200 miles nautiques, ainsi que les accords bilatéraux, sont devenus des facteurs majeurs d'instabilité dans cette région du monde (frontière russo-norvégienne en Mer de Barents, souveraineté disputée entre le Danemark et le Canada pour l'îlot de Hans au Groenland, contrôle de la Mer de Beaufort entre les Etats-Unis et le Canada, le premier considérant qu'il s'agit d'une route maritime internationale libre de navigation, le deuxième qu'elle traverse ses eaux territoriales, construction de ports en eaux profondes à Nansivik et d'une base militaire à Resolute Bay, développement des flottes de brise-glaces). Ne bénéficiant pas d'un traité de gestion internationale du territoire, comme c'est le cas en Antarctique (Traité Antarctique de 1961, prolongé par le Protocole de Madrid de 1991 interdisant l'exploitation des ressources du continent pendant 50 ans), l'Océan Arctique fait l'objet de revendications étatiques multiples, justifiées par la Convention des Nations Unies sur les droits de la Mer (CNUDM / UNCLOS) qui permet, au delà des 200 miles nautiques, l'exploitation par un Etat des fonds marins et leur sous-sol jusqu'au rebord externe de la marge continentale (talus continental). Le plus souvent, ces revendications s'effectuent sur la base des dorsales (divergence entre plaques tectoniques): Dorsale Alpha pour le Canada et les Etats-Unis, Dorsale de Nansen-Gakkel pour le Danemark, la Norvège et la Russie, Dorsale Lomonossov - chaîne sous-marine de 2 000 km - et Dorsale Mendeleïev pour la Russie, ces deux dernières servant de base de revendication de la Russie sur l'extension de la limite de son plateau continental jusqu'au pôle nord depuis 2001 (en raison des études techniques supplémentaires demandées, la Russie lance une expédition avec deux sous-marins, qui en profitent pour planter, le 2 août 2007, un drapeau en titane inoxydable à la verticale du pôle nord, à 4261 mètres de profondeur). La multiplication des revendications récentes en Océan Arctique (mais aussi ailleurs, avec une trentaine de pays ayant déposé des dossiers), s'explique par l'obligation de dépôt d'un dossier technique et juridique auprès de l'Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM) avant le mois de mai 2009, pour pouvoir prétendre à une extension allant jusqu'à 350 miles nautiques des lignes de base, ou 100 miles nautiques de l'isobathe de 2500 mètres (ce dernier cas de figure étant celui applicable pour les dorsales de l'Océan Arctique).


L'Union Européenne a pris conscience tardivement de l'importance de sa frontière nord, dont trois de ses membres sont partie prenante (Danemark dont le territoire autonome du Groenland, Suède et Finlande) ainsi que deux membres de l'EEE (Islande, Norvège), avec la mise en place entre 1997 et 2005 de la Dimension Nordique (Coopération entre l'UE, l'EEE et la Russie pour la gestion sécuritaire et économique de la zone arctique / nord de l'Eurasie se concrétisant avec des partenariats thématiques, dont la gestion environnementale - NDEP - les problématiques de santé des populations autochtones - NDPHS - et des co-financements avec des banques de développement multilatérales, dont la BEI) et en 2008, poussée par le Parlement Européen (faisant état de ses craintes géopolitiques sur les initiatives russes en milieu polaire, et de discussions avec les parlementaires de pays arctiques - CPAR), d'un début de Stratégie Arctique de l'UE. Pour cette dernière, il s'agirait, entre autres, de renforcer la présence de l'UE au sein des instances de décision régionales, notamment le Conseil Arctique, renforcer les initiatives sécuritaires multilatérales plutôt que nationales émanant le plus récemment des grandes puissances environnantes (Russie, États-Unis, Canada), intégrer pleinement l'Arctique dans les considérations environnementales à l'échelle de l'UE (augmentation des températures arctiques au double de la vitesse moyenne mondiale, hausse du niveau des mers, réduction de l'inlandsis groenlandais, réduction rapide des espaces couverts par de la glace, le pergélisol) et dans ses positionnements internationaux (Bali, Poznan, Copenhague), ainsi que de préparer le développement et les retombées économiques émanant de la région. Même si la mise en place d'un dialogue avec les populations autochtones arctiques est prôné (un tiers des quatre millions d'habitants de la zone, et tout particulièrement les Saami en Europe et les Inuits au Groenland, dont les moyens de subsistance, notamment à travers la pêche de baleines et phoques et l'élevage de rennes, sont en danger), de même que l'objectif prioritaire de la protection et la préservation environnementale (cirse climatique, mammifères marins), il s'agit bien de développer de manière durable (limitation des impacts négatifs sur l'écosystème et des effets anthropogéniques) les flux économiques.


Conseil Arctique CPAR Islande Groenland UE



Ces flux économiques sont maritimes (ouverture de nouvelles zones de pêche au nord de la
Mer de Barents et de la Mer de Norvège, nouvelles routes de navigation entre l'Atlantique et le Pacifique, développement des croisières touristiques), terrestres (développement de la présence humaine usant de constructions bénéficiant de technologies modernes), et énergétiques (exploitation d'hydrocarbures en mer profonde, dans les Zones Economiques Exclusives - ZEE - des Etats membres de l'EEE, grâce aux nouvelles technologies, et extension des énergies renouvelables dans la région). Leur développement s'effectuant de manière durable, avec le souci de création de nouveaux cadres règlementaires, la promotion de nouvelles technologies en milieu polaire, la réduction de l'impact environnemental des transports maritimes (minimiser les pressions environnementales sur les routes existantes, réduction des temps de transport), et le partage de moyens d'exploration et exploitation d'hydrocarbures, minimisant l'impact environnemental, entre l'UE, la Norvège et la Russie, en échange d'un accès croisé aux nouvelles productions énergétiques et marines. Le cadre règlementaire sera d'une part communautaire, avec une participation active des Etats membres de l'EEE et AELE (extension du droit européen - Directive Cadre sur la Stratégie Marine de l'UE SME - aux nouvelles zones de pêche, transport de produits chimiques, surveillance maritime) et inter-régional (Dimension Nordique, extension au domaine des transports et de la logistique - NDTL), et d'autre part multilatéral (Organisation Maritime Internationale - OMI; Convention des Nations Unies sur les droits de la Mer - CNUDM / UNCLOS,- non ratifié par les Etats-Unis à ce jour; Commission de la Pêche du Nord-Est Atlantique - NEAFC; demande, en un premier temps, de statut d'observateur permanent au sein du Conseil Arctique, pour y adhérer à part entière par la suite; résolution des différends sur les ZEE en Mer de Barents entre la Norvège et la Russie, île de Hans entre le Canada et le Danemark, et l'île de Svalbard, avec des interprétations différentes du traité entre la Norvège et l'UE; et des différends sur l'exploitation des plateaux continentaux en Mer Arctique). L'objectif principal étant la pleine application des accords existants, notamment le CNUDM et l'extension de ces accords lorsque cela est nécessaire. Par ailleurs, le cadre multilatéral devant permettre de régler les revendications croisées existantes de la Russie et de la Norvège sur des pans entiers de l'Arctique, et celles à venir du Danemark et du Canada, et ce malgré la Déclaration d'Iliusat suite à la Conférence de l'Océan Arctique de mai 2008 (Danemark, Norvège, Canada, Russie, Etats-Unis, à laquelle l'UE n'était pas conviée). C'est au sein des programmes de recherche du Conseil Arctique que l'UE agit de manière significative par le biais de l'Agence européenne pour l'environnement (AEE), mais aussi du programme de recherche géospatial, Kopernikus (GMES, contribution européenne au système mondial d'observation de la terre, GEOSS) Au niveau sous-régional, l'UE participe déjà depuis l'adhésion du Danemark (1973), de la Suède et la Finlande (1995), et des Etats baltes (2004) à plusieurs cadres institutionnels lui permettant d'agir à sa frontière nord, dont le Conseil Barents Région Euro-Arctique (BEAC, réunissant l'UE, la Russie et la Norvège), le Conseil des États de la Mer Baltique (CBSS, avec 12 membres dont la Russie, la Norvège et l'Islande), le Conseil Nordique (réunissant tous les Etats scandinaves: Finlande, Suède, Norvège, Danemark, Islande, avec une représentation spécifique pour les zones autonomes danoises et finlandaises du Groenland, les îles Féroé et l'Aland). Une des considérations importantes de la Stratégie Arctique est le cadrage du transport de matériel polluant (polluants organiques persistants, éléments-trace métalliques, hydrocarbures, etc.) et de la surveillance maritime (utilisation dès 2010 du système de surveillance satellitaire Galileo), voué à se développer avec l'augmentation du nombre d'exploitations de gisements hydrocarbures, de même que les émanations de matériel en provenance des nouveaux ports et sites d'habitation, et la mise en place de stratégies de crise en cas de pollutions marines exceptionnelles.


Les calculs géostratégiques européens en arctique devront aussi être modifiés par les événements récents en Islande et au Groenland. La crise financière mondiale, générée par les subprimes, leur titrisation, et la fragilisation de l'architecture financière internationale avec la reprise de certaines grandes banques internationales, aura mis en exergue les déséquilibres de la structure financière islandaise. Cherchant à diversifier ses revenus halieutiques, énergétiques et touristiques, l'île scandinave se sera lancée dans une aventure financière avec la multiplication des opérations bancaires à distance, des financements peu couteux à haut risque (emprunts de devises avec de faibles taux d'intérêts pour investissement dans des marchés à haut revenus), permettant des taux d'intérêts nationaux élevés (et une inflation de 14% les douze mois précédent la crise), menant à la création d'une bulle financière avec la surévaluation de la couronne islandaise, et un déséquilibre de la balance des paiements (15% en 2007). La crise aura exacerbé la faible capitalisation ces dernières années des principales banques commerciales et d'investissement islandaises, Landsbanki (contrôle transmis à l'Autorité Financière Islandaise - FME), Glitnir (75% des actions rachetés par l'Etat islandais), et Kaupthing (contrôle transmis au FME), dont les pertes - 9,5 milliards de couronnes islandaises - représentaient plus de sept fois le PIB national, avec une dette extérieure estimée à $100 milliards; et les faibles réserves en devises étrangères de la Banque Centrale islandaise; mettant à l'épreuve la capacité de la Banque Centrale d'agir en tant que dernier recours des banques privées; menant en octobre 2008 à leur nationalisation en urgence (seulement cinq ans après leur privatisation); provoquant une pression excessive sur les marchés des capitaux, avec une perte quasi totale de liquidité; ainsi que sur la bourse de Reykjavik, qui a perdu 90% de sa valeur, dont l'élimination d'un tiers de la valeur du fonds de pension national; la dévalorisation de la couronne islandaise à hauteur de 80% de sa valeur précédente; des taux d'intérêts se situant au delà des 15%; et des difficultés croissantes pour les opérations d'import-export, devant être financées, pour ce qui est des besoins essentiels, par une ligne de crédit des gouvernements norvégiens et danois. La réaction brutale du gouvernement islandais refusant aux épargnants étrangers l'accès à leurs comptes, notamment les britanniques avec des comptes dans la banque-en-ligne du Groupe Landsbanki, IceSave, les allemands et luxembourgeois, aura provoqué une réaction tout aussi brutale côté britannique, avec l'utilisation de la loi anti-terroriste, permettant de geler les avoirs islandais au Royaume-Uni (le flou étant entretenu sur le gel des réserves financières de la Banque Centrale Islandaise auprès de la Banque Centrale britannique, représentant €400 milliards). Début novembre 2008, afin d'éviter la faillite du système financier islandais, les autres pays scandinaves du Conseil Nordique, auxquels s'est associé le FMI, ont mis en place un paquet de sauvetage financier de $10 milliards. Une tentative de renflouement par la Russie, à hauteur de $4 milliards n'aura finalement pas été réalisée, mais elle aura servi d'épouvantail pour le déblocage rapide de l'aide scandinave et occidentale à travers le FMI. Le plan du FMI sera accompagné d'un programme de stabilisation économique pour faire face à la contraction probable de l'économie en 2009, estimée à 10% (après une croissance annuelle moyenne de 5% ces cinq dernières années), dont la consolidation fiscale, limitant les nouvelles dépenses budgétaires, et la mise en place de nouvelles normes bancaires. Afin de stabiliser sa monnaie, le taux de change de la couronne islandaise sera désormais fixe avec l'euro (voir billet de Jean Quatremer).


La situation politique interne aura aussi évolué rapidement, avec des manifestations régulières contre le gouvernement dominé par le Parti de l'Indépendance de centre droite, à l'origine de la libéralisation financière (menée par le Premier Ministre en poste, Geir Haarde et l'ancien Premier Ministre, actuel Gouverneur de la Banque Centrale, David Oddsson), opposé à tout rapprochement avec l'UE, qui recueillait jusqu'à présent un tiers des voix aux élections législatives, au profit du Parti Social Démocrate et son Alliance Samfylking, partisans d'une intégration de l'Islande dans l'UE, partenaire gouvernemental du Parti de l'Indépendance. Les sondages récents démontrant une nette augmentation du nombre de partisans de l'intégration européenne (69%, voire 80% selon certaines estimations), et du souhait d'une participation de la couronne islandaise à l'euro (73%), cette dernière symbolisant le retour vers la stabilité financière et économique du pays, l'adhésion à l'UE symbolisant le retour en grâce au sein du système international, deux souhaits ne pouvant être remplis par une simple participation à l'EEE. Ce retournement de tendance (l'Islande souhaitant jusqu'à présent rester à l'écart d'une intégration européenne qui aurait signifié une réglementation plus importante dans son secteur halieutique) aura aussi été accompagné par le Commissaire Européenne chargée de l'élargissement, le finlandais Olli Rehn, qui envisage ouvertement une adhésion islandaise à l'UE au même temps que celle de la Croatie (candidate depuis 2004), grâce en grande partie à la convergence réalisée sur l'acquis communautaire à travers l'EEE. L'offre de sauvetage financière russe aura servi à mettre au devant de la scène l'importance géopolitique du petit Etat scandinave, que ce soit sous l'aspect géostratégique de sa participation à l'OTAN (l'alliance financière avec la Russie aurait sûrement modifié la position islandaise à l'égard de la Russie au sein de l'organisation, notamment en ce qui concerne l'adhésion de l'Ukraine ou de la Géorgie, avec un droit de véto de chaque pays membre), son positionnement à 350km au sud-ouest de la Zone de Dreki du Nord, un projet d'exploration d'hydrocarbures sur une surface de 40 000km2, très prisé par les compagnies pétrolières européennes (norvégiennes et britanniques), ou son rôle au sein du Conseil Arctique, instance de décision régionale, voué à se développer à partir de 2009, après finalisation des décisions territoriales de l'AIFM.


Le Groenland suit de son côté une stratégie différente, celle d'une autonomie grandissante vis-à-vis du Danemark mais aussi de l'UE, permettant au territoire de projeter son identité distincte. Le territoire devenu une terre Inuit à partir du XIIIème siècle et qui héberge actuellement un tiers de la population Inuit mondiale (soit 50 000 personnes, 88% de la population), fut colonisé par le Danemark à partir de 1721, son statut de colonie se transformant en Comté d'outre-mer en 1953, suite à l'autonomie de facto et aux contacts étroits entretenus avec l'Amérique du Nord pendant la seconde guerre mondiale (les Etats-Unis offriront d'acheter le Groenland au Danemark en 1946 pour $100 millions). Son retrait de la CEE en 1982 suite à référendum (entré en vigueur en 1985, après 12 années en tant que région membre, la majorité de la population ne souhaitant pas laisser aux flottes européennes le droit de pêcher dans ses eaux territoriales), et l'autonomie politique obtenue en 1978, étendue en novembre 2008 suite à un référendum ( obtenant 75,5% des voix en faveur d'une plus grande autonomie), font de ce territoire de 56000 habitants (dont la population a augmenté d'un tiers en quarante ans), la plus grande île de la planète, avec 84% de sa surface composée de glace, un quasi-Etat, dont le Chef d'Etat demeure la Reine du Danemark, Margrethe II. L'autonomie politique groenlandaise lui permet d'être membre à part entière du Conseil Nordique, bien qu'il soit représenté par le Danemark au Conseil Arctique. Son retrait de la CEE, permettant au territoire de contrôler de manière autonome sa politique de pêche et ses ressources halieutiques, a été concrétisé par le Traité du Groenland, signé en 1984, faisant du Groenland un Territoire d'Outre Mer non membres de l'UE, qui applique certains pans du droit européen, au même titre que des pays ACP (PTOM dont les Iles Féroé, certains COM français, la Nouvelle Calédonie, les îles Clipperton, les BOT britanniques, Aruba et certaines îles des Antilles Néerlandaises). Le référendum de 2008, avec une dévolution dans 32 domaines de politique territoriale, permet au Groenland de contrôler directement ses gardes-côtes, son système juridique et policier; il accorde à l'Inuit le statut de langue officielle; permet surtout un contrôle des ressources minérales et de l'attribution de licences d'exploitation (pétrole, gaz, or, diamants, rubis, uranium, zinc, plomb); et la possibilité d'engager le processus d'accession à l'indépendance. Toutefois, au même titre que le Groenland ne demande pas encore une indépendance totale du Danemark, qui finance une partie conséquente de ses services publics (dont l'éducation et les services de santé) avec un transfert annuel de €456 million (60% du PIB groenlandais), sa prise de distance vis-à-vis de l'UE correspond à une stratégie dangereuse. Ses activités économiques territoriales ne lui permettent pas, de part la faible population, d'assurer une économie très dynamique (c'est le cas pour le projet d'implantation d'une usine de traitement du bauxite par Alcoa qui nécessiterait une main d'oeuvre qualifiée conséquente non disponible localement); son écosystème en péril ne lui permet pas de développer des activités touristiques significatives, de même que pour ses activités halieutiques (qui représentent déjà 90% de ses exportations). Son objectif économique d'utilisation des ressources minières (réserves d'hydrocarbures sur la côte ouest) pour financer son économie et un niveau de vie élevé, tardera à se mettre en place (investissements significatifs nécessaires pour le forage et la production en zone arctique, coût d'exploitation rendant la production rentable à partir d'un prix du baril dépassant les $50), renforcera les risques environnementaux qui pèsent déjà sur le territoire pour cause de crise climatique mondiale, et créeront une dépendance du territoire vis-à-vis des intérêts miniers, ne lui permettant pas de contre-balancer les intérêts environnementaux avec les intérêts économiques.


Au delà des exemples islandais et groenlandais, c'est le modèle de stratégie de niche poursuivi par certains Etats européens qui semble devoir être remis en cause. Cette stratégie s'effectuant par le biais d'opt-outs / dérogations aux traités européens (Royaume-Uni, Danemark, et dans la pratique la Suède sur l'euro; le Danemark, l'Irlande, l'Autriche, la Finlande et la Suède pour la PESD, les quatre derniers y participant officiellement mais pouvant se retirer pour cause de neutralité / non-alignement; l'Irlande et le Royaume-Uni pour Schengen, et au cas par cas pour la coopération juridique et policière; le Danemark pour les affaires intérieures et la citoyenneté européenne; la Pologne et le Royaume-Uni pour la Charte des Droits Fondamentaux) ou de partenariats permettant d'éviter la règlementation européenne sur certains secteurs stratégiques comme la pêche ou le système financier (Norvège, Islande et Liechtenstein à travers l'EEE et la Suisse à travers l'AELE), tout en participant à une Europe à la carte (participation à Schengen de la Norvège, l'Islande; participation à venir de la Suisse et le Liechtenstein; participation de facto pour Monaco, Saint Marin et le Vatican; les territoires danois et norvégiens du Groenland, des îles Féroé, et de l'île de Svalbard étant exemptés) ne permet pas de répondre correctement aux crises internationales, qu'elles soient d'origine financière (politique monétaire et paradis fiscaux), économique (manque de stratégie cohérente et significative), environnementale (non prise en compte de certains territoires pourtant stratégiques comme le Groenland; non utilisation du droit européen, plus contraignant que dans de nombreux pays, en matière de préservation environnementale macro-régionale), liées à la biodiversité (gestion des zones mortes et des espèces excessivement exploitées, gestion des flottes de pêche), ou la sécurité (coopération policière, juridique, et des services de renseignement sur les réseaux terroristes internationaux; prise en charge des obligation sécuritaires mondiales par des Etats avec des moyens militaires et financiers significatifs). Les exemples récents démontrent la nécessité d'une consolidation de la gouvernance économique et financière régionale, dont la mise en commun des ressources monétaires, notamment en ce qui concerne les petits Etats qui n'ont pas les moyens de faire face seuls aux crises internationales (même des Etats avec des politiques économiques responsables semblent être dans la tourmente, comme c'est le cas pour l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie qui envisagent des dévaluations et des recours au FMI). Les mêmes facteurs se retrouvent dans la Stratégie Arctique européenne, morcelée entre l'UE, l'Islande, la Norvège, et les territoires autonomes du Groenland, des îles Féroé et de l'île de Svalbard, face à une stratégie renforcée de la part des autres grands acteurs régionaux, la Russie, les Etats-Unis et le Canada. Les stratégies d'indépendance (certains diraient des stratégies réalistes) poursuivies par certains pays européens ne permettent plus de défendre l'intérêt national, et fragilisent parfois l'architecture naissante des ensembles régionaux et du système international.


