Ainsi que l'a souhaité Vladimir Poutine, Dimitri Medvedev, élu avec 70,22% des voix dans un scrutin qui aura officiellement eu un taux de participation de 65%, deviendra le nouveau Président de la Fédération de Russie, le plus grand pays du monde. Le Président élu est le fils de professeurs universitaires, lui-même Docteur en Droit de l'Université de Saint Pétersbourg (tout comme Poutine et Lénine). Ce jeune politicien de 43 ans, qui devrait rentrer en fonctions le 7 mai 2008, a une carrière courte, tout d'abord comme professeur à l'Université de Saint Pétersbourg, puis conseiller de la mairie de Saint Pétersbourg (sous l'ancien maire Vladimir Poutine), fondateur et conseil juridique d'une société forestière (Fincell / Ilim), président du conseil d'administration de Gazprom (depuis 2000) puis au Kremlin devenant successivement le directeur adjoint (1999), directeur et chef de l'administration (2003, équivalent d'un poste de secrétaire général de la présidence), et enfin Vice-Président (2005). Il a la réputation, au sein de l'équipe Poutine, d'être un modéré, un libéral et un pragmatique. L'accord tacite entre les deux hommes, tel qu'affiché tout au long de la brève campagne présidentielle, stipule que Vladimir Poutine devrait devenir Premier Ministre, une fonction dévalorisée sous sa présidence, et potentiellement le directeur du conseil d'administration de Gazprom. Selon son souhait, le fragile équilibre institutionnel russe devrait changer, la présidence devenant une fonction représentative et les pouvoirs exécutifs se concentrant désormais entre les mains du Premier Ministre. Inspirée des institutions françaises, ce passage est parfaitement imaginable dans le cadre des institutions russes existantes. Cependant, il faut craindre plusieurs choses à l'avenir: l'usure de pouvoir d'un Poutine qui a déjà gouverné 8 ans; une demande nationale croissante de démocratie et respect des droits de l'homme; le changement du cadre politique international actuel avec une nouvelle présidence américaine, et une politique étrangère et militaire plus marquante de la part de la Chine et de l'Union Européenne; le changement des facteurs de croissance actuels qui permettent une croissance rapide de la Russie (exportations de pétrole et gaz, ressources minières et forestières). La conjonction de plusieurs facteurs, peu probable à court terme, mais possible à long terme, créerait des tensions inévitables au sein du couple exécutif russe, menant à une déstabilisation institutionnelle grave.
Cette tendance sera d'autant plus fragrante, qu'il n'existe pas de contre pouvoirs en Russie comme l'ont démontré l'élection législative de 2007 (voir billet), l'invalidation des candidatures présidentielles des opposants (Mikhaïl Kassianov, ancien Premier Ministre sous Poutine 1, Vladimir Bukovsky, dissident membre avec Kasparov du Comité 2008, ancien expert pour la Cour Constitutionnelle sous Eltsine) ou des intimidations politiques (Garry Kasparov, néoconservateur, chef du mouvement L'Autre Russie qui s'est retiré de la course suite à des altercations violentes lors de manifestation et une arrestation injustifiée), l'intimidation des journalistes, l'utilisation à outrance des moyens de l'Etat en faveur du pouvoir en place lors d'élections (les Nachi, jeunesses du parti Russie Unie, avec des moyens disproportionnés pour ce genre d'organisation, quasi monopole télévisuel, utilisation d'administrations locales pour faire campagne), et surtout les scores électoraux aberrants obtenus par Russie Unie, le parti de M. Poutine et M. Medvedev, lors de l'élection législative, et le score de M. Medvedev pour la présidentielle, dans des zones comme la Tchétchénie, faute de supervision internationale du scrutin et de suivi juridique des plaintes déposées. La démocratie de façade russe pourrait donc, à tout moment, dégénérer en guerre au sommet en usant de toutes les armes de la puissance russe pour démontrer l'influence et la légitimité d'un membre de l'exécutif par rapport à l'autre: son armée, ses conglomérats énergétiques, ses services secrets, ses ressources administratives, ses oligarques et mafieux, son influence dans le monde russe et les autres puissances qui l'entourent. La référence en la matière, un peu datée, était la lutte acharnée que Boris Eltsine avait mené contre Mikhaïl Gorbatchev en usant des autres ex-républiques soviétiques, des échelons administratifs territoriaux, de la nouvelle économie en début de libéralisation, des groupes de pression démocratiques et des puissances étrangères. Une référence plus récente est la guerre que mène le Kremlin contre les dissidents extérieurs, notamment ceux qui ont obtenu l'asile politique en Grande Bretagne, n'hésitant pas à s'attaquer aux intérêts extérieurs de ce pays (voir billet).