ICY Glace Arctique Quindi... L'année internationale polaire 2008-2009 met en valeur les défaillances du système international dans cette région et les nouveaux calculs géostratégiques qui se préparent. Pour ce qui est de l'Union Européenne, au delà de l'intégration accélérée de l'Islande à l'UE, la crise financière révèle un symptôme de faiblesse des États ne souhaitant pas participer, par le biais d'ensembles régionaux, à la construction d'une gouvernance mondiale. En Europe, les États de Norvège, Suisse, Liechtenstein, Andorre, Monaco, et Saint-Marin, ainsi que les territoires autonomes de l'île de Man, les îles anglo-normandes (Jersey, Guernesey, Aurigny,Sercq, Herm), les îles Féroé, et dans une moindre mesure l'Aland et Gibraltar - de même que le Groenland en Amérique du Nord - sont des territoires cohabitant à la marge de l'UE, qui peinent, à l'exception du premier, à se mettre au diapason de la mondialisation, cherchant plutôt à en bénéficier à travers une niche économique (pêche, hydrocarbures, finance, jeux d'argent, zones résidentielles défiscalisées, etc.), et refusant une part considérable de la mise aux normes internationales (commerciales, financières, fiscales, zones mortes, etc.) qui permettrait une pleine intégration dans un système prenant en compte tous les facteurs des relations internationales au XXIème siècle (crises sécuritaires, environnementales, alimentaires, économiques, financières, immobilières, etc.). Ces États se fragilisent d'eux-mêmes lorsque les risques systémiques, auxquels ils restent confrontés (la voie du protectionnisme total demeure une utopie, leurs niches économiques étant à l'inverse excessivement exposées aux aléas des crises internationales), font surface. Seuls des mécanismes pré-existants d'intégration régionale (droit communautaire, accords inter-gouvernementaux, Banque Centrale Européenne, BEI), ou des mécanismes de gestion politique rapide à une échelle significative (plan de sauvetage bancaire européen, plan de relance européen), permettent de contrer des effets systémiques mondiaux. La chance de l'Islande aura été d'être partiellement intégrée dans le système régional (au sein de l'EEE et du Conseil Nordique, flux financiers transnationaux avec le Royaume-Uni et la zone euro), très influent à l'échelle internationale (FMI), évitant ainsi le sort d'autres pays ignorés ou ne bénéficiant pas des mêmes largesses financières. La candidature éventuelle de crise à l'UE devrait néanmoins être mise en perspective dans un contexte historique. Il n'y a pas de candidature à la CEE / l'UE qui ne soit pas celle d'une crise, imminente ou historique, factuelle ou identitaire. C'était le cas dans les années 50 avec les six États fondateurs de la CECA, Euratom et la CEE, tous hantés par les conflits récurrents sur le continent européen et les causes sous-jacentes de ces conflits; de l'élargissement de 1973 avec des économies et modèles de société en crise au nord-ouest du continent; des élargissements de 1981 et 1986 cimentant la démocratie dans des États fragilisés par plusieurs décennies de dictatures post-guerre; de ceux de 2004 et 2007 crédibilisant des institutions nationales nouvelles suite à l'effondrement du modèle soviétique.


Pour ce qui est de l'Islande, ce petit État de 300 000 habitants est souvent sous-estimé par les analystes qui ne prennent pas en compte ses atouts géostratégiques. Au même titre que le Groenland, il s'agit d'une part d'une vaste réserve aquatique et énergétique d'avenir, avec un rôle prépondérant dans les crises de l'eau (voir billet) et crises climatiques (voir billet). D'autre part, en tant qu'État situé géographiquement à la marge du 70ème parallèle (N), entre la Mer de Norvège et le Détroit du Danemark, membre à part entière du Conseil Arctique (contrairement au Groenland qui délègue cette représentation, au même titre que l'ensemble de ses relations internationales, au Danemark), l'adhésion de l'Islande à l'Union Européenne renforcerait la position de cette dernière dans la gestion environnementale et économique de la zone arctique, terrible conséquence du réchauffement climatique. De plus, il faut aussi noter les risques d'enlisement des relations internationales dans cette partie du monde suite au réengagement russe à ses frontières (Caucase Sud, Europe de l'Est, Asie Centrale au sein de l'OCS), et la volonté historique des pays scandinaves de contrer toute initiative régionale russe. La Russie semble d'ailleurs dominer de mieux en mieux ses outils de soft power, avec sa proposition d'entrée dans le capital des banques islandaises, rééquilibrant son approche de hard power lors de la pose d'un drapeau sur le fond marin arctique. L'Islande prend ainsi finalement toute sa place géostratégique pour l'UE, à sa frontière nord-ouest (rôle qu'elle remplit déjà au sein de l'OTAN), miroir imparfait de la Turquie à la frontière sud-est (autre État membre de l'OTAN mais pas de l'UE).


En ce qui concerne le Groenland, l'aspect stratégique de l'environnement (représentant 10% des réserves d'eau douce de la planète, en cas de fonte continue des glaces, impact sur le niveau des mers, impact sur la biodiversité et les fonds marins d'un déversement d'eau douce significatif dans l'Atlantique Nord, impact sur la circulation thermohaline et le Gulf Stream; en cas d'exploitation minière à outrance, impact sur la biodiversité), mériterait une politique de préservation similaire à celle en application en Antarctique (moratoire sur les activités économiques, notamment minières) dont le système international ne semble se préoccuper pour le moment, et que seule l'UE serait en mesure de fournir. De même, l'aspect stratégique de la côte ouest du territoire lors de l'ouverture du Passage du Nord-Ouest, mérite réflexion sur les moyens sécuritaires et de protection environnementale dont dispose le Groenland à l'heure actuelle, qui pourraient être facilement palliés par l'UE. Les intérêts géostratégiques américains, canadiens et russes, ainsi que le gouvernement territorial groenlandais, s'orientant davantage vers l'exploitation économique et énergétique de la zone arctique, que vers la protection environnementale, il semble douteux que le Groenland puisse préserver son micro-climat en l'état. Il semblerait donc nécessaire de réorienter le statut groenlandais de Territoire d'Outre Mer (PTOM), pour en faire un territoire prioritaire de protection environnementale de l'UE - seul bloc régional capable, grâce à la communautarisation des intérêts croisés, et le rôle moteur de préservation environnementale à l'échelle mondiale, d'agir rapidement et de manière efficace, tout en respectant les intérêts des populations locales (ce statut doit d'ailleurs être renégocié d'ici 2013, avant expiration de la Décision de d'Association Outre-Mer). Ce statut spécial au sein de l'UE, prévoyant une large autonomie politique, voire une indépendance et intégration comme Etat-Nation membre à part entière, avec des droits d'association spécifiques avec les nations Inuit et Yupik en Amérique du Nord et en Russie, afin de répondre aux craintes culturelles des Inuits (le Groenland deviendrait le seul pays indépendant gouverné par des populations arctiques autochtones, dont le statut et la pérennité seraient garantis par l'UE), compenserait les pertes en termes de moins-values économiques dans les domaines miniers et halieutiques par des investissements significatifs et garantis pour le développement durable (investissements en infrastructures durables - transports intérieurs optimisés, surtout vers la côte est, habitations, énergie - développement des infrastructures et réseaux nécessaires pour la promotion culturelle, tourisme écologique, développement des services à distance, de la recherche marine et arctique, des services de surveillance marine et thermohaline, des infrastructures de défense dans le cadre de l'OTAN et de la PESD sans impact environnemental, dont la transformation de la base de Thulé, dans le Qaanaaq, vouée à devenir un des centres anti-missiles de défense de l'Amérique du Nord, etc.); le développement du système d'éducation sous forme d'inter-connexion virtuelle avec les universités européennes, bénéficiant de programmes d'échanges actifs (10 000 groenlandais de moins de 20 ans étudient déjà au Danemark); et un investissement social pertinent afin de réduire les taux élevés de suicide et d'alcoolisme, et permettre la reconversion progressive des métiers historiques. Du point de vue financier, cela comprendrait une extension de l'enveloppe budgétaire du Programme d'Action Annuel au titre du PTOM de € 25 millions annuels pour l'éducation et la formation, et €16 millions pour les ressources halieutiques (tel que prévu pour la période 2007 - 2013), en y intégrant l'enveloppe danoise et la multipliant afin de rehausser le niveau de vie groenlandais aux standards des pays nordiques. L'Union Européenne étendrait ainsi son territoire arctique de manière considérable sur tout l'Atlantique Nord, rendant sa Stratégie Arctique d'autant plus pertinente, en lui permettant d'avoir un impact significatif dans la gestion environnementale et géostratégique régionale, dont les Passages du Nord-Est et du Nord-Ouest, la réduction de la fonte de l'inlandsis groenlandais, avec une sensibilisation particulière aux problématiques des populations inuit grâce à la participation active d'un de ses Etats / Territoires membres. Le bloc régional se doit de prendre le relai de la protection environnementale lorsque le système international n'est pas en mesure de le faire.

* Liste des Régions Ultra-Périphériques (RUP) de l'UE: Iles Canaries, Açores, Madère, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion et potentiellement Bonaire, Saba et Saint-Eustache / Sint Eustatius (ex-Antilles Néerlandaises).

** Liste des Pays et Territoires Outre-Mer non membres de l'UE ou de Schengen, bien que les ressortissants aient des passeports européens (PTOM, dont les Communautés d'Outre Mer - COM - françaises et certains British Overseas Territories - BOT - répartis entre les RP et RUP): Groenland, Saint Pierre et Miquelon, Curaçao, Sint Maarten (Pays-Bas), Bermudes, Turques et Caïques, Clipperton, Iles Vierges Britanniques, Aruba, Anguilla, Montserrat, Polynésie Française, Pitcairn, Sainte Hélène, Ascencion, Tristan da Cunha, Géorgie du Sud, Iles Sandwich du Sud, Territoire Britannique de l'Océan Indien (Diego Garcia, Iles Salomon, Peros Banhos, Aldabra, Farquhar, Desroches), Territoire Antarctique Britannique (dont Graham Land, les Iles Orkney du Sud, et les Iles Shetland du Sud), Terres Australes et Antarctiques Françaises (dont Bassas da India, l'Archipel des Glorieuses, l'Ile Europa, Ile Juan da Nova, Ile Tromelin, les Iles Saint Paul et Amsterdam, l'Archipel Crozet, l'Archipel des Kerguelen, Terre Adélie, les Iles Eparses), Wallis et Futuna, Nouvelle Calédonie (d'autres anciens membres de cet ensemble ayant pris leur indépendance: Saint Kitts and Nevis, Vanuatu).

A ThierryP qui insiste depuis un moment pour un billet sur la Géopolitique Arctique (il fait suite au premier billet sur demande de Luc Mandret). Merci au Gaulois de m'avoir précédé avec un billet sur ce sujet.

Photos sous licence Creative Commons 2.0 de ezioman, STML, twinxamot, et rockcohen

05 mai 2008

Quindi... Après 11 années de gestion travailliste, la triade politique reprend le dessus au Royaume Uni

Uk_parties_3 L'élection municipale et des county councils (conseils de comtés) partielle en Angleterre et au Pays de Galle du 1er mai 2008 aura transformé la perception du rapport de force politique au Royaume-Uni. Bien qu'il ne s'agisse que d'une élection partielle (seuls 159 comtés votaient), les résultats sont probants (contrairement à la majorité des élections partielles qui permettent une lecture mitigée de leurs résultats). Ils confirment une tendance qui a démarré lors de l'élection générale (législative) de 2005, s'est développée au cours des élections municipales et de comtés en 2006 et 2007, et indiquent le passage d'une situation de majorité travailliste (35,3% lors des dernières élections générales) à une majorité naissante du parti conservateur (les élections 2008 le place 20 points au dessus de son rival travailliste à 44%, au delà des 16 points prévus par les sondages); le changement de statut confirmé des Libéraux Démocrates, qui deviennent le deuxième parti britannique (les estimations de la BBC lui attribuent 25% des voix en 2008, soit un point au dessus des travaillistes); la prise partielle de pouvoir des partis régionaux (Parti National Ecossais - SNP, Plaid Cymru, SDLP, DUP, Sinn Fein) et petits partis (les Verts, le parti d'extrême droite BNP qui a pris le relai d'UKIP, la coalition d'extrême gauche Respect). Les résultats globalisés des élections municipales et de comtés 2008 sont comme suit (voir cartes électorales détaillées plus bas):

  • sur les 8427 sièges en jeu dans les comtés, 3154 ont été remportés par les Conservateurs (Tory), 2368 par les Travaillistes (Labour), et 1805 par les Libéraux Démocrates (LibDems);
  • sur les 159 comtés, 65 ont été remportés par les Tories, 18 par Labour, 12 par les LibDems, et 64 n'ont pas de majorité absolue;
  • à Londres, sur les 25 sièges que compte l'assemblée de la ville, 11 ont été remportés par les Tories, 8 par Labour, 3 par les LibDems, 2 par les Verts (Greens), et 1 par le Parti National Britannique (BNP), d'extrême droite;
  • à Londres, le maire sortant, Ken Livingstone du Labour, perd l'élection avec 36,38% (1,029 millions de voix avec les préférences secondaires, soit 53,2% du second tour virtuel) face aux 42,48% du candidat conservateur Boris Johnson (1,169 millions de voix avec les préférences secondaires, soit 46,2% du second tour virtuel), soit 140 000 voix d'avance. Le candidat LibDem, Brian Paddick, remporte 9,63%, celle des Verts, Siân Berry, 3,15%, celui du BNP, Richard Barnbrook, 2,84%.

 

Ces résultats, les pires qu'ait réalisé le parti travailliste aux élections locales depuis 40 ans, sonnent le glas de la période de grâce relative du Premier Ministre Gordon Brown et la fin des années Blair (les élections de 1997, qui avaient porté les Travaillistes au pouvoir, avaient donné une grande majorité au parti à Londres). La défaite des Travaillistes à Londres démontre leur réelle perte de popularité sur le terrain, dans une ville qu'ils contrôlaient pourtant depuis 1981. Il en va de même pour les 331 sièges perdus dans les conseils de comté en 2008, cumulés aux 504 sièges perdus en 2007, aux 319 sièges perdus en 2006, et aux 57 parlementaires perdus à la Chambre des Communes lors des élections générales de 2005 . Alors que les élections intermédiaires des deux dernières années avaient en grande partie sanctionné la politique irakienne du gouvernement, cela n'a pas été le cas cette année. Comme la plupart des élections de 2008, sur tous les continents, l'économie revient sur le devant de la scène avec des crises à répétition, et notamment celle de la banque Northern Rock au Royaume Uni, qui a du être nationalisée suite à ses pertes considérables liées aux investissements en subprimes et ses pertes de liquidités, qui l'empêchaient de faire face aux demandes de retraits de ses clients. Gordon Brown a été obligé de promettre pendant la campagne 2008 qu'il tiendrait compte du résultat du vote, surtout après la politique de communication mal conçue qui avait mené le nouveau Premier Ministre à refuser la tenue d'élections générales quelques mois après son arrivée au pouvoir; il donne ainsi l'impression d'un chef de gouvernement qui n'est pas soutenu par les urnes (malgré le principe que les britanniques ne votent pas pour leur Premier Ministre mais pour une majorité législative). Le délai maximal autorisé avant la prochaine élection législative sera probablement utilisé pleinement par Gordon Brown (les élections générales peuvent être repoussées jusqu'au 3 juin 2010). Au niveau gestion gouvernementale, la victoire des conservateurs confirme une tendance qui est apparue depuis plus de six mois, celle qui semble indiquer que les britanniques ne font plus confiance aux travaillistes pour mieux gérer l'économie de ce pays de propriétaires. Cette tendance est liée au lien réalisé par l'électorat britannique entre l'état de l'économie actuelle et Gordon Brown, le ministre de l'économie et des finances ("Chancellor of the exchequer") pendant la décennie de gouvernements Blair (on l'accuse notamment d'avoir construit une politique de croissance basée sur un boom immobilier et du crédit). Même dans des circonscriptions acquises aux travaillistes depuis des décennies, comme les circonscriptions industrielles du Pays de Galles, les majorités ont été perdues par le parti. Au niveau national, la responsabilité de M. Brown est liée au climat de fébrilité politique crée depuis son arrivée au pouvoir avec un scandale de financement de son parti, une résignation ministérielle, une réforme du plancher des taxes (10%) qui heurte la base politique des travaillistes (5 millions de foyers parmi les plus pauvres du Royaume Uni) ainsi que les chances électorales des parlementaires travaillistes, et une guérilla parlementaire sur les périodes de détention de terroristes.

 

Ken Livingstone , le premier maire élu (et réélu en 2004) de Londres (avant 2000, la ville avait été gérée par un Conseil du Grand Londres entre 1981 et 1986 - date de son abolition - dont Ken Livingstone avait aussi été le leader) aura précisé, avant son départ, qu'il était le seul responsable de la défaite à Londres, et pourtant, sa défaite est probablement plus liée au désamour des britanniques avec les travaillistes plutôt qu'à des conditions locales qui se sont objectivement améliorées sous le mandat de "Red Ken" ("Ken le rouge", surnom donné à l'ancien maire pour son passé trotskiste): la ville bénéficie d'un système de transport épuré depuis la mise en place du péage urbain (forfait journalier pour les véhicules de £8 à £12 pour entrer dans le centre et l'ouest de la ville, vérifié par vidéosurveillance), la modernisation des Bus à impériale (qui permet un accès plus facile pour les handicapés), la mise en place d'un système de carte unique pour les transports (Oyster card), et d'un partenariat public-privé (PPP) pour l'entretien et la rénovation du métro (Metronet), système de financement imposé par le gouvernement et auquel Livingstone s'opposait (lui préférant un systèmes d'obligations publiques); le maire et le gouvernement de Tony Blair ont réussi à remporter les Jeux Olympiques de 2012 face à leurs rivaux (notamment Paris, Madrid, New York et Moscou) ; la gestion bien perçue de la crise sécuritaire suite aux attentats du 7 juillet 2005; la finalisation des travaux de construction d'un hôtel de ville moderne pour la ville; et la réduction du taux de criminalité de la ville sous les deux mandats Travaillistes. Pourtant, le résultat électoral de Londres éclabousse aussi Gordon Brown, malgré le climat de tension existant entre les "Nouveaux Travaillistes" (dont Gordon Brown et Tony Blair) et les travaillistes historiques, dont Ken Livingstone, qui en était même arrivé à démissionner brièvement du parti travailliste avant son élection à la Mairie de Londres en 2000.

 

1_quindi_uk_election_200620082_quindi_uk_election_20062008_2 31_quindi_uk_election_20062008_2 Les gains électoraux des conservateurs auront été impressionnants, notamment dans le nord de l'Angleterre, à la frontière avec l'Ecosse, où le parti travailliste, ou à défaut les LibDems, remportent généralement les scrutins. La capacité de David Cameron, le chef de l'opposition conservatrice qui a repris les rennes du parti en 2005, ainsi que celle de George Osborne, le ministre de l'économie du Shadow Cabinet, à capitaliser sur la nouvelle gestion conservatrice, déterminera probablement l'issue de l'élection générale (législative) de 2010. Les Tories avaient perdu une partie de leur crédibilité en matière économique, sous le mandat de John Major, quand la Livre Sterling avait du quitter le Système Monétaire Européen (SME, devenu MCE) suite à la vague de spéculation de septembre 1992 ("Black Wednesday"). De même que Gordon Brown, en tant que Ministre de l'Economie de Tony Blair, avait suivi les grands équilibres de politique économique de son prédécesseur, George Osborne prône le suivi et l'amélioration des politiques de Gordon Brown, notamment en matière d'indépendance de la Banque d'Angleterre (première réforme de Gordon Brown), qu'il souhaite améliorer (plus de responsabilités pour le sauvetage des institutions financières privées, conditions plus fermes en termes de ratios de capitalisation des banques privées permettant d'éviter un nouveau boom immobilier, pas d'indexation des prix de l'immobilier et du panier de la ménagère pour fixer les taux d'intérêts, contrairement aux recommandations du FMI), et fiscalité / investissements publics responsables (en augmentant les dépenses publiques de 2,1% par rapport à une croissance annuelle estimée à 2,5%, repoussant les réductions de ponction fiscale sur les particuliers, y compris l'élimination des droits de succession, à plus tard, et envisageant une réduction de l'impôt sur les sociétés de 28% à 25%). Premier mandat exécutif du parti conservateur depuis sa défaite de 1997, la nouvelle gestion de la mairie de Londres sera analysée de près par les électeurs britanniques d'ici 2010. La préparation des Jeux Olympiques de 2012, dont l'organisation est généralement minée par des gestions immobilières, économiques, sportives et politiques locales, sera un enjeu de taille pour les élections générales de 2010. Pourtant les gaffes politiques de Boris Johnson, parlementaire britannique depuis 2001, ancien journaliste, ne rendront pas cette tâche simple (accusé de liaisons extra-conjugales, il avait lancé des campagnes contre les mariages homosexuels, la ville de Liverpool, l'alimentation équilibrée à l'école, et s'était vanté d'avoir volé une boite de cigares de la maison pillée de Tarek Aziz lors d'une visite en Irak). Cependant, les victoires de Boris Johnson à Londres, et de David Cameron au niveau national, rassurent les Conservateurs, en démontrant que des personnages publics issus de la haute société britannique, avec une éducation dans les écoles classiques (ils ont étudié ensemble à Oxford), peuvent à nouveau devenir populaires.

 

Le mouvement de balancier qui se sera opéré entre les Travaillistes et Conservateurs n'aura affecté les LibDems qu'à la marge: les estimations de la BBC lui attribuent 25% des voix en 2008, soit un point au dessus des travaillistes; elles lui accordaient 27% des voix lors des élections de comtés de 2007 (un point en dessous des travaillistes) et des élections de comtés de 2006 (avec un point au dessus des travaillistes, bien que les estimations du Sunday Times plaçaient les LibDems à 25%, un point en dessous des travaillistes), et 22,1% lors des élections générales de 2005. Sur la longue durée, les intentions de vote stagnent entre 15% et 25% dans les sondages (voir graphique). Ces résultats démontrent la résistance de la base électorale des LibDems au niveau national, se situant probablement autour de 12% de l'électorat (sondages les plus faibles courant 2007, lors des changements de direction du parti); le fort ancrage local du parti, surtout dans le nord et le sud-ouest de l'Angleterre, en Ecosse, et au Pays de Galles (toutes des régions défavorisées du pays, voir carte des élections 2005), bien que le mode de scrutin limite son nombre de conseillers; mais aussi son incapacité, jusqu'à présent, pour dépasser de manière durable ses concurrents et devenir une véritable option de rechange à l'échelle nationale. Plus préoccupant, les élections pour le Parlement d'Ecosse en 2007 (voir carte), ainsi que les élections de comté de 2008 (voir carte), montrent une progression des partis régionalistes (SNP, Plaid Cymru) qui fait basculer des comtés aux mains de ces partis (Ecosse), ou empêchent la mise en place d'une majorité (Pays de Galles); dans les deux cas, cela diminue la visibilité des LibDems par leur gestion locale, une des principales forces de leurs années d'opposition, et cela les cantonne à la gestion de régions avec peu de perspectives économiques. Au niveau des élections de comté de 2008, les gains nets de comtés et de sièges sont limités (1 comté supplémentaire passe sous son contrôle, amenant le total des comtés LibDems à 12 sur les 159 en jeu; 34 sièges supplémentaires de conseillers de comtés ont été remportés, amenant le total de sièges LibDems à 1805 sur 8427 en jeu, un score somme toute limité par rapport aux gains importants des conservateurs), en 2007 les pertes avaient été importantes (perte de 4 comtés et de 246 sièges, représentant la moitié des pertes des Travaillistes), et en 2006 les gains nets étaient similaires à 2008 (1 comté supplémentaire remporté, 2 sièges supplémentaires remportés sur les 4418 en jeu). La relative stagnation des voix lors des élections de comtés (25% en 2008, 27% en 2007, 27% en 2006) alors même que le gouvernement travailliste est sanctionné par l'électorat pour sa gestion de la guerre en Irak, de l'économie (crises financière, crise immobilière, augmentation des impôts, gestion des fichiers informatiques, gestion du programme économique au Parlement), l'usure du pouvoir, et le refus de se représenter devant les urnes (scrutin législatif optionnel); que les Conservateurs bénéficient d'un bond spectaculaire dans les intentions de vote depuis 2007; n'est pas rassurante. A Londres en 2008, les LibDems perdent deux des cinq sièges qu'ils contrôlaient dans l'assemblée municipale sortante et ne remportent que 9,6% des voix, soit moins du tiers de leur concurrent le plus proche, les Parti Travailliste.

 

Les changements de leadership en 2007 n'ont pas produit les mêmes résultats pour les Conservateurs que pour les LibDems, bien que l'élection de Nick Clegg en décembre 2007 soit encore trop récente pour impacter réellement la politique nationale (David Cameron est à la tête des Tories depuis décembre 2005). Si on prend un grand angle pour analyser les positions nationales des LibDems, force est de constater que leurs positions programmatiques sur l'Europe (fédéralistes, membres de l'ADLE), la politique étrangère (multilatéralistes, retrait d'Irak), la gestion économique (réduction du taux d'imposition sur les revenus de 4% et neutralité fiscale pour le reste), et l'environnement (réductions supplémentaires des GES, taxe supplémentaire sur les pollueurs) ne rencontrent pas encore les faveurs du tiers de l'électorat britannique, nécessaire pour gagner une élection nationale. Depuis le repositionnement du New Labour, reprenant certaines des politiques économiques démarrées sous l'ère Thatcher, il est intéressant de voir que les LibDems sont maintenant positionnés légèrement plus à gauche que les Travaillistes grâce à une politique social-libérale. Par contre ces positions rencontrent des succès importants dans des "zones périphériques du pays" (que ce soit économiquement, ou géographiquement); ainsi les LibDems gèrent directement ou en partenariat plusieurs zones (comtés et villes) très visibles comme Lancashire, Cornwall, Devon, Somerset, Highland, Aberdeenshire, la région de NorfolkHull, et les villes de Liverpool, Sheffield, Edimbourg (en partenariat avec le SNP, ainsi que plusieurs comtés du sud de la ville dont East Lothian), Newcastle, Northampton, Cambridge, St Albans et Watford. L'espoir des LibDems est donc d'utiliser leurs représentations locales, pour créer une force alternative en cas d'échec des conservateurs à Londres. La comparaison entre un mauvais bilan londonien de Boris Johnson, et une gestion responsable par les LibDems dans des villes d'envergure comme Edimbourg (depuis 2007) et Newcastle (depuis 2004) pourrait changer le rapport de forces en 2010. Dans ce cas de figure, un regard plus attentif des britanniques sur le programme économique des LibDems pourrait faire pencher la balance en leur faveur, de même que leur politique étrangère plus raisonnable (surtout en ce qui concerne le rapatriement des troupes britanniques en Irak). Par contre, la politique européenne du parti pourrait faire fuir de nombreux électeurs (majoritairement eurosceptiques).

 

Comme cela s'était vu lors des élections à l'Assemblée d'Irlande du Nord (1998, 2003, et 2007), ce sont les partis régionaux qui prennent progressivement le dessus au Pays de Galles (2003, 2007), mais surtout en Ecosse (2003, 2007). Les deux partis régionalistes, le gallois Plaid Cymru, et l'écossais SNP, sont socio-démocrates, membres de l'Alliance Libre Européenne (ALE) au Parlement Européen (Groupe Verts - ALE), et prônent ouvertement l'indépendance galloise et écossaise. L'arrivée du SNP à la tête du parlement écossais en 2007, et le gouvernement de coalition entre Plaid Cymru et les Travaillistes au Pays de Galles, créen un beseoin de réévaluation de la politique nationale britannique, qui a dorénavant deux niveaux bien distincts entre, d'une part, les gouvernements régionaux et locaux auxquels participent activement les partis régionaux (SNP, Plaid Cymru, DUP, Sinn Fein, SDLP) et, d'autre part, le gouvernement national, où seuls les trois principaux partis jouent un rôle significatif.  Le parti pour l'Indépendance du Royaume Uni (UKIP) dont la plateforme électorale est la sortie du pays de l'UE, quatrième parti national en nombre de militants, est en perte de vitesse au niveau local (il n'a remporté aucun siège à Londres avec seulement 0,9% des voix, par rapport au score élevé de 6% en 2004 et au score de 2,2% à l'élection législative de 2005), bien qu'il pourrait à nouveau réaliser un score important au Parlement Européen (en 2004 il avait remporté 12 sièges avec 16,1% voix, devant les LibDems europhiles avec 14,9%, et 12 sièges aussi). Par contre le Parti National Britannique (BNP), parti d'extrême droite, pourrait émerger (n'ayant réalisé qu'un faible score aux législatives de 2005 avec 0,7%, il augmente progressivement par rapport aux scores insignifiants des législatives précédentes le plaçant à 0,1% - 0,2%), il vient d'obtenir un siège à l'assemblé de Londres (bien qu'il n'ait pas progressé en pourcentage électoral - il avait obtenu 3% des voix à Londres en 2004 et obtient, 2,85% en 2008 - son nombre d'électeurs à Londres augmente de 11 000), et détient déjà une centaine de conseillers dans les instances locales. Finalement, un autre parti grignote des sièges locaux, ainsi que des sièges au Parlement Européen progressivement: les Verts (Green Party of England and Wales) ont deux députés européens (6,3% des voix) et 116 conseillers locaux (depuis le 1er mai 2008) dont deux à l'assemblé de Londres (sur les 25 conseillers).

 

2428310022_6e083e04aeLa Mairie de Londres qui gère la plus grande ville d'Europe avec 7,5 millions d'habitants (l'aire urbaine totale "commuter belt" est de 14 millions d'habitants) et un budget de £11 milliards a été le principal terrain de bataille de cette élection. Les principaux enjeux programmatiques de l'élection: la politique des transports, la sécurité, la construction de logements, l'environnement, et la gestion des futurs Jeux Olympiques. Les propositions de Boris Johnson auront emporté l'adhésion des londoniens, bien que celles-ci dépassent de loin les prérogatives limitées du Maire (qui gère, avant tout, les systèmes de transports de la ville; les autres attributions étant de la responsabilité du gouvernement central ou des arrondissements). Celles-ci se sont concentrées sur la sécurité (avec la mise en place de scanners mobiles), le logement (lancement de la construction de 50 000 logements), le transport (refus de l'extension de la taxe de £8 à £12 pour rentrer au centre ville à l'ouest résidentiel, traditionnellement de droite, et amélioration du réseau des bus à impériale avec la possibilité de monter et descendre à l'arrière du bus), et l'environnement (extension des pistes cyclables et des parcs) . Le programme de Ken Livingstone détaillait une extension du système de transport ferroviaire à l'est de la ville (Crossrail), des investissements d'entretien et rénovation dans le métro et les bus londoniens; des tarifs privilégiés de transport pour les handicapés, les seniors, et les plus jeunes; un tarif supplémentaire en cas d'encombrements pour les véhicules les plus polluants, dont les 4x4 (en exemptant les moins polluants) - les investissements de ces dernières années n'ayant pas suffi pour décongestionner la ville; l'augmentation progressive du nombre de policiers de proximité (très peu mis en avant pendant la campagne, ce qui a été exploité par ses concurrents); l'augmentation des constructions de logements à loyer abordable (la ville étant devenue une des plus chères du monde); et l'augmentation du nombre de pistes cyclables. Brian Paddick, le candidat LibDem, est un ancien Commissaire de Police, éduqué grâce aux bourses de police à Warwick (MBA) et Cambridge (Criminologie), l'homosexuel le plus visible des forces de police de par son rang. Il était le principal candidat issu de la société civile (Ken Livingstone est un politicien de carrière et Boris Johnson est un ancien journaliste devenu parlementaire). Son programme politique, était centré sur la lutte anti-criminalité (il promettait de réduire de 50% le taux de criminalité de la capitale), l'environnement (en plantant des milliers d'arbres, diminuant les embouteillages, et améliorant le recyclage), le transport (augmentation de la capacité des lignes de métro et de bus pour mieux prolonger le réseau du métro à la périphérie de la ville; mise en place de concessions privées pour la gestion des transports publics; création d'un système de tramway entre le nord et le sud de la ville; amélioration des possibilités de location de vélos et de voitures), le logement (utilisation des logements vacants et lutte contre les problèmes du vagabondage), et limitation des dépenses de l'hôtel de ville.

 

Quindi... Malgré des résultats clairs, il est nécessaire de relativiser les enseignements des élections partielles de 2008. Tout d'abord, le taux de participation était relativement bas par rapport aux autres scrutins, avec 35%, bien qu'il s'agisse d'un taux habituel pour des élections locales au Royaume Uni. Ensuite, les préoccupations locales peuvent parfois prendre le dessus sur les sujets nationaux; notamment en ce qui concerne la politique du gouvernement lors des quelques mois de gouvernement Brown. Finalement, les résultats des travaillistes lors des élections partielles de 2004 étaient aussi mauvais, mais cela ne leur a pas empêché de remporter les élections générales de 2005. Cependant, la tendance est préoccupante pour les travaillistes, qui menaient par 22 points dans les sondages juste avant l'élection générale de 2005, avant d'être menés à leur tour en 2008 par 20 points; ainsi que pour les Libéraux Démocrates qui ne semblent pas capables de dépasser, lors des élections nationales, la chape de plomb des 20%-25%, et seraient réduits à un rôle de figuration dans le cadre d'alternances décennales. Toutefois, cette analyse doit être relativisée, la gestion très visible de Londres par un personnage haut en couleurs comme Boris Johnson pourrait limiter l'avance des conservateurs lors de futures élections, suffisamment pour permettre au LibDems de consolider leur deuxième place à l'échelle nationale, et non plus seulement locale, et devenir le premier parti d'opposition. De plus, les gains électoraux des conservateurs démontrent surtout leur capacité à capitaliser sur les erreurs de communication de Gordon Brown, mais leurs propres propositions n'ont pas encore remporté une adhésion forte (à l'inverse de l'Italie lors de ses élections législatives, provinciales, et municipales récentes, voir billet 1, 2) auprès de l'électorat britannique. Ainsi, en cas de désaffection électorale, les bénéficiaires pourraient être les LibDems. Un autre scénario imaginable pour les LibDems (voir billet) serait le passage à un tripartisme réel, où aucun parti n'obtiendrait une majorité et une coalition se formerait entre les LibDems et un des deux grands partis nationaux. Bref, tous les scénarii d'alliances sont dorénavant possibles, y compris un rôle plus important des partis régionaux (à l'image de l'Espagne ou de l'Italie) en cas d'équilibre des trois grands partis nationaux au Parlement.

 

Un aspect particulier du système municipal britannique pourrait expliquer la faible participation et la nature excentrique de certains candidats municipaux: il existe seulement 13 maires élus au Royaume-Uni (sans compter les maires d'arrondissement / boroughs, ou de provinces / shires), les autres villes sont gérées par des conseils inter-municipaux, des conseils de comtés ou d'autres formules locales spécifiques. Sur les 13 villes, seule Londres est une municipalité d'envergure. Le pouvoir limité accordé à ces municipalités (en matière de transport et de mise en place de complémentarités et réseaux entre plusieurs comtés - si un accord est trouvé; pour le reste, leur pouvoir est surtout symbolique), notamment leur manque de pouvoir en matière budgétaire locale, de santé, ou de police (hormis la police municipale), explique le manque d'enthousiasme que peuvent provoquer les campagnes électorales municipales. Un cercle vicieux se crée lorsque l'élection de figures excentriques comme Ken Livingstone ou Boris Johnson effraie le pouvoir central et limite toute dévolution de pouvoir supplémentaire vers les mairies. Il devient donc difficile d'extrapoler les résultats d'une élection municipale britannique sur de potentiels résultats nationaux.

 

L'échec électoral de Gordon Brown en 2008 ne sera pas forcément rédhibitoire pour la suite. Bien qu'il se soit publiquement excusé, deux jours après les élections à la télévision, auprès des conseillers locaux Travaillistes qui ont perdu leurs sièges, en expliquant que les manquements du gouvernement sur la politique économique allaient être corrigés, son expérience politique en matière de gestion globale nationale demeure limitée (10 mois à la tête du gouvernement) et pourrait donc s'améliorer. Reconnu pour son goût du détail et des analyses économiques, il apprend lentement à mieux communiquer, démontrer une plus grande compétence en matière de politique étrangère et européenne, et gérer ses parlementaires et ministres. Il est dès lors surprenant de voir les gaffes gouvernementales concerner avant tout le secteur économique, que Gordon Brown a contrôlé pendant 10 ans, et de voir l'économie devenir son Talon d'Achille. Toutefois, il est peu probable que ces défaillances de début de mandat continuent pendant les deux prochaines années. De plus, il n'existe pas de challenger important chez les Travaillistes pour concurrencer Gordon Brown (les autres candidats sont trop âgés, trop jeunes, ou au gouvernement et partagent une part de responsabilité). Le parallèle qui s'établit d'ailleurs le plus à l'heure actuelle, chez les analystes politiques britanniques, est celui de John Major, qui après onze années et demie de pouvoir thatchérien, avait participé à une révolte des parlementaires conservateurs en 1990 pour remplacer la Dame de fer. Il avait par la suite réussi à gagner les élections législatives de 1992 et gouverner, en tout, pendant six années et demie. Cependant, Gordon Brown est un figure politique d'une tout autre envergure que John Major (bien qu'ils soient tous deux très peu charismatiques). D'abord parce qu'il a personnellement mis en place, avec Tony Blair, le repositionnement du parti au centre de l'échiquier politique, lui permettant de formuler des politique consensuelles sans remise en cause interne à court terme. Ensuite parce qu'il connait parfaitement les rouages du pouvoir et les défaillances des Travaillistes au pouvoir - son interview au lendemain des élections 2008 l'aura démontré. Enfin parce qu'il pourrait rapidement mieux s'entourer et créer une impression de compétence en agissant sur l'international et la communication. Au niveau international et européen, il devrait mettre en avant son agenda multilatéraliste (ses propositions -vidéo- pour les réformes de l'ONU et des ses actions en matière d'éducation et de santé, d'aide humanitaire et de stabilisation; réformes de l'OTAN pour ses efforts de maintien de la paix et de reconstruction; et les réformes du FMI et de la Banque Mondiale pour alerter plus tôt sur les risques systémiques de l'économie mondiale; ainsi que ses condamnations à répétition des actions de Robert Mugabe au Zimbabwe; et ses propositions pour que les Etats-Unis deviennent un investisseur en éducation à l'échelle internationale, semblent aller dans ce sens), terrain abandonné à Tony Blair pendant trop longtemps, et pas encore pleinement assimilé par Gordon Brown (Tony Blair pourrait d'ailleurs assister son ancien numéro deux, afin d'augmenter l'influence du Royaume Uni dans les institutions internationales, et s'assurer un avenir à la tête d'une de ces organisations), malgré son jeune et efficace Ministre des Affaires Etrangères, David Miliband. En termes de communication, les gestions réussies du New Labour au pouvoir ne sont pas suffisamment mises en avant (la réforme du système de santé, la réforme du système éducatif, la croissance économique globale sur la période, les investissements lourds en infrastructures, la réforme institutionnelle, les liens avec l'UE), ces sujets ayant été éclipsés lors des élections locales des trois dernières années (au profit de sujets internationaux comme la Guerre en Irak et la crise économique mondiale). Gordon Brown pourrait ainsi éviter l'erreur d'Al Gore aux présidentielles américaines de 2000, en se distançant volontairement du bilan pourtant positif de Bill Clinton.

 

Le climat politique britannique des deux prochaines années devrait donc favoriser une lutte équilibrée entre les trois grands partis, dont les trois leaders, Gordon Brown, David Cameron, et Nick Clegg, ne se sont jamais affrontés en tant que chefs de parti (les trois chefs de partis aux élections 2005 étaient Tony Blair, Michael Howard, et Charles Kennedy), fomentant probablement une élections législative passionnante en 2010.

 

A lire, le billet de FredLN sur France Démocrate sur lélection des comtés 2008, les LibDems, et les propos de Jean Pierre Rafarin.

Photos de Lewis Hamdreamersous licence Creative Commons 2.0 (pas d'utilisation commerciale) représentant tous les candidats à la Marie de Londres lors de l'élection municipale 2008; de gauche à droite Linsay German (Left List), Sîan Berry (Green), Boris Johnson (Conservatives), Ken Livingstone (le maire en poste, du Labour), Brian Paddick (LibDems).

18 avril 2008

Quindi... Le Monténégro poursuit sa course pour intégrer l'Union Européenne

1409946496_d736e6936b L'élection présidentielle au Monténégro du 6 avril 2008, la première depuis l'indépendance de cette ex-république yougoslave de 680 000 habitants en mai 2006, a confirmé, dès le premier tour, la réélection du candidat socialiste, Filip Vujanovic (du Parti Démocratique des Socialistes DPS) qui a obtenu 52,3% des voix. Sa candidature, et l'alliance avec le Premier Ministre Milo Djukanovic, qui avait accédé au poste en 1991 à 29 ans (et revient pour la cinquième fois après une vacance de 17 mois pour s'occuper de ses affaires personnelles, et d'une accusation de collusion avec la mafia des Pouilles formulée par la justice italienne qui vient d'abandonner les charges), favorisaient une intégration rapide du pays dans l'Union Européenne, qui a déjà signé un accord de stabilisation et d'association (ASA) en octobre 2007 (lors de l'institutionnalisation de la nouvelle constitution), afin de consolider les acquis récents en matière de stabilité sécuritaire et croissance économiques et éviter une reprise des rivalités ethniques. Bien que la fonction présidentielle soit avant tout celle d'une représentation extérieure du pays, cela confirme la satisfaction globale des monténégrins sur les orientations géopolitiques et géoéconomiques engagées par leur pays depuis sa séparation de la fédération de Serbie et du Monténégro.

 

L’indépendance du Monténégro en mai 2006 était l’avant dernier pallier de la décomposition de l’ex-Yougoslavie (voir billet) ; elle mettait fin à l’Etat chimérique de la Communauté d'Etats Serbie et Monténégro crée en 2003 (avec une clause de sortie qui pouvait s’exercer trois ans après la création de l’Etat, que le Monténégro a donc utilisé en toute légalité internationale) sur les ruines de la Yougoslavie avec l’appui insistant de l’UE, en échange d’une voie rapide pour l’adhésion à l’Union, sous réserve d’une pleine coopération avec le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPY).  Le blocage du processus d’adhésion à l’UE pour la Serbie décrété en mai 2006 pour cause de non coopération avec le TPY n’a cependant pas affecté le Monténégro qui a pu poursuivre son chemin.

 

Cette indépendance, bien qu’elle n’ait pas été contestée avec véhémence par la Serbie, grâce aux efforts déployés par Javier Solana, le Haut Représentant pour la Politique Extérieure (PESC) de l’UE, était tout de même le fruit d’un vote serré (50% de participation minimale - 86,5% ayant voté - et un résultat supérieur à 55% pour être validé, le résultat final était de 55,53%). Elle contribuait, malgré la fragmentation supplémentaire, à stabiliser la sous-région des Balkans de l’ouest grâce à la politique d’association et d’adhésion dans l’UE, souhaitée, contrairement à la Serbie, par la majorité des monténégrins (y compris ses minorités serbe, albanaise, croate et bosniaque). Les efforts déployés par le Président Serbe, Boris Tadic, à l’inverse de son Premier Ministre Vojislav Kostunica qui faisait la moue, pour réduire la fracture, en visitant le Monténégro post-indépendance, ont facilité la transition pacifique. Cette entente entre les principaux dirigeants serbes et monténégrins s'explique aussi par leur historique commun de résistance face aux actions guerrières de Slobodan Milosevic, malgré leur appartenance, pour certains d'entre eux, au même parti que le défunt leader serbe. Cependant les nationalistes serbes, les principaux médias du pays, ainsi que les éléments "unionistes" du Monténégro (ethniquement serbes votant pour le Parti Populaire Socialiste de Predrag Bulatovic) avaient, à plusieurs reprises, laissé entendre leur opposition à l’entrée du Monténégro dans le giron de l’UE au détriment d’une union avec la Serbie, et ce, malgré les promesses réalisées à l’UE par toutes les parties (participation et respect du résultat), y compris la Serbie, de respecter le résultat du référendum. A l’image de ce qui s’est passé pour le Kosovo en 2008, le cafouillage au plus haut niveau de l’Etat serbe, lors de la prise d’indépendance  du Monténégro en 2006, démontrait le manque de préparation pour cette éventualité (pourtant probable) et le manque de compréhension, à l'époque, du nouvel environnement international post-Milosevic de l’équipe dirigeante. Les monténégrins d’origine serbe se  sont récemment fait entendre, après la reconnaissance par 38 pays de l’indépendance du Kosovo (voir billet), sur la possibilité d’unir tous les morceaux de territoires qui seraient majoritairement peuplés de serbes (Serbie, République Serbe de Bosnie, territoires Leposavic, Zveçan, Zubin Potok et Strpce du Kosovo, territoires serbes au Monténégro) afin de compenser la création de l’Etat kosovar par une Fédération Serbe. Tous ce mouvements internes au « monde serbe » confirment d’une certaine façon la crainte de voir une radicalisation de la politique serbe, s’éloignant ainsi de la possibilité d’un nouvel équilibre régional au sein de l’UE, crainte renforcée par la remise en jeu du mandat du Premier Ministre Serbe nationaliste, Vojislav Kostunica, lors d’élections devant se tenir en mai 2008.

 

Du point de vue géographique, l’indépendance du Monténégro signifiait une plus grande cohérence de gestion de certains territoires, comme la Péninsule de Prevlaka (à la frontière entre le Monténégro et la Croatie, qui faisait l’objet de disputes entre la Serbie et la Croatie vieilles de 15 ans pour cause de proximité de bases militaires et navales), le nouvel Etat étant plus neutre envers les populations de ses deux voisins compte tenu de sa composition multiethnique (à l’inverse de la Serbie et de la Croatie qui favorisent ouvertement leurs populations majoritaires, bien qu'ils soient signataires des convenions du Conseil de l'Europe sur le respect des minorités). Ce genre d’apaisement a permis au cours des deux dernières années la mise en place de relations stables entre le Monténégro et tous ses voisins de la région, notamment la Slovénie (membre de l’UE), la Croatie (candidate pour l’adhésion à l’UE et nouveau membre de l’OTAN), le Kosovo (sous protection de l’OTAN et l’UE), la Macédoine (candidate pour l’adhésion à l’UE et à l’OTAN, qui dépend exclusivement de son différend avec la Grèce) et l’Albanie (membre de l’OTAN, futur candidat à l’UE), tous satisfaits de voir le projet de "Grande Serbie" disparaître au fur et à mesure. Ces relations stables permettent au Monténégro, malgré son indépendance récente, de se retrouver à la tête des pays candidats à l’UE et l’OTAN (voir billet), à l’inverse du Kosovo qui devra attendre des années ou des décennies (à l’image de la situation d’équilibre instable dans laquelle se trouvent la Géorgie et l’Ukraine). Par contre, le petit Etat rencontre toujours une opposition de la part de certains Etats de l’UE, comme l’Italie et l’Espagne, qui craignent que sa petite taille le rende non-viable, qu’il devienne une proie du crime organisé comme l’Albanie, ou qu’il serve de précédent pour la dissolution du modèle fédéral (souhaité par les régions catalane, basque et padane) bien que ces craintes soient tempérées par les bonnes relations de voisinage du nouvel Etat.

 

Montngro_3La division de l'opposition lors du récent scrutin présidentiel est de bon augure pour le pays car un seul parti représentait clairement des intérêts ethniques. Bien qu'il soit arrivé deuxième, le Mouvement de la Liste Serbe (SL, une fédération de sept partis politiques et mouvements pro-serbes) d'Andrija Mandic, n'a récolté que 19,3% des voix alors que le pays compte une part de population s'identifiant en tant qu'ethniquement serbe, de 30%. La Liste Serbe prônait l'obtention de la nationalité serbe pour les serbes du Monténégro, la promotion de la langue serbe (plutôt que le dialecte monténégrin), et la protection de l'église orthodoxe serbe du Monténégro. Ainsi, la plateforme pro-européenne de l'équipe gouvernementale de Filip Vujanovic et Milo Djukanovic correspond bien à un choix géostratégique de la population (allant bien au delà des 40% de la population se définissant comme ethniquement monténégrine). Cependant, cette coalition, bien que victorieuse, est à la merci de chocs extérieurs comme l'indépendance du Kosovo. Les monténégrins albanophones (7% de la population), qui avaient permis l'indépendance du Monténégro, souhaitent une reconnaissance rapide du Kosovo, à l'inverse des serbes du Monténégro.

 

Les questions économiques et monétaires ne peuvent pas être dissociées de ce scrutin particulier car il s'agissait avant tout de valider les options, dont certaines ont des conséquences sociales dures, pour une pré-adhésion dans l'UE. Les investissements conséquents réalisés dans le pays depuis 2003 par les pays membres de l'UE (mais aussi la Russie et l'Ukraine), surtout dans le secteur du tourisme, ont permis un niveau de croissance exceptionnel (6,5% en 2006 et 6% en 2007), la diminution du chômage (14,7% en 2007 par rapport à 34% en 2006) et l'augmentation de la valeur des biens immobiliers; mais l'augmentation des prix des loyers et des biens importés (le taux de couverture des importations par les exportations étant de 34% entre mai 2006 et mai 2007), le retournement de la conjoncture économique mondiale, ainsi que l'utilisation de l'euro comme monnaie courante, pourraient compliquer l'avenir économique du pays (bien que le Monténégro soit devenu membre du FMI et de la Banque Mondiale en 2007). La dépendance de l'industrie agro-alimentaire monténégrine envers les consommations serbes pourrait aussi devenir problématique (ainsi que son adaptation progressive à la PAC). Avec la question récurrente de la corruption, qui représentait l'essentiel de la plateforme électorale du troisième candidat, Nebojsa Medojevic (du Mouvement pour les changements, PZP, qui a obtenu 17,7% des voix), l'économie pourrait devenir un point problématique du dossier monténégrin auprès de l'UE, surtout après la persistance de la corruption observée en Roumanie et Bulgarie plus d'un an après leur adhésion à l'UE. La nébuleuse d'intérêts du Premier Ministre monténégrin explique ces accusations de corruption (notamment sur le trafic de cigarettes qui prospérait dans la région jusqu'en 2000); ses intérêts économiques s'étalent  dans les domaines bancaires, touristique et immobilier bien qu'il précise avoir délégué la gestion à des tiers et qu'il n'existe pas de conflits d'intérêts. Ces questions, critiquées par Bruxelles dans son dernier rapport sur l'état du dossier d'adhésion du Monténégro (les remarques sur le manque de transparence économique et politique et le manque de moyens des policiers monténégrins en matière de lutte anti-corruption ont permis la mise en place d'une commission anti-corruption au Monténégro en février 2007) ne remettent cependant pas en cause la gestion du Premier Ministre en poste compte tenu du rôle stabilisateur exceptionnel joué par Milo Djukanovic pendant toute la période d'instabilité dans les Balkans (on le considère souvent comme le politicien le plus habile de la région).

 

Quindi… A l’inverse du Kosovo, le processus d’indépendance du Monténégro aura été exemplaire et ce, grâce à une historie institutionnelle moins complexe (Milosevic n’avait jamais remis en cause le statut du Monténégro), une intervention rapide et efficace de l’UE (une diplomatie de tous les moments engagée par l’équipe de Javier Solana, usant de ses appuis diplomatiques slaves dans la sous-région), une multiethnicité respectée par tous les intervenants (dont les monténégrins représentant 43% de la population), une volonté de transparence de certains ministres serbes (notamment le Ministre de la Défense serbe qui s’était engagé à ne pas intervenir quel que soit le résultat) permettant la création d’une commission référendaire (RKK) indépendante sous présidence du représentant de l’UE (le slovaque Frantisek Lipka, venant renforcer l’équipe du représentant spécial de l’UE au Monténégro, un autre slovaque, Miroslaw Lajcak, tous deux avec une expérience directe de la dissolution d’entités fédérales) , une incompréhension des forces en jeu de la part de l’exécutif serbe (contrairement au Kosovo qui concentrait toutes ardeurs nationalistes serbes et où la majorité kosovar était écrasante, le gouvernement serbe pensait pouvoir obtenir plus de 45% des voix lors du référendum pour l'indépendance du Monténégro) et un suivi des médias en leur imposant un code de conduite afin d’éviter des dérives populistes et nationalistes. Il n’aura pas empêché la dénonciation par les deux camps de pratiques jugées indignes, malgré une supervision de l’OSCE (comme les accusations de la part des nationalistes serbes à l'encontre des albanophones et des musulmans; ou les peurs suscitées injustement sur le non paiement des retraites, pertes des propriétés serbes au Monténégro ou inversement, etc.).

 

Le rêve d’une "Fédération Serbe" couvrant des territoires peuplés majoritairement de serbes en Serbie, Bosnie, Kosovo, Monténégro n’a aucun sens. Ce serait non seulement le meilleur moyen de déstructurer le travail réalisé depuis 20 ans dans les Balkans par la Communauté Internationale et les principaux Etats de la région, et ranimer la guerre des Balkans, mais aussi un moyen de créer un précédent déstructurant pour tous les Etats du monde dont la population ethniquement hyper-majoritaire est répartie sur plusieurs pays (Hongrie, Macédoine, Albanie, Allemagne, Pologne, Russie, Turquie, Iran, Chine, Mongolie, Corée, Ethiopie, Soudan, Congo, Mexique, Pérou, Bolivie etc.). La référendum indépendantiste monténégrin aura eu cela de bon qu’il aura permis un débat ouvert sur les facteurs de résistance nationaliste de la part de la minorité serbe, notamment les guerres des années 90 en ex-Yougoslavie et les actions de certains chefs de guerre comme Ratko Mladic et Radovan Karadzic (né au Monténégro), mais aussi un débat sur l’avenir du Monténégro et son appartenance à l’UE et l’OTAN. C’est la deuxième partie de ce débat, sur l’avenir du Monténégro, qui aura été repris pendant l’élection présidentielle de 2008. L’expérience des deux dernières années, au sein d’un Monténégro indépendant et non membre de l’UE ou de l’OTAN, aura aussi servi à apaiser les craintes de la minorité serbe au sujet d’une séparation du Monténégro en deux entités, qui auraient été rattachées à la "Grande Croatie" et la "Grande Albanie". L’inverse sera tout aussi vrai, les actions du Président serbe Boris Tadic auront apaisé les craintes d’un retour de la "Grande Serbie" qui dépècerait le Monténégro.

 

Bien que l'élection présidentielle se soit bien déroulée, ainsi que le processus constitutionnel terminé en octobre 2007, et que le Monténégro ait confirmé son intention d'adhérer à l'UE et à l'OTAN, plusieurs points devront être clarifiés avant une adhésion aux deux organisations. D'une part, est-ce que le Monténégro est économiquement viable séparé de son "grand frère" serbe, surtout si ce dernier décide de se maintenir à l'écart de l'UE après les élections de mai prochain? D'autre part, est-ce que la gestion économique du gouvernement actuel, qui s'apparente à la gestion d'une entreprise mais fait l'objet de soupçons de corruption, pourra faire face à une adhésion à l'UE avec tous les critères économiques contraignants que ce la représente? Finalement, du point de vue géopolitique, le Monténégro subit des chocs géopolitiques en provenance des autres pays balkaniques, liés aux différentes minorités du pays. Est-ce que l'OTAN et l'UE arriveront à stabiliser cet Etat au même temps que la Macédoine et le Kosovo pour finalement permettre aux Balkans de l'Ouest de dépasser la période des grands déséquilibres démarrée il y a presque 20 ans (ou 100 ans diraient certains historiens)? Entre temps, le Monténégro bénéficiera progressivement de tous les acquis de l'ASA, en termes de visa (vital pour le tourisme), assistance financière (pour la réforme des institutions, la construction d'infrastructure modernes, dont la construction urgente de centrales électriques, le retour des réfugiés) ce qui lui permettra de consolider son intégration européenne mais aussi sa stabilité politique, sociale, et économique.

 

Pour ceux que les Balkans intéressent particulièrement et qui lisent en anglais, je vous recommande le très bon blog d'Ed Alexander, Balkan Baby
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Carte de Vladimir Varjacic sous licence Creative Commons 2.5

16 avril 2008

Quindi... La troisième victoire de Silvio Berlusconi démontre l'ampleur des crises politiques et économiques en Italie

Pd_pdl2 La morne campagne électorale législative, régionale,  provinciale et communale italienne aura débouché sur des résultats politiques inespérés: une nette victoire du centre-droit italien, lui permettant, avec ses alliés, d'avoir une majorité confortable (chose qu'on disait impossible avec la loi électorale en place) dans les instances législatives; une vague de centre droite traverse l'ensemble des scrutins (la droite conservant les deux régions en jeu, la Sicile et Friula-Venise-Giulia, et, dès le premier tour, les villes de Brescia et Viterbo); la disparition de la représentation parlementaire de la gauche radicale;  la montée en puissance des petits partis autonomistes du nord et du sud du pays; et la confirmation du bipolarisme croissant de la scène politique italienne avec un parti néoconservateur et un parti démocrate (et ce malgré la présence de 70 partis politiques sur la scène italienne). En parallèle, le niveau atteint par la crise économique du pays et les crises spécifiques incubées pendant trop longtemps (ordures à Naples, privatisation d'Alitalia, investissements en infrastructures énergétiques, aéroportuaires, ferroviaires etc.) auxquelles sera confronté le nouveau gouvernement, le 62ème en 63 ans, ne permettent pas d'être optimiste en ce qui concerne les résultats escomptés du troisième gouvernement de Silvio Berlusconi (pas plus que pour ses deux premiers gouvernements). Ce réveil électoral de la droite italienne, à peine deux ans après sa mise à l'écart à l'échelle nationale, est un "comeback" impressionnant, réalisé grâce au travail de destruction progressive de la gauche italienne par l'opposition au cours des 20 derniers mois. Symbole de cette vague électorale, la mise en ballotage de candidat du Parti Démocrate à la mairie de Rome, Francesco Rutelli, qui remplaçait Walter Veltroni, devenu leader du parti (ce dernier avait pourtant gagné les élections locales de 2006 avec 61,5% des voix).

 

La situation institutionnelle du pays a quelque peu changé. Le nécessaire passage à un bipolarisme afin d'éviter la fragmentation du vote en une multiplicité de formations qui pouvaient faire tomber le gouvernement (voir billet), a laissé sa place à un parlement avec deux grandes formations  (le Popolo della Libertà, PdL, de Berlusconi ayant gagné 37,4% des voix à la chambre des députés, soit 272 députés, et 38,2% au sénat, soit 141 sénateurs; et le Partito Democratico, PD, de Veltroni avec 33,2% des voix à la chambre des députés, soit 211 députés, et 33,7% au sénat, soit 116 sénateurs) et une majorité stable. La modification de la loi électorale, négociée par les deux principaux partis pendant le mandat de Romano Prodi, mais repoussée à mai 2008, risque de pâtir de cette élection et de son résultat favorisant déjà, sans modification de la loi électorale, la bipolarisation de la représentation politique. Les moeurs politiques dégradées de ces deux dernières années, lors du passage par l'opposition de la droite italienne, qui tentait de renverser le gouvernement à chaque vote parlementaire, pourraient cependant s'améliorer. Une plus grande entente entre les deux partis sur les sujets institutionnels ou d'importance nationale deviendrait possible grâce à la mise à l'écart des forces extrémistes des deux camps et des micro-partis politiques, tous deux avec des pouvoirs de déstabilisation importants sous les législatures précédentes. Un premier pas a déjà été réalisé dans ce sens par Silvio Berlusconi proposant, au lendemain de sa victoire électorale, une réunion entre les têtes de listes des deux principaux partis, ce qui tranche avec les pratiques antérieures du Cavaliere (dès son élection confirmée, Silvio Berlusconi a d'ailleurs pris un ton plus sombre). L'entente cordiale entre les deux têtes de liste marque aussi un changement important par rapport aux antagonismes historiques entre Silvio Berlusconi et Romano Prodi, dont les tempéraments opposés ne permettaient aucun dialogue. Cela n'empêche pas les observateurs de la politique italienne de craindre une remise en cause supplémentaire des contre-pouvoirs de la démocratie italienne, et une personnalisation à l'extrême de la politique nationale. Un des facteurs qui pourrait favoriser cette tendance est la disparition de pans entiers d'opposants dans les deux chambres législatives: le parti Démocrate Chrétien, l'UDC, qui avait décidé de ne pas s'allier avec Silvio Berlusconi pour ce scrutin sort perdant en devenant le quatrième parti d'Italie (après fusion de Forza Italia et Alleanza Nazionale, il était le troisième parti italien dans la législature antérieure); la gauche radicale perd sa représentation dans les deux chambres législatives (Rifondazione Comunista avait, à elle toute seule 5,84% des voix en 2006, son alliance avec les autres forces communistes, socialistes et les verts en 2008 avec une liste Arc en Ciel - La Sinistra l'Arcobaleno - n'atteint pas le seuil critique de représentation fixé à 4%, en obtenant uniquement 3,08% et 3,2% des voix dans chacune des chambres, alors que ces formations cumulaient 10,2% des voix à l'assemblée et 11,3% des voix au Sénat en 2006); l'Udeur, le petit parti catholique du centre qui avait fait tombé le gouvernement Prodi perd toute représentation (il a aussi perdu le bâtiment du siège du parti). Le sort de La Sinistra l'Arcobaleno et de l'Udeur est probablement lié au vote utile en faveur du Parti Démocrate, mais peut-être aussi, à l'instabilité gouvernementale constante provoquée par ces partis de la gauche radicale et du centre catholique, incapables de créer une alternative crédible à l'échelle nationale.

 

Les contre pouvoirs, déjà bien entamés sous les législatures précédentes de droite, avec l'institutionnalisation du contrôle des médias télévisuels privés par Mediaset, le groupe de Silvio Berlusconi, et la mise en cause des juges, notamment ceux qui étaient responsables de la surveillance des activités du groupe Mediaset, mais aussi ceux qui étaient responsables des opérations anti-mafia ("mani pulite"), pourraient à nouveau souffrir des attaques directes du pouvoir exécutif (une des propositions du candidat Berlusconi est de faire passer des examens psychiatriques aux juges) . Le gouvernement Prodi n'ayant pas cherché à retourner les lois favorisant les intérêts commerciaux de Silvio Berlusconi ces deux dernières années, l'avantage médiatique du nouveau chef de gouvernement se perpétuera, ainsi que ses accusations de politisation des affaires judiciaires pouvant aller à l'encontre de ses intérêts privés. Avec une majorité législative plus large, et compte tenu des actions antérieures de Silvio Berlusconi, il pourrait donc être question d'une nouvelle vague de destruction des contre-pouvoirs italiens, avec des mesures d'inspiration libérale et une concentration du pouvoir dans les mains de l'exécutif. La victoire de Silvio Berlusconi, même si difficilement compréhensible vu de l'extérieur de l'Italie, signale aussi le besoin d'une personnalisation de la politique et de la défiance des italiens envers les partis politiques (le parti actuel de Berlusconi est nait il y a 5 mois; il n'a pas encore finalisé les procédures d'enregistrement, il s'agit donc pour le moment d'une liste commune, vouée à devenir le premier parti italien). Cet homme de 71 ans qui aborde son troisième mandat, avec une durée probable de cinq ans, n'a rien d'un outsider de la politique (avec une image cultivée par les spin doctors d'un homme venu de la société civile), ayant déjà gouverné de 1994 à 1996 et de 2001 à 2006. Son expérience d'entrepreneur rassure sa base électorale économiquement libérale, cependant, c'est l'expérience politique, avec tous les excès du personnage, qui captive la droite italienne et le rend incontournable sur la scène politique italienne (et ce, malgré des moeurs allant à l'encontre de ceux de la droite catholique). La crainte formulée par certains analystes serait de voir l'ancien système qui favorisait la démocratie chrétienne (1942-1994) se muer en système de centre droite, avec un Silvio Berlusconi dominant le système politique italien pendant 12 ans en tant que Président du Conseil (1994-1996, 2001-2006, 2008-2013) qui se ferait par la suite élire Président de la République (mandats de 7 années renouvelables); le Président de la République en poste Giorgio Napolitano ayant 83 ans (ses deux prédécesseurs ayant quitté la présidence à 85 ans et 80 ans) et son mandat venant à échéance en 2013, tout comme celui du Président du Conseil s'il arrive à terminer la législature. En cas de présidentialisation du régime (dont l'essentiel des fonctions exécutives sont détenues par le Président du Conseil), ce système pourrait durer 25 à 30 ans (certes cela s'apparente à de la politique fiction, mais la décrédibilisation des contre pouvoirs rendrait ce scénario plausible). Il faudra cependant regarder de près le positionnement politique du numéro deux du PdL, Gianfranco Fini, ancien président d'Alleanza Nazionale (AN, deuxième composante du PdL avec Forza Italia, le parti de M. Berlusconi), ancien Ministre des Affaires Etrangères et numéro deux de la précédente coalition de droite. Ce dernier est, théoriquement, voué à remplacer Silvio Berlusconi à la tête du PdL, mais il a déjà du céder sa place de tête de liste en 2008 (avec en compensation la présidence de la Chambre des Députés), à cause des manoeuvres politiques de Silvio Berlusconi, malgré la rénovation de la vie politique italienne que cette relève aurait représenté. De même, la cohabitation entre les différentes forces au sein de la coalition de centre droite / droite, avec des libéraux (Forza Italia), des protectionnistes / corporatistes (Forza Italia, AN) et des fédéralistes / autonomistes / sécessionnistes (Lega Nord) ne devrait pas être simple à l'heure des choix économiques et institutionnels de l'éxécutif.

 

Parmi les politiques qui pourraient changer les équilibres fondamentaux de la législature antérieure se trouvent ceux qui son liés au retour en force de néoconservateurs / néofascistes au pouvoir (même si ces derniers sont désormais minoritaires au sein de la coalition gouvernementale réduite au centre-droite, contrairement aux deux premiers gouvernements Berlusconi). D'une part, la politique étrangère du pays devrait être réalignée sur celle de la droite occidentale (notamment celle au pouvoir aux Etats-Unis et en France, et dans l'opposition en Espagne et au Portugal) avec des positions tranchées à l'avance sur les dossiers du Moyen-Orient (Israël, Palestine, Liban, Syrie, Irak, Iran; dont un ré-engagement des troupes italiennes en Irak pressenti en cas d'élection de John McCain) et l'Asie Centrale (Afghanistan, Pakistan), une realpolitik avec la Russie, et des positions déstabilisantes vis-à-vis des organisations multilatérales. D'autre part, la nouvelle majorité italienne ne fait pas secret de sa position sur Mussolini et ses actions. Ainsi, elle souhaiterait modifier l'enseignement de l'histoire du pays en minimisant le rôle de la résistance italienne pour favoriser les "réussites" de la longue période mussolinienne. Ce vecteur de communication, allié aux médias télévisuels, et les autres organismes médiatiques de la droite italienne, remettraient en cause le pluralisme cultivé et raisonné de l'époque de la démocratie chrétienne italienne (qui couvrait l'ensemble du centre politique italien, allant des catholiques de gauche au centre droite), et consoliderait l'assise politique et culturelle du pouvoir en place. L'autre facteur majeur qui pourrait changer la politique extérieure de l'exécutif italien est l'alliance gouvernementale avec la Lega Nord, parti régionaliste, populiste, et anti-européen, devenu le troisième parti politique du pays avec 8% des voix, 60 députés et 25 sénateurs, et le Mouvement pour l'Autonomie (MPA), petit parti autonomiste du sud ayant récolté 1,1% des voix aux législatives. L'influence de la Ligue du Nord sur la politique européenne du gouvernement reste à déterminer, mais elle ne sera pas de bon augure pour l'approfondissement institutionnel de l'UE. En effet, la Lega Nord est membre du Groupe Indépendance / Démocratie du Parlement Européen (avec, entre autres, le MPF français et l'UKIP britannique), eurosceptique, souverainiste, et traditionaliste. L'élément qui viendra compliquer la donne de la politique européenne et étrangère du gouvernement, est la nomination, le surlendemain de l'élection, au poste de Ministre des Affaires Etrangères Italien, de Franco Frattini, le vice-président de la Commission Européenne chargé des affaires de justice et des affaires intérieures (en vacances de sa fonction européenne), un des signataires du TCE. Les attaques populistes à répétition de Silvio Berlusconi à l'encontre de la gestion de l'euro par la Banque Centrale Européenne, la rendant responsable des problématiques de pouvoir d'achat des italiens, devrait aussi compliquer la politique européenne du nouveau gouvernement. Finalement, le changement réel de l'équilibre actuel s'effectuera au niveau de l'immigration. En réponse aux demandes xénophobes de la Lega Nord, Silvio Berlusconi a déjà promis d'intervenir pour limiter l'immigration dans le pays (en "fermant les frontières") et multiplier les centres de détention provisoire afin de permettre une accélération des procédures d'expulsion. Sur ce dernier point, un front commun entre la France et l'Italie pourrait changer l'orientation de l'UE lors de la présidence française de la deuxième moitié de 2008. Par ailleurs, la Lega Nord, n'a pas hésité à parler d'un projet de "dévolution fiscale", cherchant à ranimer par le biais économique, son projet de création d'une fédération italienne (et de prise d'indépendance de la Padanie, un morceau non clarifié du Nord de l'Italie), déjà refusé lors du référendum de juin 2006. Ce projet rentrerait en conflit avec les intérêts du MPA qui cherche, au contraire, à renforcer les transferts fiscaux vers la Sicile, base géographique historique du petit parti.

 

Plus affaiblie que les autres pays de la zone euro, l'économie italienne, avec une croissance du PIB de 1,5% en 2007 (faisant suite à 0,6% en 2005 et 1,8% en 2006) et une prévision entre 0,6% et 0,3% (FMI) pour 2008, souffre d'un manque de compétitivité allant au delà des difficultés de la conjoncture internationale et de la politique monétaire européenne (l'Italie ayant plus souffert que les autre pays des pressions inflationnistes suite à son accession à l'euro). Ces difficultés se retrouvent dans la faible consommation et la panne des investissements en matière de logements. La faible marge de manoeuvre de l'économie aura été crée par la politique budgétaire stricte du gouvernement Prodi menant à une levée des restrictions budgétaires imposées par l'UE. Cependant, le vieillissement de la population italienne exerce une pression budgétaire considérable qui devrait engendrer, à terme, une diminution de la protection sociale, malgré les promesses du contraire réalisée pendant la campagne électorale. La baisse du taux d'imposition (déjà réalisée en grande partie par le gouvernement Prodi) et la flexibilisation accrue du marché du travail tel que prôné par la plateforme électorale du PdL pour relancer la croissance, ne permettront pas la réalisation, en parallèle, des réformes structurelles nécessaires pour assainir et redynamiser l'économie italienne. Ainsi, les coûts salariaux comparativement importants en Italie (malgré des gains de productivité à partir de 1998), la précarisation du marché de l'emploi, avec ses effets considérables sur la consommation, les déséquilibres budgétaires, et la protection sociale en mal de réforme pour mieux s'adapter aux évolutions démographiques du pays, ne devraient pas faire l'objet de réformes en profondeur pendant le prochain quinquennat du nouvel exécutif italien. La crainte est de voir les acquis des gouvernements de centre gauche, la stabilisation de la dette, l'augmentation des recettes fiscales, l'augmentation des revenus minima, et la lutte contre les corporatismes, détruits par une politique populiste de centre droite, sans pour autant que celle-ci réussisse à augmenter le pouvoir d'achat des italiens. L'économie italienne souffre aussi d'une structure entrepreneuriale faiblement consolidée avec 95% de PME qui ne peuvent accéder aux sources de financement plus développées (l'auto-financement des entreprises atteignant 60%) et limite leur capacité d'investissement en recherche et développement.

 

Les dossiers les plus pressants du nouveau gouvernement, ceux que l'ancien gouvernement n'a pas réussi à gérer et ont largement contribué à sa perte de popularité sont ceux des ordures de Naples, la privatisation d'Alitalia, la mise en chantier du Train à Grande Vitesse (TAV) dans le Val di Susa, de la relance des logements sociaux, et du pouvoir d'achat. Pour tous ces dossiers, Silvio Berlusconi n'a pas hésité, pendant la campagne électorale, à préciser son souhait de régler, au plus vite, ces problèmes mais sans forcément rentrer dans les détails. Dans le cas de la crise des ordures de Naples, liée au manque de place dans les décharges gérées par les mafias locales, et au refus des habitants de la région de laisse rouvrir des anciennes décharges, la première mesure, celle de tenir le premier conseil des ministres à Naples, est d'ordre populiste; les dons de négociateur chevronné de Berlusconi lui permettront peut-être de débloquer le dossier en négociant discrètement avec la camorra, mais aucune solution viable à long terme n'a encore été pressentie de la part de ses colistiers. Pour Alitalia, après avoir prôné une solution italienne au conflit pendant toute la campagne électorale (avec une reprise par un groupe d'investisseurs italiens, qui ne se sont jamais manifestés, de la compagnie aérienne, qui réalise des pertes allant de un à deux millions d'euros par jour, ou encore une nouvelle offre réalisée sur mesure pour le principale concurrent privé italien d'Alitalia, Air One, avec un partenaire international, Lufthansa), déstabilisant ainsi les négociations en cours entre le Groupe Air France - KLM, la direction de la compagnie (qui avait accepté l'offre), les syndicats (qui ont refusé la première offre suite aux propos de Berlusconi), et la ville de Milan (dont le Hub à Malpensa devait redevenir un aéroport de province), il Cavaliere est revenu sur sa position via un communiqué de presse, deux jours après son élection, précisant qu'il était ouvert à une solution qui permettrait à Alitalia de devenir un partenaire à part entière dans un groupe tripartite (solution non viable compte tenu des finances d'Alitalia, mais permettant de sauver la face). Le Hub de Milan Malpensa dont Air France -KLM voulait se débarrasser, fera probablement l'objet de toutes les négociations (les syndicats d'Alitalia seront probablement mis devant le fait accompli), compte tenu de la base géographique du pouvoir berlusconien. Ces trois manoeuvres démontrent, chacune à sa façon, avant l'heure, la méthode de gouvernance de Silvio Berlusconi, favorisant une personnalisation du pouvoir (les annonces et les négociations étant réalisées directement par le Président du Conseil, au mépris des négociations et des consensus) et une négociation derrière les coulisses (la version officielle n'étant qu'un trompe l'oeil par rapport à l'état d'avancement du dossier et l'état des négociations). La mise en chantier du passage du TAV dans le Val di Susa (avec son mouvement NO TAV) et Venaus, devrait poser de nombreux problèmes politiques, avec une opposition de la Lega Nord et du député Di Pietro aux projets de tunnel et ponts. Les projets de développement d'une série de centrales nucléaires privées, ainsi qu'un site de stockage des déchets radioactifs, devraient aussi rencontrer une large opposition en provenance de la gauche radicale. Cependant la réforme énergétique italienne devrait être limitée, compte tenu des rapports amicaux entre Silvio Berlusconi et Vladimir Poutine, qui renforceront probablement la dépendance italienne vis-à-vis des exportations de gaz russe (malgré l'opposition de la Commission Européenne à toute augmentation des importations d'énergie en provenance de la Russie). Finalement, la promesse électorale de construction de logements sociaux, pourrait souffrir des surcouts liés aux intérêts privés de Berlusconi et des autres députés du PdL; de même que la construction du réseau digital terrestre (TNT) qui, selon la loi italienne, est réservé au duopole d'émission analogique (la société publique RAI, et le groupe privé Mediaset propriété de Berlusconi), ce qui fera l'objet d'une taxe de €400 000 par jour de la Commission Européenne en cas de non libéralisation par le gouvernement Berlusconi (le maintien du duopole signifiant un surcout pour l'Etat Italien et donc les consommateurs italiens; l'impuissance du gouvernement Prodi face à cette loi démontre, a posteriori, la faiblesse politique de sa coalition pour faire front aux assauts probables des politiques pro-Berlusconi sous la législature précédente).

 

Quindi_pd_manifesto_2 Quindi... La vague électorale de centre droite qui vient de traverser l'Italie, dont  la situation à Rome est symptomatique avec la mise en ballotage difficile du candidat Francesco Rutelli (45,77% des voix face à son adversaire de droite, Giovanni Alemanno avec 40,73%), malgré un système complexe d'alliances avec l'ensemble des forces de centre gauche et de gauche radicale, déstabilisera probablement le nouveau Parti Démocrate. Les efforts déployés au niveau organisation et programmatique pendant la campagne électorale lui avait laissé espérer un résultat serré qui aurait validé la stratégie d'indépendance par rapport à la gauche radicale. Malgré des résultats proportionnellement en hausse (plus de 33% dans les deux chambres en 2008 par rapport à 31,3% dans la chambre des députés pour l'Ulivo et 27,7% au sénat pour la Margherita et DS en 2006), le cumul des voix du centre gauche et de la gauche aurait diminué de 3 millions de voix entre 2008 et 2006. Les principaux facteurs de cette réduction de l'électorat de centre gauche et de gauche seraient, a priori, la baisse de la participation (-3% malgré une participation globale de 80%) mais surtout le transfert de voix de la gauche radicale aux mouvements autonomises et xénophobes (Lega Nord et MPA, surtout en Lombardie, Vénétie et au Piémont). Les débats à venir seront probablement centrés sur cette évolution, qui venait de loin, et à laquelle la politique du gouvernement Prodi aura contribué. Le refus de Walter Veltroni de se dissocier de cette politique explique en grande partie la déception des italiens vis-à-vis de ce nouveau parti (l'assimilation de l'offre politique du PD avec le gouvernement Prodi signifiant une confusion entre la politique proposée par le PD et le ressenti des italiens pendant ces deux dernières années, celui d'une augmentation des impôts et taxes sans retour en termes de pouvoir d'achat), et ce, malgré une campagne politique très novatrice, faisant état des valeurs démocrates / centristes du nouveau parti (se dissociant ainsi d'une image de gauche historique, et intégrant la laïcité, la tolérance l'union civile, l'ouverture politique, la politique culturelle, le respect institutionnel - etc. - comme valeurs fondamentales du PD), mais qui n'a pas réussi à contrer correctement les propositions populistes et concrètes de Silvio Berlusconi (axées, de manière très professionnelle sur chaque groupe démographique), malgré un début d'identification du PD avec le modernisme politique et de mobilisation contre les pratiques berlusconiennes. Le PD devra, à l'avenir, grignoter une part de l'électorat catholique qui trouve toujours refuge dans la démocratie chrétienne (UDC qui a déjà effectué un premier pas en s'éloignant, lors de ces élections, du pôle de centre droite, malgré le prix électoral d'une réduction de sa représentation). Dans tous les cas de figures, le PD aura réussi à moderniser la vie politique italienne avec une bipolarisation de facto (avec un passage à un parlement avec 5 partis représentés, au lieu des 30 partis de la législature précédente), qui reste à institutionnaliser.

 

Un gouvernement Berlusconi signifie en grande partie la reprise de l'idéologie néo-conservatrice en matière de politique étrangère, comme cela avait été le cas pendant son deuxième mandat exécutif, de pratiques discutables envers la démocratie (il n'hésite pas à dire ouvertement  qu'il est un admirateur de Vladimir Poutine), et d'une gestion économique qui ne permet pas d'entrevoir une sortie de la période de crise. Avec la disparition de la représentation politique de la gauche radicale, on ne peut donc que craindre une augmentation du nombre de conflits politiques trouvant leur issue dans la rue et potentiellement les conflits avec la police. Le pire exemple en la matière ayant eu lieu sous le deuxième gouvernement Berlusconi pendant les émeutes du G8 de Gênes en 2001 provoquant la mort d'un manifestant. La campagne aura été entachée de promesses électorales excessives qui ne pourront être réalisées, sauf à empirer l'état des finances du pays. On ne peut que craindre la réalisation d'un objectif voilé des néo-conservateurs, celui d'une libéralisation totale d'un Etat incapable de financer ses politiques sociales. Le gouvernement Prodi qui, aux yeux de tous les observateurs indépendants, aura effectué des réformes nécessaires, mais insuffisantes, dans un climat politique difficile, finira cependant son mandat avec un cadeau à la ville de Milan, pourtant tenue par le PdL: l'organisation de l'Expo 2015 (Exposition Universelle) candidature pour laquelle Romano Prodi aura mobilisé le maximum d'énergie (de l'avis du Maire de Milan). Cet Homme d'Etat qui n'aura pas hésité à faire le choix d'une gestion économique responsable, au détriment de la popularité dans les urnes, ne s'est pas représenté au Parlement Italien. Il en va de même pour le Ministre de l'Economie, Vicenzo Visco. L'Italie lui restera redevable d'une gestion responsable.

 

Pour finir, une réflexion sur les aspects comiques du personnage berlusconien: ses provocations (les dernières en date: son niveau de latin lui permettrait de déjeuner avec Jules César; les italiennes de droite sont plus belles que les italiennes de gauche), attaques (l'horreur que provoque en lui le Ministre, ex-Magistrat, Antonio Di Pietro), et gaffes, ne sont pas sans rappeler les excès de Mussolini; ce sont toutes ces phrases (je ne me ferai pas l'écho des injures des deux premier mandats) qui sont passées à la postérité et qui demeurent dans les discussions politiques entre italiens de l'ère post-fasciste. A l'image de ce que faisaient les fascistes à une autre époque, il faut donc s'attendre à de nouveaux excès, et l'assimilation de ces excès (et des critiques qu'elles provoquent chez les ennemis politiques de la droite italienne) à une forme de résistance anti-système par les supporters politiques de Berlusconi, et ceux de la droite néoconservatrice européenne. Les critiques rapides doivent donc être évitées, la politique italienne, une des plus ancienne et complexe du continent, ne doit pas être simplifiée à l'excès, c'est justement cette caricature qui renforce le pouvoir berlusconien et lui permet de se perpétuer avec de nouvelles incarnations stratégiques à chaque élection.

 

A lire sur ce sujet, le blog de Diego Melchior (bien qu'adversaires politiques en France pour le moment, nous sommes dans le même parti en Italie).

Photos de Simone Ramella (1; 2; 3), forzafoto, aromano, sous licence Creative Commons 2.0

27 février 2008

Quindi... Le nouveau président chypriote, Demetris Christofias, suscite un espoir de réunification de l'île

2092880041_b73ec8e23d Le 24 février dernier, les chypriotes grecs ont élu avec 53,4% des voix, lors du deuxième tour de l'élection présidentielle, Demetris Christofias, le secrétaire général du parti communiste AKEL (membre du GUE/NGL au Parlement Européen). Ce parti, crée en 1926, devenu majoritaire en 2001, qui a milité pour l'indépendance de Chypre vis-à-vis de la Grèce et la Turquie, sera le seul parti communiste à la tête d'un Etat de l'Union Européenne. Sa plateforme électorale, dans le cadre de la démocratie libérale chypriote, sera tempérée par son allié gouvernemental, celui de l'ancien président Tassos Papadopoulos, du Parti Démocratique DIKO (de centre droite avec un député au sein de l'ADLE européenne). Ce dernier, pourtant élu en 2003 sur une plateforme de réunification, est devenu une des principales forces conservatrices en matière de réunification et a perdu l'élection 2008 dès le premier tour avec 31,8% des voix (il avait gouverné au sein d'une alliance entre le DIKO, AKEL et le parti social démocrate). L'autre force politique majeure, le Rassemblement Démocratique (parti conservateur DISY, membre du PPE), était représentée par Ioannis Kasoulides, arrivé en tête au premier tour avec 33,5%  (et deuxième le 24 février avec 46,6%); elle est aussi favorable à la réunification de l'île. Pendant toutes la campagne, la question de la réunification de l'île, refusée par référendum par la partie grecque de l'île en 2004 (avec 76% des voix), aura été au centre des débats. Ainsi, la situation restera complexe, côté politique interne chypriote grec, car le seul opposant à la réunification est le président sortant, arrivé troisième, mais qui gouvernera en coalition avec le nouveau président.

Cette nouvelle page de l'histoire chypriote cherche à clôturer le processus de division, qui s'est empiré avec l'annexion unilatérale de l'île par le Royaume Uni en 1918 (elle était déjà la puissance coloniale depuis 1878, et avait promis une accession à l'indépendance en 1918 si la Grèce rejoignait les alliés pendant la guerre, promesse non tenue). Un premier soulèvement populaire, de chypriotes grecs (représentant 82% de la population), avait eu lieu en 1931, ils demandaient l'Enossis, l'union avec la Grèce (dans le cadre d'une politique de "Grande Grèce" démarrée en début de siècle), se servant du précédent crée par les îles ioniennes en 1864 (transfert du territoire à la Grèce suite à une administration britannique provisoire). En 1955, l'EOKA, dirigée par George Grivas, un Colonel grec d'origine chypriote et soutenue par la Grèce, cherche à obtenir l'Enossis par la force. Les britanniques, pour réprimer ce mouvement indépendantiste, recrutent des milices de chypriotes turcs pour renforcer leurs troupes. Le processus  aurait dû se terminer en 1960 avec l'accession à l'indépendance de Chypre (l'équilibre constitutionnel devant être garanti par les forces militaires grecques, turques et britanniques), mais la tendance au rapprochement avec la Grèce réapparait lors des élections présidentielles de 1968 (suite aux blocages institutionnels provoqués par les deux communautés, les affrontements violents de 1963 et le rapprochement de facto entre les chypriotes turcs et la Turquie, demandant une partition - le taksim -, et paralysant l'Etat indépendant de Chypre par une politique de la chaise vide). En 1964, suite à une série d'événements violents de part et d'autre, une invasion turque de l'île avait déjà été arrêtée par le président américain Johnson, mais une campagne de bombardement de villages grecs avait tout de même eu lieu et aura pour conséquence l'envoi d'une force de l'ONU (UNFICYP) pour éviter une guerre entre la Grèce et la Turquie, tous deux membres de l'OTAN. Entre 1963 et 1974, 25 000 turcs (un quart de la communauté) sont évacués de leurs foyers et forcés de vivre dans des conditions de ghettoïsation. Le Coup d'Etat de 1974 scelle la partition, avec l'EOKA-B (formée en 1971), appuyé par le gouvernement militaire grec (celui "des colonels") demandant l'Enossis immédiate. Le Coup d'Etat échoue mais il déclenche une invasion de l'île par les militaires turcs (Opération Attila, officiellement pour protéger la culture turque de la partie nord de l'île et les droits politiques de la minorité turcophone - 18% de la population avec un droit de véto parlementaire, 30% des postes dans la fonction publique et 40% des forces policières), qui figeront une ligne de partition entre les deux communautés malgré l'accord de défense entre la Grèce et Chypre (précipitant ainsi la chute du régime militaire en Grèce). La Turquie contrôle alors 38% du territoire, cherche à établir la partition du territoire, et contraint 160 000 chypriotes grecs à l'exode (un Etat distinct sera crée en 1983). En 2003, en parallèle du processus d'accession de Chypre à l'UE, un premier dégel a lieu avec l'ouverture de points de passage entre les deux parties de l'île (rendus permanents en 2005) et le début de négociations de réunification (qui donnent lieu à des manifestations dans la partie nord de l'île contestant l'autorité d'Ankara dans les affaires intérieures chypriotes). Depuis cette date, les débats sur la réunification n'ont plus cessé et l'UE est au coeur de ce processus de réunification.

Chypre Après quatre ans de statu quo et 24 ans de partition de l'île, l'Union Européenne n'a pas hésité à rappeler, dès le lendemain de l'élection, l'exigence d'un règlement final de la question de la partition de Chypre. La dernière tentative de règlement de cette question, le "Plan Annan" (négocié pendant 4 ans et demi par l'ancien Secrétaire Général de l'ONU) qui avait presque réussi, s'était terminée en avril 2004. Le projet avait proposé une solution bi-communale et bi-zonale, longtemps favorisée par les chypriotes grecs. Le règlement prévoyait l'ouverture des ports et aéroports turcs aux marchandises et navires chypriotes grecs (l'économie de la Turquie est la plus dynamique de la région). Un nombre considérable (100 000) de réfugiés chypriotes grecs (qui avaient du quitté la zone nord du pays dans les années 70) auraient pu retourner dans leurs villages d'origine. Il aurait aussi permis aux chypriotes turcs (20% de la population en 2008) de bénéficier des avantages de l'adhésion à l'UE tout en restaurant une partie du territoire pris en 1974 aux communes de chypriotes grecs. L'objectif était de restaurer les droits internationaux des chypriotes turcs (et des 45 000 turcs installés en Chypre du nord), dont le gouvernement est uniquement reconnu par la Turquie, lever les barrières au commerce direct entre l'UE et les chypriotes turcs, et aussi leur permettre une aide au développement économique et à la lutte contre la criminalité sur leur territoire. Du point de vue militaire, la démilitarisation des bases turques et internationales, prévu dans le règlement, aurait sans doute démarré le processus de retrait des bases britanniques (les enclaves d'Akrotiri et Dhekelia n'ont pas été restituées aux chypriotes suite à l'indépendance en 1960, bien qu'elles appliquent le droit chypriote; elles ne sont pas une partie intégrante de l'UE -compte tenu du différent intra-chypriote-; elles hébergent 3 500 britanniques et la seule base de la RAF en Méditerranée, mais aussi un nombre considérable de civils chypriotes; Chypre accuse le Royaume Uni d'arriérés significatifs dans le paiement des annuités).

Le résultat du processus de paix de 2004 avait été très surprenant, avec une communauté turque, traditionnellement favorable à la sécession, qui avait accepté à 65% la réunification, et une communauté grecque, traditionnellement favorable à la réunification, sous forme bi-communale, qui avait refusé la réunification selon cette formule par 76% des voix. Le Chef d'Etat chypriote grec de l'époque, Tassos Papdopoulos (dernier de la génération des politiciens ayant combattu les britanniques et favorisé l'Enossis au sein de l'EOKA), après avoir négocié les 9 500 pages du plan, était revenu en arrière appuyant la campagne du non et jouant médiatiquement sur le contentieux historique lourd entre les deux communautés. Le Chef d'Etat chypriote turc de l'époque, Rauf Denktash, en poste entre 1974 et 2005, raillait le plan Annan pour son manque de protection du modèle chypriote turc, mais les difficultés économiques du territoire nord rendaient une accession à l'UE très tentante. La Turquie, traditionnellement favorable à la sécession, avait fini par accepter le processus de réunification suite à une offensive diplomatique grecque (les relations entre les deux pays s'étant détendues depuis 1999), européenne, américaine et internationale. Elle s'était néanmoins vue tirée d'affaire, à court terme, par le refus des chypriotes grecs, mais sans avoir réglé cet épineux contentieux qui complique sa négociation d'adhésion à l'UE. Par défaut, ce sujet non réglé retarde aussi les autres réformes turques (juridiques, administratives) qui lui permettraient de faire avancer son dossier européen. La crainte ressentie dans les chancelleries internationales est le renversement total de la situation, avec une communauté grecque qui finirait par favoriser la partition de l'ile et l'installation d'une situation de "taïwanisation" (des relations diplomatiques complexes entre deux entités avec une légitimité différente comme la Chine et Taïwan actuellement). Cette crainte s'est exacerbée avec le statut d'observateur accordé à la République Turque de Chypre du Nord (RTCN) par l'Organisation de la Conférence Islamique, et la volonté affichée par certains pays de traiter la RTCN comme un Etat (Azerbaïdjan, Pakistan, Albanie, Bosnie...). Une ligne de fracture entre les Etats à forte population musulmane et les autres est en train de se créer sur ce sujet. Cependant, le vote présidentiel 2008 semble infirmer cette analyse, avec deux candidats se voulant ouvertement en faveur de la réunification.

Quindi... Le processus de réunification devrait non seulement normaliser les relations entre communautés sur l'île, faciliter les échanges entre les voisins grecs et turcs mais aussi permettre à Chypre de retrouver son rôle comme plaque importante du commerce de la Méditerranée Orientale. De nombreux investissements turcs sur l'île sont en attente d'un règlement définitif de la situation géopolitique de l'île. Le contentieux qui existe avec la Turquie sur la question chypriote est un des éléments qui rendent toute intégration turque dans l'UE impossible à moyen terme. L'empressement de l'UE sur cette question est lié aux difficultés qu'elle génère dans les relations de l'UE avec l'OTAN (avec des bases militaires chypriotes grecques, britanniques et turques sur le même territoire) et celles de l'UE avec l'ONU (avec une frontière militarisée sous surveillance internationale depuis 34 ans). L'UE aurait souhaité finaliser ce dossier avant l'adhésion chypriote. L'irrésolution du dossier a eu pour résultat la création d'une nouvelle frontière pour l'UE, une frontière militarisée avec 5 forces armées (dont 1 000 Casques Bleus, 35 000 turcs et 3 500 britanniques) pour une population de 785 000 habitants (et portant ce conflit n'a plus n'a plus connu de violence inter-communautaires depuis 1974). Sa préoccupation est de voir les relances successives, comme celle décidée en juillet 2006, s'enliser et mener à une impasse.

Un grand espoir est né avec cette élection présidentielle mais aussi une crainte récurrente de voir s'enliser à nouveau un processus long (en 2004, le nouveau président Démetris Christophias avait lui aussi fini par reculer sur la question de la réunification par peur de diviser son parti dont un tiers des électeurs étaient opposés au Plan Annan). Il en va de même avec l'élection en 2005 d'un nouveau président de la République Turque de Chypre du Nord, Mehmet Ali Talat, partisan lui aussi d'une réunification sous la forme d'une fédération. Les deux hommes se connaissent et entretiennent de bonnes relations, ce qui est de bon augure pour l'avenir. L'appel à un règlement par l'ONU de la question chypriote (l'UE étant maintenant une des parties du règlement) semble avoir été écouté. Les processus électoraux sont achevés, à moyen terme, chez tous les acteurs de la région (Chypre du sud, Chypre du nord, Turquie, Grèce) et toutes les parties se disent favorables à la réunification selon un modèle fédéral. Cependant, tant que le règlement n'aura pas été approuvé par les trois principales forces politiques chez les chypriotes grecs et les deux communautés de l'île (par voie référendaire), le doute sur l'avenir politique de l'île persistera. La corde sensible des réfugiés chypriotes des deux communautés issus des troubles des années 60 et 70 est à la merci de propos populistes, comme en 2004. L'UE a un rôle important à jouer en favorisant le commerce entre toutes les parties de la région,  les projets d'investissements inter-communautaires afin de rétablir des liens réguliers et pérennes entre les deux communautés, mais aussi des projets éducatifs afin de dépasser les visions différentes de l'histoire par les deux communautés. Par ailleurs, le processus d'adhésion de la Turquie à l'UE s'étant lui-même enlisé à cause de la situation au Kurdistan; le recul du parti présidentiel turc, l'AKP, dans la prise de certaines mesures juridiques, administratives et politiques; et le changement de position de la France, suite à l'accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy; il est possible qu'à l'avenir, la Turquie redevienne un opposant à une réunification de Chypre. Il sera désormais de la responsabilité des politiciens chypriotes eux-mêmes de mener à bien le processus de réunification de l'île.

Photo de PixelFixer sous licence Creative Commons 2.0

17 février 2008

Quindi... Le Kosovo s'affranchit de la tutelle de l'ONU et rejoint le Concert Européen des Nations

Kosovo_2_3 Thucydide disait «Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir»*. Le Dimanche 17 février 2008, à 15h, le Parlement kosovar a déclaré unilatéralement l'indépendance de la province du Kosovo. Attendue depuis 8 ans, cette déclaration d'indépendance avait été retardée à la demande de l'ONU, de l'UE, et des principaux membres du "concert des nations" (notion théorique depuis 1854, elle a été remise au gout du jour par les incessantes tractations entre grandes puissances depuis deux décennies au sujet du Kosovo), notamment les Etats-Unis, la Russie, l'Allemagne, la France, le Royaume Uni, l'Espagne, la Grèce, la Roumanie et la Bulgarie. Ayant mené tous les processus internationaux qui lui ont été demandés, et plus particulièrement celui de négociation de son statut final (résolution 1244 du Conseil de Sécurité de l'ONU) géré depuis 2006 par l'émissaire de l'ONU, l'ancien Premier Ministre finlandais Martti Ahtisaari, qui ont mené à un blocage sur une scission volontaire de la Serbie (province serbe et province autonome de Voïvodine, avec une population commune de 8 millions d'habitants) et du Kosovo (2,2 millions d'habitants); l'Etat Kosovar a finalement choisi de procéder à cette déclaration d'indépendance unilatérale. Le résultat probable (pour une vision plus large de la situation géopolitique serbe, voir ce billet) étant un véto russe à l'intégration du Kosovo à l'ONU, une pression diplomatique et économique serbe sur le Kosovo (qui a déjà démarré avec une non reconnaissance du nouvel Etat du Kosovo et toutes les décisions prises par cet Etat à l'avenir) et tous ses voisins (et potentiellement l'UE) ainsi qu'un possible embargo et enfin une non reconnaissance de la nouvelle entité par certains Etats clés du continent (Russie, Espagne, Slovaquie, Chypre) et de la région (Roumanie, Bulgarie et Grèce). Certains, en tant qu'appuis géopolitiques "slaves" de la Serbie (comme la Russie qui demande, sans succès, une condamnation de cette déclaration d'indépendance par le Conseil de Sécurité), d'autres pour des raisons de possible émiettement de leur territoire (Russie, Espagne, Roumanie, Slovaquie, Chypre) et finalement ceux qui souhaitent éviter une influence musulmane (sunnite) et albanaise forte dans la région et favoriser le développement de la culture chrétienne orthodoxe (Grèce, Bulgarie).

Rien de tout cela n'est grave à court terme. La Macédoine se trouve dans une situation diplomatique similaire (ainsi que Taïwan). Le Kosovo sera donc au centre d'une longue lutte diplomatique pour sa reconnaissance internationale (dont les parrains seront les Etats-Unis, l'Allemagne, le Royaume Uni, La France, l'Italie, l'Irlande, la Turquie et la Croatie), et sera un enjeu secondaire de nombreuses négociations internationales (notamment celles au sein de l'UE et entre l'UE et la Russie). Du point de vue gestion du territoire, la mission de l'ONU qui assistait à la mise en place d'une administration propre (et gérait entre temps les pouvoirs administratifs, exécutifs et judiciaires au Kosovo), l'intérim policier, le développement économique et la reconstruction des infrastructures, la MINUK, devrait laisser sa place à une mission de l'UE, l'EULEX (2 000 experts juridiques, administratifs et policiers). Entre temps, l'administration kosovare aura repris ses fonctions de justice, police et administration civile. Le retrait total de l'ONU devrait s'effectuer en l'espace de six semaines, mais le Secrétaire Général, Ban Ki Moon, reste extrêmement discret à ce sujet, par peur d'éveiller les protestations russes. Du point de vue militaire, le soutien de l'OTAN, à travers sa mission KFOR (sur place depuis 1999 et devant demeurer la pierre angulaire sécuritaire de la sous région), fige la situation sur le terrain (du moins en ce qui concerne l'indépendance des provinces albanophones du Kosovo). Du point de vue économique, le soutien des quatre plus grandes puissances économiques du continent, ainsi que celui des Etats-Unis, garantit une viabilité à ce pays. Les liens ethniques avec l'Albanie et de lutte historique commune pour l'indépendance au sein de la Yougoslavie ont crée des liens forts avec le Monténégro et la Macédoine (les couloirs d'acheminement des marchandises sont donc assurés). Le véritable problème qui se pose au Kosovo est son hétérogénéité ethnique. Malgré le consensus diplomatique occidental relatif sur la logique d'une partition du territoire serbe entre la Serbie et le Kosovo, justifié par la forte population albanophone au Kosovo (92%), sur le terrain, il existe  plusieurs enclaves à majorité serbe (4% de la population du Kosovo) ainsi que quelques villes isolées avec de fortes minorités serbes. Il s'agit principalement des enclaves de Leposavic, Zveçan, Zubin Potok et Strpce et des villes de Mitrovica, Kamenice et Novoberde. Ces espaces continuent à utiliser les symboles de la nation serbe: drapeau serbe, monnaie serbe, système administratif serbe (et non celui de l'ONU en vigueur dans la province depuis 1999). Le risque potentiel est la création d'un territoire hybride et non contigu serbe au Kosovo, à l'image des tentatives de création de Républiques Serbes en Croatie et en Bosnie pendant leurs guerres respectives. Plusieurs voies sont explorées par les serbes du Kosovo, sous statut de principautés ou de républiques indépendantes (ce qui reflète, peut-être, la faiblesse de l'Etat serbe et son incapacité actuelle d'entretenir des morceaux de territoires comme ce fut le cas sous Milosevic). Le risque plus probable est le rattachement, après une période d'instabilité (avec une violence accrue des groupes extrémistes et une augmentation de la criminalité déjà forte sur le territoire), des zones à majorité serbe du territoire kosovar, au nord de la rivière Ibar (même si les zones serbes sont très disséminées), au territoire principal de la Serbie elle-même (avec une ville symbole, Mitrovica, capitale de facto des serbes du Kosovo). Bref, il s'agirait non plus d'un Kosovo mais de deux, voire plusieurs, qui verraient le jour. Afin de pallier ce risque, la troïka institutionnelle kosovare (Président, Premier Ministre, Président du Parlement) a lourdement insisté sur l'objectif de création d'un Etat multiethnique (respectueux des religions et du patrimoine des minorités, notamment serbe), qui met fin au processus de désintégration de la Yougoslavie (et non pas un début d'émiettement de toutes les provinces ethniquement différentes de la région) et sur la base du Plan Ahtisaari (qui précisait les conditions de création d'un Etat kosovar viable).

La Mission de l'UE, EULEX, approuvée par l'UE le 14 février (avec un coût annuel estimé à €165 millions) et qui devrait se déployer dans les prochains jours en finalisant son déploiement au même temps que le retrait de l'ONU dans six semaines, devra gérer toutes ces problématiques. Mais son rôle sera surtout celui de simplifier la transition entre une administration onusienne (MINUK) et une administration kosovar avec un soutien européen (tel que prévu par le Plan Ahtisaari). La facilité de cette mission dépendra de la résistance directe ou indirecte que la Serbie décidera d'opposer sur le terrain aux administrations kosovares et européennes. Un deuxième aspect du problème auquel devra s'attaquer l'EULEX, en parallèle de l'administration kosovare, sera celui de la criminalité du territoire. Cette dernière, ayant pris des proportions préoccupantes, pourrait devenir un facteur majeur d'instabilité, comme c'est le cas en Albanie, et mettre en péril l'indépendance du Kosovo (devenu, en théorie, un "Etat Voyou"), vitrine de l'action internationale, et l'action extérieure de l'UE (PESC). L'EULEX devrait aussi obtenir un soutien de pays non membres de l'UE avec un rôle important à jouer dans cette crise comme les Etats-Unis, la Turquie, la Croatie (le Kosovo représente un enjeu important pour ces trois pays), la Suisse et la Norvège, mais elle ne devrait pas obtenir de reconnaissance de l'ONU.

Le chemin de l'indépendance aura été long, et même si le sort de ce nouvel Etat-Nation est maintenant décidé, les détails restent flous. Avant d'en arriver là, il aura fallu une guerre violente en 1998-1999, d'abord entre l'UCK (Armée de Libération du Kosovo) et la Serbie, puis entre l'OTAN et la Serbie, dernière d'une longue série d'interventions serbes et internationales en ex-Yougoslavie (et pourtant le Kosovo aura été le premier territoire yougoslave à se rebeller, et déclarer, par le biais de son chef modéré historique, Ibrahim Rugova, son indépendance de l'ensemble Yougoslave en 1991 - qui ne sera reconnue par aucun pays). Les premières demandes d'indépendance du Kosovo auront démarré lors de l'abolition en 1989 de son statut de province autonome par Slobodan Milosevic. La déclaration d'indépendance (ratée) provoquera l'arrestation de 112 des 120 membres de l'assemblée kosovare, 6 membres du gouvernement et tous les journalistes favorables à ce mouvement (ainsi que l'expulsion du parti communiste, seul organe réel de pouvoir dans le pays, de tous les kosovars souhaitant une plus grande autonomie de leur province). Les soulèvements populaires démarrent en 1996 et une première scission a lieu entre les modérés de Rugova et ceux qui cherchent, par des moyens plus violents (UCK), à obtenir cette autonomie par le biais d'attaques terroristes contre des politiciens, des policiers, et des gardes frontières serbes. L'effondrement du gouvernement albanais en 1997 aura permis l'acheminement massif d'armes vers le Kosovo, permettant le démarrage d'une véritable guérilla. Les expulsions de 863 000 personnes albanophones de Serbie enveniment davantage le conflit avec des flux importants de réfugiés qui accélèrent les préparatifs d'une intervention internationale. Après une série de bombardements pendant 78 jours des positions militaires serbes au Kosovo, mais aussi d'infrastructures et objectifs militaires en Serbie, Milosevic acceptera de revenir à la table des négociations (comme cela avait été le cas pour la Bosnie) et retirer ses troupes du Kosovo (du point de vue politique, cette reddition militaire aura précipité la chute de Milosevic lors des élections de 2000). Cette guerre aura provoqué la mort de 2 000 personnes (dont les deux tiers sont des civils majoritairement kosovars et un tiers sont des militaires majoritairement serbes) et le conflit aura provoqué la mort estimée de 10 000 kosovars. Le jeu politique interne au Kosovo est depuis dominé par deux partis, la Ligue Démocratique du Kosovo (LDK) d'Ibrahim Rugova, père de la nation kosovare et premier "Président du Kosovo" (décédé en 2006) - né en 1989, ce parti avait réussi à regrouper 700 000 personnes, la quasi totalité de la population adulte kosovare, entre 1989 et 1996 - et le Parti Démocratique du Kosovo (PDK) devenu majoritaire en 2007, issu de l'UCK et la lutte armée, c'est le parti du Premier Ministre actuel, Hashim Thaçi (l'ancien chef politique de l'UCK). Cependant, la déclaration permettant d'affirmer que le Kosovo est un "Etat souverain indépendant et démocratique" sera effectuée par le Président Fatmir Sejdiu, issu du LDK, le Premier Ministre Hashim Thaçi, issu de du PDK et le Président du Parlement, Jakup Krasniqi.

Quindi... L'ambiance liée à l'indépendance du Kosovo n'avait pas été ressentie depuis l'indépendance de la Macédoine ou du Monténégro, mais surtout celle des Etats ex-communistes d'Europe de l'Est il y a 19 ans. Les festivités ont commencé 24 heures avant la proclamation avec des remerciements explicites aux pays occidentaux soutenant l'indépendance, et organisations internationales l'ayant facilité (tout en protégeant la province cette dernière décennie), le retour de nombreux émigrés kosovars pour participer à la fête, le concert public donné par l'orchestre philarmonique de Pristina de Baki Jashari, le concours pour les symboles du pays (2600 propositions de drapeaux reçues), les feux d'artifice, réceptions officielles et autres festivités et manifestations de joie qui ont précédé et succédé la déclaration d'indépendance (dont des signes "C'est fait l'Oncle" en direction du martyr de la lutte pour l'indépendance, Adem Jashari, mort en 1998)... Le revers de la médaille sont les manifestations ayant eu lieu à Mitrovica, Banja Luka (en République Serbe de Bosnie) et Belgrade (Serbie) pour signifier l'opposition serbe à cette indépendance. De même, les manifestations devant les Ambassades Américaine et Européennes de Belgrade et les bâtiments de l'ONU au Kosovo démontrent la frustration serbe. Le ressenti des manifestants s'exprime régulièrement comme un sentiment de trahison de l'Europe à leur égard. Ce sentiment est lié au patrimoine religieux orthodoxe présent au Kosovo, schématisé comme le berceau de la culture serbe (l'impression populaire qui en découle est l'incapacité de construire un Etat serbe stable sans sa matrice religieuse de départ). Afin de soutenir les expressions d'opposition à l'indépendance de la part des minorités serbes du Kosovo, quatre ministres serbes ont été dépêchés le jour de la déclaration dans les quatre principales enclaves serbes du territoire, et ce, afin de montrer l'appartenance juridique du territoire à la Serbie, selon l'état actuel du droit international (et jusqu'à reconnaissance par l'ONU ou arrêté contraire de la Cour Internationale de Justice). De même, le ministre serbe aux affaires kosovares a déclaré, le jour même de la déclaration d'indépendance du Kosovo, que les zones à majorité serbe continueraient à être gérée administrativement par la Serbie.

Compte tenu de sa faiblesse étatique, l'Albanie s'est tenue à l'écart de tout le processus d'indépendance du Kosovo. Cependant, son influence se fait sentir dans la région. Tout particulièrement pour ce qui est de la notion de "Grande Albanie" dont parlent les nationalistes albanophones. Cette notion hypothétique couvrirait l'Albanie, le Kosovo et des morceaux de Macédoine, Monténégro et de la Grèce (Epire). C'est ce qui explique l'opposition de la Grèce à l'indépendance du Kosovo et la crainte qu'elle engendre dans les chancelleries macédonienne et monténégrine. De plus, l'UCK (dont est issu le Premier Ministre kosovar) n'avait pas hésité à faire sienne cette notion de Grande Albanie pendant la guerre d'indépendance (afin de rallier l'adhésion des albanophones) et pendant les tensions en Macédoine (2000). Le Kosovo se doit donc de montrer tous les signes d'apaisement à ce sujet pendant les prochaines années, afin d'obtenir une reconnaissance diplomatique de ses voisins.

Les signes donnés dès la déclaration d'indépendance par la troïka institutionnelle en vue d'un Kosovo multiethnique, mettant fin à la désintégration yougoslave et respectant le Plan Ahtisaari ont trouvé un symbole immédiat: le nouveau drapeau de l'Etat du Kosovo. Les trois couleurs utilisées et les étoiles, les mêmes que pour le drapeau bosniaque, représentent trois symboles forts: le blanc de la paix, le bleu et le jaune du drapeau européen (avec pour ambition l'adhésion à l'UE et au "concert des nations européennes") et les six étoiles représentant les six communautés ethniques (albanaise, serbe, turc, bosniaque, goran, rom). L'autre symbolique du drapeau: il ne reprend ni le drapeau albanais (rouge avec un aigle bicéphale) ni le drapeau serbe. L'appel aux minorités, et particulièrement à la minorité serbe, pour une gestion multiethnique harmonieuse du territoire (afin d'éviter un morcellement du Kosovo) trouve donc un écho dans ce drapeau. Cependant, cette recherche du respect de toutes les minorités représenterait une inversion des priorités de l'administration kosovare de ces dernières 8 années (avec une albanisation forcée de l'éducation linguistique et la culture du territoire, contre-coup de la gestion de Milosevic qui niait toute identité à la majorité albanophone). Il faudra donc regarder de plus près la future constitution de l'Etat du Kosovo avant d'affirmer le retour à l'équilibre multiethnique et le respect des minorités sur ce territoire (ce sera aussi un véritable test pour l'administration européenne du territoire).

C'est un précédent en matière de droit international qu'il faudra examiner de près car le schéma d'instabilité actuel du Kosovo ne pourra pas devenir permanent (mais pourra durer plusieurs décennies). Le risque d'émiettement des régions avec des majorités ethniques différentes des majorités nationales est réel: la majorité albanophone de certaines régions macédoniennes souhaite aussi un statut spécial; la République Serbe de Bosnie souhaite demander son indépendance de la Bosnie; les minorités hongroises de Roumanie aussi; le risque de précédent pour la Russie en Tchétchénie et Ossétie du Nord, pour la Géorgie en Abkhazie et Ossétie du Sud, pour l'Arménie et l'Azerbaïjan au Haut Karabagh et pour la Chine et Taïwan sont tout aussi réels...

* Repris par Noam Chomsky dans Hegemony or Survival sous la forme: "Les grandes Nations font ce qu'elles souhaitent, tandis que les petites acceptent ce qu'elles doivent"

04 février 2008

Quindi... La Serbie s'oriente finalement vers le réalisme européen

472pxsrbija_okruzi Après des rebondissements historiques importants, la Serbie, à travers le vote majoritaire émis au deuxième tour de l'élection présidentielle pour Boris Tadic (50,6% recueillis par le candidat du Parti Démocratique), a choisi la voie d'une plus grande intégration européenne. C'est avant tout un choix qui fait preuve de réalisme, que ce soit vis-à-vis du Kosovo, de l'UE, de la Communauté Internationale, de l'histoire ou encore de la géopolitique du pays. Le choix qui était présenté aux serbes était complexe: réélire le président sortant, à la tête d'une coalition politique gauche / droite informelle et fragmentée (dont le parti du Premier Ministre, de sensibilité nationaliste, Vojislav Kostunica, arrivé troisième au premier tour), qui a placé le pays sur la voie d'une réconciliation avec l'UE avec des négociations en vue d'une association et future intégration dans l'UE; ou alors, élire un nationaliste, Tomislav Nikolic, qui remplace le leader naturel du Parti Radical Serbe, Vojislav Seselj (en prison  à La Haye, accusé de crimes contre l'humanité et nettoyage ethnique) et s'inspire de la ligne politique crée par Slobodan Milosevic (bien qu'il ait passé 3 mois en prison sous son mandat), qui a fait le choix d'une alliance slave avec la Russie et continue à prôner le projet de "Grande Serbie". Le choix était rendu encore plus difficile par le refus des deux candidats d'accepter l'indépendance du Kosovo (de même que pour le Premier Ministre). Cependant cette indépendance semble acquise d'avance. La Russie aura cherché à influencer le vote en confirmant des investissements énergétiques importants dans le pays ces dernières semaines. L'UE aura fait de même en proposant la signature d'un accord intérimaire d'association permettant à terme une libre circulation des serbes dans l'UE. Le résultat serré du vote du deuxième tour (de même que les résultats du premier tour, 40% allant aux radicaux de M. Nikolic et 35,4% au Parti Démocratique de M. Tadic) et les forts taux de participation (61% au premier tour et 67% au deuxième) montrent à quel point la société serbe est polarisée sur ces questions.

Ex_yougoslavie_grande_serbie Le choix réaliste effectué par les serbes montre en premier lieu à quel point ils auront évolué sur la question de leur territoire national; bien que le territoire serbe ait profondément changé pendant son histoire millénaire, il faut savoir que pendant une brève période du XIVème siècle, juste avant l'invasion ottomane, l'Empire Serbe fut l'un des plus grands d'Europe (cela explique en partie les aspirations populaires historiques pour une Grande Serbie), le Royaume, la Fédération puis les Républiques successives de Yougoslavie couvraient une grande partie du même territoire (le reste étant principalement les territoires de la Grèce, l'Albanie puis les territoires issus de l'ex-Yougoslavie). Lors de la dislocation progressive de la Yougoslavie à partir de 1991, faisant suite aux changements de régime dans les ex-républiques socialistes d'Europe de l'Est en 1989, mais aussi à dissolution de la Tchécoslovaquie en deux entités, le concept de "Grande Serbie" a émergé de nouveau (théorisé par les intellectuels serbes et le Parti Radical Serbe dans les années 80, celui la même qui vient d'être battu aux élections présidentielles de 2008, et repris par Milosevic) en faisant valoir le concept erroné, qu'au sein de la Yougoslavie, la Serbie était phagocytée économiquement par la Slovénie et la Croatie (associées à la Serbie après la seconde guerre mondiale dans la fédération yougoslave) et que la Grande Serbie se devait d'être une entité ethniquement homogène (ces mythes auront la vie longue dans l'inconscient collectif serbe). Censé être la continuation naturelle, en cas de dissolution, de la Yougoslavie (et de l'Empire Serbe), la "Grande Serbie" aurait dû regrouper la Serbie, tous les territoires ex-Yougoslaves avec une population serbe et le Kosovo (en tant que berceau de la culture serbe). Concrètement, il s'agissait d'assurer la continuité territoriale serbe avec des morceaux de Croatie (République Serbe de Krajina), Bosnie (Bosnie entière, puis quand cela s'est avéré impossible, une partie de la Bosnie renommée, République Serbe de Bosnie) et une purification ethnique du Kosovo avec le départ des albanophones vers l'Albanie et la Macédoine (déstabilisant ce dernier en 2001, l'UE contribuant depuis au retour à l'équilibre de ce pays). Cette stratégie sera mise en échec par les armées, constituées en un temps record, des ex-républiques yougoslaves et la guérilla kosovar mais surtout par la Communauté Internationale (ONU, OTAN, UE). Les guerres pour maintenir le territoire yougoslave intact puis créer la "Grande Serbie" (Slovénie en 1991, Croatie entre 1991 et 1995, Bosnie entre 1992 et 1995, Kosovo en 1999) auront par la suite laissé leur place à une solution négociée pour le départ en 2006 du Monténégro grâce à un vote majoritaire pour l'indépendance de la République de Serbie et du Monténégro (2003-2006).

Aujourd'hui, toutes les formes de fédération issues de la Yougoslavie ont disparu. La Serbie est géopolitiquement divisée en trois territoires hétérogènes (voir carte) dont deux provinces autonomes entre 1974 et 1990, et de nouveau depuis 2002 (sous l'ex-Yougoslavie de Tito, elles bénéficiaient des mêmes droits que les républiques fédérées; elles perdront leur autonomie, de même que le Monténégro, sous la présidence de Milosevic - Milosevic contrôlait ainsi 4 des 8 votes au sein de la Fédération Yougoslave): celui central où se trouve une population ultra-majoritaire serbe; celui du nord, à la frontière avec la Croatie  la province autonome de Voïvodine, avec une population composée de 26 groupes ethniques dont les principaux sont les serbes, hongrois, slovaques et croates; et celui du sud, la province autonome du Kosovo, à majorité albanophone (92%), avec une minorité serbe (4%). La Voïvodine aura fait l'objet de plusieurs tractations sur son statut, la dernière datant de 2002 et le processus n'est pas encore clos, mais en bonne voie. Le Kosovo, aura été le premier territoire à proclamer son indépendance de la Yougoslavie de Milosevic en 1991 et aura, en conséquence, perdu toute autonomie au sein de la Yougoslavie sous son mandat. Le territoire n'aura réussi à obtenir une reconnaissance internationale qu'à partir de 1999, suite à une guerre menée depuis 1997, et une insurrection en 1998. Depuis la guerre, le territoire du Kosovo aura été sous administration de l'ONU et son statut définitif en négociation. Le choix de l'indépendance du Kosovo ne fait aucun doute depuis 1999 (voire même 1991). L'impasse que représente le refus du gouvernement serbe et tous les partis majoritaires du pays, de la Russie et de quelques pays membres de l'UE (Roumanie, Espagne) d'accepter cette indépendance par rapport au souhait de l'ONU, la majorité des pays membres de l'UE et des Etats-Unis est définitive; sur le terrain, la protection militaire de l'OTAN au Kosovo est une réalité inaltérable (de même que pour toutes les ex-républiques yougoslaves); du point de vue diplomatique, les négociations longues avec intervention de toutes les organisations internationales et puissances mondiales seront venues à bout des négociations possibles sur ce dossier. Le précédent historique de laisser un territoire faire sécession sans l'accord de l'autre partie, serait certes unique au XXIème siècle (et potentiellement dangereux pour des pays comme la Russie, la Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Roumanie et la Moldavie). Toutefois, malgré leur opposition officielle au projet d'indépendance kosovar, et les séquelles de la guerre du Kosovo, qui a touché leur territoire directement, les serbes semblent, à travers ce vote présidentiel, avoir accepté son principe. Leurs demandes officieuses sont simples: celle d'une indépendance du Kosovo, qui ne pourrait fusionner avec l'Albanie; et la protection de la minorité serbe de la province, ainsi que celui de l'héritage culturel serbe au Kosovo. Cependant, dès que l'indépendance sera prononcée (dans les prochaines semaines), un exode des enclaves serbes restantes au Kosovo (Leposavic, Zubin Potoc, Mitrovica, Strpce, etc.) vers ce qui restera de la Serbie sera probable. D'autres conséquences possibles, qui pourraient diviser le Président et le Premier Ministre, seront un embargo économique du Kosovo et des protestations diplomatiques de la Serbie envers tout pays reconnaissant cette indépendance. Ainsi se terminera l'histoire de la Yougoslavie et pourra enfin démarrer celle de la Serbie du XXIème siècle.

Du point de vue politique serbe, le choix d'une redirection réaliste de la politique étrangère vers une position plus conciliatrice à l'égard de l'Union Européenne est devenue une donnée fixe ces dernières années qui ne demandait qu'à être confirmée (bien qu'une minorité importante des serbes - avoisinant les 45%- s'y oppose). Depuis le départ de Milosevic en 1999, les élections ont systématiquement établi une majorité mouvante cherchant à empêcher le retour au pouvoir des partis issus de la coalition qui avait soutenu Milosevic dans les années 90 (Parti Socialiste et Parti Radical). Les élections présidentielles de 2004 s'étaient déroulées avec les mêmes acteurs: Boris Tadic l'avait remporté face a Tomislav Nikolic (54% - 46%). Le détail est cependant plus complexe et peut s'analyser à partir des résultats des élections législatives de 2007: le parti radical (ultra-nationaliste) est le premier parti en Serbie (28,6% des voix), suivi du Parti Démocratique (22,7%) d'inspiration socialiste, puis d'une coalition gouvernementale formée de l'alliance entre les partis conservateurs / nationalistes Parti Démocrate de Serbie du Premier Ministre Kostunica  et Nouvelle Serbie (qui obtiennent ensemble 16,5%) et finalement le G17+, parti libéral conservateur (6,8%). Suivent une myriade de petits partis sociaux démocrates, libéraux démocrates, socialistes nationalistes (de Milosevic), nationalistes, monarchistes, communistes ou communautaires.

Du point de vue de la géopolitique serbe sur le continent, le choix d'une intégration à long terme de l'Union Européenne est nécessaire. Economiquement, c'est le seul choix qui pourra donner un avenir stable à la Serbie, lui fournissant un marché pour ses produits et des fonds structurels permettant sa modernisation, mise à mal par tant d'années de guerre. Stratégiquement, tous les voisins de la Serbie sont voués à devenir des membres de l'UE (c'est déjà le cas de la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie et cela pourrait rapidement s'étendre à la Croatie et plus tardivement à la Macédoine, le Monténégro et la Bosnie), et la libre circulation dans la région serait entravée en cas de refus de la Serbie de rejoindre l'UE; d'autant que la Serbie a perdu son accès à la mer avec la dissolution de la République de Serbie et du Monténégro. Finalement, l'enveloppe sécuritaire que peut fournir l'UE et l'OTAN n'est pas négligeable pour ce pays entouré par des voisins ayant subi des guerres initiées par Belgrade; sa prospérité serait assurée dans ce cadre, plutôt que le risque de voir un simple incident devenir un prétexte de guerre de la part d'un voisin revanchard. Les discussions régulières, à tous les niveaux de l'Etat, avec les homologues d'autres pays européens et les fonctionnaires et élus des institutions européennes limitent ces risques. Somme toute, une intégration, même lente, dans l'UE serait une garantie de normalisation de la Serbie. A l'inverse, cette intégration ne se fera pas sans heurts. Le refus de la Serbie de remettre le Général Ratko Mladic, à la tête des forces armées de la République Serbe de Bosnie, et tenu pour responsable de crimes contre l'humanité et génocide en est la preuve. Ce dossier, avec celui de Radovan Karadzic, ancien Premier Ministre de la même entité réfugié en Serbie, sont les principaux éléments de blocage du dossier serbe pour la signature en bonne et due forme d'un Accord de Stabilisation et Association (ASA) avec l'UE (la remise de ces deux personnes au Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie - TPIY- est une des conditions de l'ASA). Entre temps, un accord au rabais sera signé (les Pays Bas et la Belgique étaient les pays opposés à toute signature d'un ASA sans remise des criminels de guerre) cette semaine, permettant en un premier temps le déblocage d'accords commerciaux et, à terme, la libre circulation des serbes dans l'UE (ce qui devrait déjà densifier les contacts de la population avec leurs voisins).

L'alliance diplomatique de la Serbie avec la Russie, prétextant des racines slaves des deux pays représente par contre un élément déstabilisateur majeur. Le résultat de cette alliance a été un appui de la Russie à certaines mesures discutables du régime de Milosevic dont le refus d'une intervention sous l'égide de l'ONU au Kosovo (l'intervention ayant finalement eu lieu avec l'OTAN mais l'administration civile qui s'en est suivie étant gérée par l'ONU). Cependant les intérêts des deux pays sont plus complexes. La situation de la Serbie dans son projet de Grande Serbie est similaire à celle de la Russie au sein de la CEI. De nombreux territoires russes pourraient demander à faire sécession (Tchétchénie, Ossétie du Nord...) mais la Russie cherche aussi à récupérer des enclaves de russophones dans d'autres pays comme la Géorgie, l'Azerbaïdjan, la Moldavie et potentiellement, l'Ukraine, la Biélorussie, les Etats Baltes... Ainsi, les guerres intra-yougoslaves auront permis à la Russie d'influencer la politique internationale selon ses intérêts territoriaux à long terme et les précédents juridiques qui pourraient s'appliquer dans ses propres querelles territoriales avec ses voisins. Par ailleurs, la Serbie représente auprès de l'UE un allié de poids pour la Russie, de même que le rôle joué par le Royaume-Uni, la Pologne ou la République Tchèque pour les Etats-Unis. Compte tenu des difficultés actuelles des relations euro-russes, la présence d'un allié facile à plaire diplomatiquement (l'appui de la Russie à la Serbie sur le Kosovo n'a aucun coût politique pour les russes) au coeur de la région européenne la plus problématique, rendant la mission de l'OTAN plus difficile (et l'empêchant d'intervenir ailleurs) sans risque pour les troupes russes, est un atout dont la Russie ne se défera pas. Afin de consolider cette alliance, la Russie n'hésite pas à flatter les ultra-nationalistes serbes, même en ce qui concerne leurs ambitions irréalistes, et à investir dans les industries serbes, partiellement délaissées par les européens, et principalement son secteur énergétique. La Russie a ainsi proposé d'acquérir la société serbe d'énergie électrique et de faire passer un gazoduc directement par le territoire serbe (Southstream, qui traversera les Mers Noire et Adriatique, puis les territoires bulgare et albanais avant de rejoindre l'Italie).

Quindi... Nous vivons la fin du rêve de Grande Serbie, celui qui devait prendre la relève de la Yougoslavie. Il faut se réjouir de ce retournement de l'histoire, malgré le temps perdu par la tentative de mise en place de ce projet (1991-2008) et les difficultés considérables qui demeurent pour la normalisation totale des relations de la Serbie avec ses voisins et l'UE. La capacité des serbes à se projeter dans un monde où le nationalisme devient secondaire par rapport aux intérêts économiques du continent est en cause. Seront-ils capables de mettre de côté la défense acharnée de leurs origines culturelles, leur endoctrinement par Milosevic, leur mémoire des guerres des dernières 15 années en faveur d'une vision continentale de l'histoire? Rien n'est moins sur... une partie significative de la population des Balkans demeurera sous l'emprise des partis nationalistes qui continueront à faire un chantage politique en défense d'un plateforme politique irréalisable.

Du point de vue des relations avec l'UE, les rebondissements multiples, sont similaires, même si plus complexes, aux négociations entre l'UE et la Slovaquie. Suite à la dissolution de la Tchécoslovaquie (1992) et l'élection en Slovaquie d'un Premier Ministre nationaliste (1990-1998), Vladimir Meciar, les négociations d'association et d'intégration dans l'UE s'étaient ralenties. La Slovaquie, ne pouvant se permettre ce choix géostratégique de manière réaliste (ses principaux partenaires politiques et commerciaux ayant choisi la voie de l'intégration européenne), avait fait chemin arrière dès 1998 et même réussi à intégrer l'UE en 2004 en même temps que tous les autres Etats de la région. Est-ce que la même chose est concevable pour la Serbie?

La retenue des kosovars dans le choix de leur date d'indépendance, en fonction du meilleur moment politique régional et international, et en évitant de braquer l'élection serbe sur leur indépendance, est de bon augure pour l'avenir de la région. Ainsi, plutôt que d'inciter une nouvelle guerre, les parties semblent, peu à peu, apprendre à cohabiter, participer au dialogue régional avec l'UE, et développer les négociations sur des sujets sensibles (même si elles n'aboutissent pas forcément). Toutefois, le lancement de la nouvelle force de police et d'assistance civile européenne (EULEX) au Kosovo, dès l'annonce effective de l'indépendance kosovar (qui devrait avoir lieu dans les prochaines semaines), et la coopération qu'elle recevra de la part des kosovars et serbes permettra de mieux saisir sur le terrain la capacité de ces populations a enfin dépasser les inimitiés issues de l'ex-Yougoslavie.

25 janvier 2008

Quindi... Fin de la coalition de centre gauche en Italie, vers un gouvernement technique, une alternance ou un renouveau démocrate?

Ulivo_unione 24 janvier 2008, 20h36, après 21 mois et demi de son deuxième gouvernement, Romano Prodi perd son mandat au Sénat italien. Le résultat du vote de confiance de la chambre haute: 161 contre, 156 pour, 1 abstention, 3 absences (le vote à la Chambre des députés hier: 326 pour, 275 contre). Prodi a fait savoir qu'il ne briguerait plus le poste de Président du Conseil. Le système politique italien, dans toute sa splendeur fait tomber son 61ème gouvernement en 61 ans, le dernier avait une majorité large à la Chambre de députés (de 63 sièges) mais trop courte au Sénat (2 sièges) pour pouvoir gouverner sur une législature complète sans être perturbé par les changements perpétuels d'alliances ("ribaltone") des petits partis, la guerre larvée que mènent les principales coalitions en s'opposant sur tous les sujets, ou les difficultés pour établir des synthèses programmatiques avec des alliances aussi larges (Romano Prodi avait lui-même orchestré la chute de son gouvernement actuel en février 2007 pour lui permettre, malgré la résistance de la gauche pacifiste membre de son alliance de gouvernement, de faire passer la loi autorisant les troupes italiennes à participer à l'expédition de l'OTAN en Afghanistan). Après la chute de son premier gouvernement en 1998 causée par les communistes, Romano Prodi aura cette fois-ci perdu sa majorité à cause des catholiques européens du petit parti de l'Udeur (3 sénateurs, 11 députés) et des Libéraux Démocrates (3 sénateurs, 1 député) ; son habileté politique n'aura pas suffit pour faire face au nombre de difficultés imposées par le système institutionnel italien.

Après la longue série de gouvernements issus de la Démocratie Chrétienne (1944-1994), la gouvernance italienne a été réorganisée pendant les 15 dernières années autour de deux pôles à géométrie variable qui organisaient les 68 partis politiques du pays: des coalitions de centre gauche, l'Ulivo (puis Uniti nell'Ulivo), suivie de l'Unione (allant des démocrates chrétiens jusqu'à l'extrême gauche) et des coalitions de centre droite, Polo delle Libertà / Polo del Buon Governo, suivie de Casa delle Libertà (allant des démocrates chrétiens jusqu'à l'extrême droite). La légitimité du leader du centre gauche, Romano Prodi, lui venait d'une consultation populaire ouverte en 2005 à laquelle avaient participé 4 millions d'italiens. Celle du leader de centre droite, de son charisme lui permettant de s'imposer par rapport à n'importe quelle figure politique de son camp. Cependant, le fonctionnement de ces coalitions a mené à un affrontement continu sur chaque texte présenté dans les deux chambres du Parlement, avec de rares exceptions où les textes étaient approuvés par les principales composantes des deux coalitions. Ainsi, les réformes du mode de scrutin de 1993 (scrutin majoritaire pour 75% des sièges) et de 2006 (système proportionnel -minimum de 2% à la Chambre et 3% au Sénat- avec une prime à la majorité sur une base nationale à la Chambre des Députés et sur une base régionale au Sénat) n'ont pas réussi à établir une stabilité politique tant recherchée.

Le récit de la chute de ce gouvernement suffit pour comprendre la nécessaire réforme institutionnelle / électorale en Italie. Les soupçons de corruption contre Clemente Mastella, ministre de la justice et son groupe politique catholique européen, l'Udeur (dont sa femme est aussi membre et directement impliquée en Campanie) augmentant ces derniers temps (le ministre avait relevé de ses fonctions le magistrat enquêtant sur le dossier, sa femme, conseillère régionale avait été arrêtée le 17 janvier), Mastella s'est vu dans l'obligation de démissionner. Cependant, en un premier temps, il menace d'entraîner le gouvernement dans sa chute (qui ne tient au Sénat que par deux voix, alors que son parti a trois sièges dans la Chambre Haute) afin d'obtenir un soutien politique plus large (ses actes démontrent  la frontière encore partiellement brouillée entre la justice et la politique en Italie). En un deuxième temps, il refuse de s'entretenir avec Prodi, consulte Silvio Berlusconi, le chef de la coalition de centre droite (le contenu de leurs conversations n'est pas connu mais on peut imaginer un accord garantissant le futur politique de l'Udeur) et coordonne probablement ses agissements avec le Vatican (voir billet à ce sujet) dont il est un des alliés politiques italiens, notamment sur le refus du projet DICO (Pacs italien) qu'avait proposé ce gouvernement (confirmant ainsi le manque de séparation entre l'Eglise et l'Etat, les immixtions à répétition de l'Etat du Vatican dans les affaires intérieures italiennes et l'impossible accord programmatique au sein d'une coalition gouvernementale). Finalement, malgré le soutien apporté par Romano Prodi lui-même au Parlement la veille, la décision de faire chuter le gouvernement est prise (en terme de représentativité de Mastella et de l'Udeur au sein de la coalition gouvernementale, le meilleur indicateur est probablement son score lors des primaires de 2005 pour la sélection de la tête de la coalition, il avait obtenu 4,6% des voix, ce qui reflète le poids démesuré des petits partis au sein d'une coalition gouvernementale). Un député de son parti qui redonnera la confiance au gouvernement se fera insulter par les siens au sein de l'hémicycle juste avant le vote. La toile de fond de ces décisions: la recomposition des coalitions italiennes, avec les partis majoritaires des deux grandes coalitions cherchant à s'affranchir des retournements et chantages politiques que leurs font subir les petits partis en cours de législature, par le biais d'une nouvelle loi électorale, "la bozza bianca" . Mastella finira donc par accuser Veltroni, nouveau leader du Parti Démocrate (parti devenu central au sein de l'Unione), d'avoir provoqué la crise gouvernementale par son manque de soutien personnel (démontrant le manque de transparence dans les discussions politiques au sein des coalitions qui peuvent provoquer la chute de gouvernements sans que la cause réelle soit connue des italiens).

Entre temps les deux coalitions ont prévu la phase suivante. Six partis nationaux et deux partis régionaux du centre gauche (essentiellement les démocrate chrétiens et les ex-communistes, excluant les communistes non réformés et les verts) ont fusionné pour former le Parti Démocrate, une formule novatrice en Europe avec une réunion de sociaux-démocrates (l'ancien Democratici di Sinistra) et démocrates chrétiens européistes (l'ancienne Magherita) qui forment le noyau dur du parti et se partagent de manière équitable les instances suite à un vote ouvert en 2007 auquel ont participé plus de 3 millions d'italiens (voir billet à ce sujet). Ce même vote avait désigné le maire de Rome, Walter Veltroni (ancien numéro deux de Prodi dans la première alliance de centre gauche, l'Ulivo, il est âgé de 52 ans tandis que Prodi a 68 ans) comme nouveau leader. L'ancienne Forza Italia de Silvio Berlusconi est elle aussi en cours de réforme pour devenir le parti central au sein du centre droite. Bien que son nouveau nom, Popolo della Libertà, ait été choisi lors d'une pétition populaire en décembre 2007 (juste après une pétition lancée en par Berlusconi en novembre 2007 ayant réuni plus de 7 millions de signatures pour la tenue d'élections anticipées), ce projet n'a pas obtenu l'accord des principaux alliés de la Casa delle Libertà (UDC, Alleanza Nazionale, Lega Nord). Pourtant un dauphin, Gianfranco Fini, président d'Alleanza Nazionale (parti proche de l'UMP en France) avait été pressenti  par Berlusconi pour être le leader du nouveau parti (il est âgé de 56 ans tandis que Berlusconi a 71 ans). La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si, lors des prochaines élections législatives (potentiellement avancées), le système de coalition sera définitivement enterré pour favoriser les deux nouveaux grands partis, Partito Democratico et Popolo della Libertà, ou alors si les voix obtenues par ces deux partis ne leurs suffiront pas pour gouverner seuls et un nouveau système d'alliances devra être créé (à noter que la formation du parti de centre droite, Popolo della Libertà, est loin d'être achevée et que des rebondissements sur ses participants et son projet sont prévisibles avant le prochain scrutin). En prévision de cette problématique, l'Italie discutait fermement depuis six mois (voire deux ans) sur le changement de la loi électorale (celle en vigueur a été préparée par Berlusconi lorsqu'il était au pouvoir sans accord bipartisan) en favorisant un système se situant entre la loi électorale espagnole et allemande (systèmes permettant la formation de gouvernements stables avec des alternances régulières entre deux grands partis qui peuvent former des alliances de circonstance avec quelques partis minoritaires devenus rares dans l'assemblée). Un pré-projet avait été déposé au Parlement et devait passer avant juin 2008 avant d'être soumis à référendum. A gauche, le résultat potentiel aurait été une alliance de gouvernement asymétrique entre le grand parti de centre gauche le PD et celui, plus petit, de gauche radicale, Rifondazione Comunista. A droite, cela aurait eu pour effet une alliance plus équilibrée entre trois partis dont le Popolo della Libertà serait l'axe central entouré de l'UCD (en pleine décomposition) et Alleanza Nazionale en attente d'une fusion possible des trois.

Selon le système institutionnel italien, le Président de la République, Giorgio Napolitano (âgé de 82 ans), devra prendre une décision sur la suite à donner à la crise. Pour le moment, il a demandé à Romano Prodi de rester en fonctions pour gérer les affaires courantes. Il peut soit nommer un "gouvernement technique"/ "gouvernement institutionnel" (favorisant les techniciens sans mandat électif, le dernier fut celui de Lamberto Dini entre 1995 et 1996) qui aura pour mandat principal la mise en place d'une nouvelle loi électorale acceptée par les principaux partis. C'est la solution que Napolitano préfèrerait, de même que le PD et l'UDC, mais la position de force de Berlusconi dans les sondages -10 à 12 points d'avance- pourrait rendre tout compromis impossible, de plus, cette solution n'a pas les faveurs de l'opposition de centre droite pressée d'aller aux urnes. Prodi ayant perdu sa légitimité ne pourrait probablement pas être à la tête de ce gouvernement ce qui rendrait nécessaire la nomination (et acceptation par une large majorité des partis) d'une figure impartiale, difficile à trouver compte tenu de la polarisation actuelle (les noms de l'ancien chef de gouvernement Giuliano Amato, de l'ancien commissaire européen Mario Monti et du gouverneur de la Banque d'Italie Mario Draghi circulent). La deuxième option, plus probable, est la tenue d'une nouvelle élection législative dans un délai relativement court. 

Quindi... En fonction des informations disponibles, il semblerait qu'on s'achemine vers de nouvelles élections législatives, dans un délai incertain et pour lesquelles, le niveau de préparation des nouveaux partis, le Partito Democratico (PD, projet construit sur 5 ans, arrivant à terme de son cycle constitutif et semblant souhaiter se présenter seul et non plus au sein d'une coalition) et le Popolo della Libertà (nouveau projet en pleine gestation), pour faire face à ce scrutin anticipé est inconnu. Par contre, compte tenu de l'avance de Berlusconi dans les sondages et de l'inégalité des moyens entre les deux pôles (Berlusconi pouvant profiter de son empire médiatique privé et de fonds personnels considérables), une nouvelle alternance semble probable. Selon cette hypothèse, ce serait la dernière entre Prodi et Berlusconi, le premier (pourtant légèrement plus jeune) laissant sa place à la nouvelle génération, comme cela a été le cas successivement au Royaume-Uni, en Allemagne, en Espagne et en France (ils auraient alors dominé la scène politique italienne pendant 15 ans). Un élément vient perturber cette hypothèse de relève: pendant toute cette période, seul Prodi a réussi à monter une opposition réelle face à Berlusconi (même lors de son exil bruxellois à la tête de l'UE entre 1999 et 2004). Le seul point qui pourrait rendre la victoire de Berlusconi moins inévitable serait le décalage possible entre le renouveau de l'offre au centre gauche par le biais du leader du PD, le maire de Rome, Walter Veltroni, une figure moderne en politique (malgré sa longue expérience) et l'offre usée de Berlusconi. Un programme électoral mieux ficelé (qui fasse moins l'objet de compromis avec les autres partis politiques coalisés), plus moderne (gouvernement restreint plutôt que les habituels 100 ministres d'une coalition, faisant sienne la demande de transparence, renouveau économique et modernisation du pays, la finalisation de la réforme institutionnelle et sociale dont le Dico) pourrait peut-être remporter une majorité face à une droite divisée. Mais pour cela, il faudrait que Prodi, le président d'honneur du PD, se retire gracieusement et laisse la place à son dauphin, chose rare dans la gérontocratie italienne.

A l'inverse, en cas de victoire de Berlusconi, au delà du retour aux affaires de l'homme le plus riche d'Italie avec le brouillage des lignes entre l'intérêt personnel et l'intérêt général, ses moeurs politiques critiquables (excès verbaux dans les enceintes nationales mais aussi internationales, la communication constante sur sa vie privée et ses difficultés juridiques permanentes, les critiques homophobes de ses alliés politiques), il faut s'attendre à un nouveau retournement d'orientation diplomatique de la part du gouvernement. La préférence européenne du centre gauche italien laissera sa place à la préférence américaine du centre droite (celle là même qui amena le gouvernement Berlusconi à participer à la guerre d'Irak). Cependant ses alliés ne seront plus les mêmes, au lieu d'Aznar, Barroso (premier ministre du Portugal) et Bush, il aura Sarkozy, Barroso à la tête de la Commission Européenne (qui peut devenir un allié de poids, de même que les gouvernements de centre droite d'Europe de l'Est) et un Bush affaibli pendant 11 mois avant de céder sa place. Sa véritable opposition, à l'échelle européenne (de même que pour Nicolas Sarkozy) sera Angela Merkel, figure prônant la bonne gouvernance plutôt que la communication politique.

Ainsi, on ne peut qu'espérer le changement générationnel de la politique italienne, en passant du couple  Prodi / Berlusconi (Il Professore / Il Cavaliere) au couple Veltroni / Fini et peut être, peut être, le changement institutionnel pour enfin stabiliser le mandat exécutif et lui permettre de se concentrer sur les véritables problèmes (considérables) du pays plutôt que la stabilité de la coalition majoritaire.

22 janvier 2008

Quindi... La Diplomatie Vaticane se déploie en Europe et déstabilise les gouvernements

400pxradio_vaticana Ces derniers mois, un renouveau de la diplomatie vaticane se fait sentir auprès des grands pays de l'Union Européenne. Elle n'use plus seulement de son pouvoir discret d'influence dans la résolution des conflits et dans les sujets qui ont des implications théologiques, mais aussi des représentants locaux et politiques dont l'église peut se prévaloir en Europe. Ainsi, elle met en difficulté M. Prodi en Italie, Zapatero en Espagne et Barroso à Bruxelles, et favorise discrètement M. Sarkozy en France et Tony Blair dans ses nouvelles fonctions régionales...

Son offensive diplomatique s'était déjà fait sentir lors des débats sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE) en 2004, et pendant toute la durée de la convention de préparation du traité, au sujet de son préambule. Le Vatican souhaitait une mention expresse de l'héritage catholique de l'Europe à l'encontre de la majorité des rédacteurs du texte et notamment des présidents et vice-présidents de la convention, Valery Giscard D'Estaing, Jean-Luc Dehaenne et Giuliano Amato. Ses alliés de circonstance, le premier ministre polonais Lech Kaczynski, le président de la commission européenne (devenu président du conseil italien) Romano Prodi et la chancelière allemande Angela Merkel. Son principal opposant, Jacques Chirac, fermement attaché à la laïcité française. Le résultat partiel obtenu par le Vatican (mention religieuse mais non spécifiquement chrétienne) lors de la rédaction du Traité de Lisbonne (modificatif du TCE) est comme suit (deuxième considérant du préambule): "S'inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l'égalité et l'État de droit".

Dans ses relations avec l'Italie, il existe une symbiose entre la diplomatie vaticane et le pouvoir politique italien, tout particulièrement celui de droite mais aussi celui du centre et du centre gauche (et tout particulièrement les sociaux démocrates). Rares sont les zones où il ne s'agit pas d'une confrontation église+droite contre gauche (la politique italienne étant jusqu'à récemment assez polarisée). Un de ces endroits est Bologne, centre éducatif du pays d'où est issu Romano Prodi. De retour au pouvoir en Italie depuis 2006 à la tête d'une coalition hétérogène regroupant des démocrates chrétiens, des sociaux démocrates, des socialistes et des communistes non réformés, il ne détient qu'une majorité d'un siège au Sénat (jusqu'au 20 janvier 2008). Malgré ce consensus historique qui existe entre sociaux démocrates et le l'église italienne, certains aspects du programme de la coalition gouvernementale ont créé des tensions insurmontables. La principale étant le projet DICO (une version italienne du PACS) qui permettait une Union Civile entre homosexuels. L'opposition de Silvio Berlusconi ayant sauté sur l'occasion de faire une alliance non seulement avec l'église italienne, mais aussi avec l'évêque de Rome (autre titre de Benoit XVI), le projet stagne au parlement italien. Afin de montrer ses "divisions" (selon la formule fameuse de Staline "Le Pape, combien de divisions?"), le Vatican n'hésite pas à faire participer ses fidèles italiens au "Family Day" organisé par la droite pour faire pression sur le gouvernement, de même que montrer l'influence du Pape sur la société italienne en réunissant plus de 100 000 fidèles le weekend dernier sur la place Saint Pierre, suite au refus de certains professeurs et étudiants de l'Université La Sapienza de Rome de lui laisser prendre la parole lors de l'ouverture de l'année académique. Le dernier rebondissement au sein de la coalition gouvernementale avec le départ du Ministre de la Justice, Clemente Mastella (réputé proche du Vatican) pour cause d'accusations de corruption, et de son parti de la majorité (le petit parti démocrate chrétien europhile, l'UDeur, membre du PPE, le plus à droite de la coalition gouvernementale) qui était très hostile au DICO, peut laisser penser à une stratégie active de déstabilisation du gouvernement italien par le Vatican (le journal italien Il Sole 24 Ore fait état de la singulière coïncidence entre ce départ et les critiques du gouvernement exprimées par Monsignore Angelo Bagnasco, président de la Conférence Episcopale Italienne; La Stampa fait état de négociations entre UDeur et Silvio Berlusconi).

En Espagne, les élections législatives de mars 2008 ont mis en avant une situation qui existe depuis l'arrivée au pouvoir de Jose Luis Rodriguez Zapatero en 2004 suite aux attentats de Madrid et le retournement du vote en faveur des socialistes juste avant l'élection. La gestion pitoyable de la communication par le gouvernement de Jose Maria Aznar les jours qui ont succédé à l'attentat (attribuant la responsabilité à l'ETA plutôt qu'à Al Qaïda afin d'éviter une remise en cause de son alliance avec Bush et Blair sur l'Irak) ont forcé le Parti Populaire, passé à l'opposition à rester sur la même ligne (avec l'appui des victimes du terrorisme de l'ETA). Ainsi, même après le départ d'Aznar au profit de Mariano Rajoy, la communication du parti s'est radicalisée contre toutes les réformes socialistes. Zapatero n'a pas hésité à appliquer son programme de réformes , parfois avec succès (légalisation du mariage homosexuel; réforme du statut des autonomies dont la Catalogne; retrait de tous les symboles restants du franquisme...) parfois avec des échecs (négociations de paix avec l'ETA) tout en retirant l'Espagne de ses engagements en Irak mais maintenant les troupes en Afghanistan et la veille contre le terrorisme d'Al Qaïda (coup de filet récent à Barcelone par le CNI). Cependant, l'opposition de droite s'est trouvée un allié pendant cette campagne législative, qui était resté discret depuis la disparition du franquisme, l'épiscopat espagnol (les actions politiques et économiques religieuses en Espagne se déroulant surtout à travers l'Opus Dei). Ensemble, ils n'hésitent pas à remettre en cause la légitimité démocratique du gouvernement, élu dans des circonstances particulières, et ses mesures prises contre les symboles franquistes qui raniment les rancoeurs de la guerre civile (l'épiscopat espagnol a obtenu le droit de préserver ces symboles à l'intérieur des églises) et pour le mariage homosexuel; à ce titre l'église encourage les maires de l'opposition à ne pas célébrer ces mariages dans les mairies qu'ils détiennent. Finalement, le Vatican qui agissait discrètement jusqu'à présent (notamment avec la canonisation du chef de l'Opus Dei par Jean Paul II en 2002) a choisi de participer à la campagne législative avec un message vidéo de Benoit XVI relayé pendant le Family Day madrilène réunissant, selon le Vatican, 1,5 million de participants (manifestation contre les mesures favorisant le divorce, le mariage homosexuel et l'adoption par les couples homosexuels) organisé par l'épiscopat espagnol (opposé à la "laïcité radicale" de Zapatero jugée anti-constitutionnelle). Cependant, il est fort probable que le Vatican ait fait une erreur de calcul en participant à cette manifestation. Le gouvernement socialiste devrait être réélu sans trop de difficultés et sa seule véritable crainte est le manque de mobilisation de ses partisans le jour de l'élection. En faisant craindre le retour d'une droite conservatrice au pouvoir, l'opération pourrait se solder par une forte mobilisation des socialistes. Mais au vu du Vatican, l'essentiel est peut-être la dette politique de la droite espagnole à son égard...

Au Royaume Uni, l'annonce récente du dépassement du nombre de pratiquants anglicans par les pratiquants catholiques (se situant tous deux aux alentours de 850 000 personnes), grâce en grande partie à la forte immigration du pays, a permis de mieux saisir l'enjeu de la conversion de Tony Blair (décembre 2007) à la religion de sa femme et ses enfants. En effet, l'ex-premier ministre britannique avait attendu la fin de son mandat pour se convertir afin que cette mesure personnelle ne perturbe pas l'exercice de ses fonctions: une des responsabilités du premier ministre britannique est de présider le groupe qui propose les nominations d'évêques et archevêques de l'église anglicane à la Chambre des Lords. Certains de ses conseillers (nommément son conseiller en communication Alastair Campbell) disent qu'il ne se sépare jamais de sa bible et qu'il suivait depuis toujours les préceptes de l'église anglo-catholique (très proche des catholiques). Cependant, cette conversion surprend pour un homme devenu émissaire du quartette (ONU, UE, Etats-Unis, Russie) dans le conflit israélo-palestinien alors que les catholiques jouent un rôle (certes mineur) dans le conflit et que les protestants ne jouent aucun rôle et jouissent d'une image d'impartialité (à part pour les protestants américains) mais aussi compte tenu de son soutient à l'avortement, l'union civile homosexuelle et l'expérimentation sur les cellules souches quand il était au pouvoir. Mais la question de cette conversion et les rumeurs d'une foi brimée lors de la communication gouvernementale au profit d'une position britannique plus classique, pourrait peut-être expliquer un des liens personnels que partagent George Bush et Tony Blair. De même, la visite récente de ce dernier au Vatican, pourrait s'interpréter comme étant une obligation faisant partie de ses fonctions d'émissaire du quartette ou alors, dans le cadre d'une alliance catholique de personnalités européennes, cela pourrait être un coup de pouce à la candidature de Tony Blair à la future fonction (si le Traité de Lisbonne est ratifié) de Président du Conseil Européen (avec l'appui des catholiques et de la droite européenne).

"La Fille Ainée de l'Eglise" (selon la formule du Cardinal Langénieux, archevêque de Reims, en 1896), la France, n'est pas en manque. Après la relative discrétion des prédécesseurs de Sarkozy sur la religion, ce dernier n'a pas hésité à venir chercher en personne le titre de Chanoine Honoraire de la Basilique Saint Jean de Latran (une des quatre basiliques de Rome), titre réservé à tout Chef d'Etat français, et d'évoquer lors de son discours "les racines essentiellement chrétiennes de la France". Mis à part l'incohérence liée à l'oubli de la dissociation nécessaire pour un Etat laïc entre ses différentes racines, il s'agit d'une victoire posthume évidente pour l'Eglise sur sa position pour le préambule du TCE. Par cette formule, Nicolas Sarkozy venait de découdre la position diplomatique européenne de la France sous la Vème république. Par ailleurs, le Vatican qui en a profité pour annoncer un futur voyage du Pape en France a choisi de fermer les yeux sur la vie privée du président français (divorcé deux fois et vivant dans une relation affichée hors mariage), pourtant étalée sur tous les médias français et italiens pendant cette période. Cette position conciliatrice aurait-elle un lien avec la position de Nicolas Sarkozy sur la Turquie? Ce refus de laisser rentrer cet Etat musulman dans l'Union Européenne en ferait-il un allié de circonstance?

Quindi... Le regain de conservatisme de l'église catholique sous Benoit XVI est accompagné d'une offensive diplomatique en Europe avec une attention toute particulière portée aux relations avec les Chefs d'Etat. Dans le cadre de ce retour au conservatisme et la minimisation du dialogue entre les religions monothéistes, on peut déplorer le discours du Pape le 12 septembre 2006 à l'université de Ratisbonne en Allemagne (citant les déclarations d'un empereur byzantin du XIVe siècle, Manuel II Paléologue, qui, dans sa Controverse sur le djihad avec un érudit persan, dénonce, en termes vifs, la guerre sainte et la tentation de la violence qui, selon lui, est intrinsèque à l'islam) qui permet de jeter un doute sur les objectifs diplomatiques du Vatican (Benoit XVI avait par la suite estimé que son discours avait été mal interprété). De même on peut craindre les interventions futures probables du Vatican sur l'intégration de pays avec de fortes populations musulmanes dans l'Union Européenne: Bosnie, Kosovo, Turquie.

Ce regain d'attention de l'église conservatrice à sa politique étrangère peut aussi se voir dans les voyages de Benoit XVI en Amérique Latine, et notamment au Brésil où il a réaffirmé son opposition à l'utilisation de préservatifs et au contrôle des naissances. La seule zone épargnée pour le moment semble être l'Asie (et une partie de l'Afrique) où le Vatican dépend plus des prêtres missionnaires de l'ordre des jésuites (19 200 en tout répartis pour l'essentiel entre l'Amérique Latine, l'Afrique et l'Asie). Ces derniers viennent d'élire un nouveau "Pape Noir" (nom officieux donné au Préposé Général de la Compagnie de Jésus), le Père Adolfo Nicolas, un théologien espagnol de 71 ans ayant passé l'essentiel de sa carrière en Asie (Japon et Philippines, tout comme son prédécesseur), qui n'est pas un proche du Pape bien que son élection à la tête de la congrégation doive être validée par le Vatican. Afin de réduire toute velléité de message indépendant (et moins conservateur) de celui de Benoit XVI, le Vatican réitère sa demande: "L'Eglise a encore plus besoin aujourd'hui de votre fidélité. [...] Il serait utile que la congrégation générale réaffirme sa totale adhésion à la doctrine catholique." Finalement, la prochaine terre d'expansion de la foi catholique que se fixe Benoit XVI est l'Océanie, avec les Journées Mondiales de la Jeunesse organisées en Australie en juillet 2008.

De manière générale, les pratiques diplomatiques dont use le Vatican sont d'un autre âge et ne devraient plus avoir leur place dans la politique européenne moderne. La voix de modération, conciliation et dialogue avec les autres religions du Vatican semble avoir laissé sa place à une force conservatrice qui n'hésite pas à diviser les sociétés européennes et mettre en péril ses institutions (UE) et ses gouvernements (Italie, Espagne) lorsque cela fait avancer ses objectifs diplomatiques et théologiques. Le Vatican a même développé une indignation sélectite en critiquant à l'excès les couples non mariés et le divorce mais en taisant toute critique de ses protégés, divorcés et remariés, comme peuvent l'être Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy.

Photo reprise de Wikipedia sous licence Creative Commons 2.0

Damien Guinet
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