Du point de vue économique, la performance russe de ces dernières années est symboliquement impressionnante avec un taux de croissance moyen de 7% et une augmentation réelle et importante (dépassant parfois les 10%) des salaires (le PIB par habitant est passé de $2000 en 1998 à $9000 en 2008 au taux de change actuel). Cette croissance importante est liée aux augmentations conséquentes des prix des énergies non renouvelables (multipliés par quatre sous la présidence de Poutine, leur part du PNB est passée de 12,7% en 1999 à 31,6% en 2007) - et de manière plus large des ressources minières et pétrolières, qui représentent 80% des exportations russes - et le retour, programmé par le gouvernement, de la Russie dans le marché des armements. Pour le reste, la politique libérale choisie par le gouvernement (inspirée par Andreï Illarionov entre 2000 et 2005) n'a pas permis de développer les marchés de biens industriels, produits manufacturés et services, tout particulièrement depuis la dévaluation de 1998. Cette approche, de rigueur économique, avec des contrôles sévères sur la politique budgétaire et monétaire, avait été rendue inévitable, à la fin des années 90, pour rembourser la dette extérieure russe; mais elle ne se justifie plus depuis quelques années. Les indicateurs économiques à terme sont tout aussi préoccupants. Les pressions inflationnistes (dépassant les 10%) crées par la hausse des consommations et des prix ont jusqu'à présent été compensées par un fond de stabilisation (qui détient $144 milliards). La pression politique, surtout en cas de retournement de la conjoncture mondiale, pourrait favoriser la diminution des contributions à ce fond, renforçant l'inflation, même dans un cadre, hypothétique, de diminution de prix des matières premières. De plus, les consommations importantes liées à la croissance de ces dernières années ont crée un déséquilibre important de la balance commerciale du pays. A long terme, la Russie est vulnérable en cas de changement économique lié aux négociations de Bali et l'entrée des Etats-Unis dans le protocole de Kyoto. Ce changement progressif vers une économie moins dépendante des hydrocarbures enlèverait des avantages comparatifs à Moscou; bien que ce changement ne se produira pas du jour au lendemain, que la Chine et l'Inde devraient demeurer de grands consommateurs pendant plusieurs décennies et que la Russie a une longueur d'avance en matière nucléaire. Depuis l'attaque gouvernementale contre des sociétés privées pour reprise par l'Etat et une oligarchie proche du Kremlin en 2003 (dans les secteurs du pétrole, titane, gestion d'aéroports, immobilier etc.), le climat juridique privé n'inspire pas la confiance des investisseurs internes et externes (ces derniers préfèrent investir dans des sociétés russes proches de l'oligarchie plutôt que d'investir par eux-mêmes). Un aspect préoccupant de cette tendance est la faiblesse des PME en Russie qui ne représentent que 15% du PNB et 5% des sociétés crées cette dernière décennie. L'autre facteur environnemental dangereux pour le pays, est la disparition du pergélisol / mollisol dans la toundra (voir carte, zone violette), au nord, directement lié au réchauffement climatique. Cette disparition, en plus de l'effet destructeur de l'environnement et des infrastructures humaines, pourrait surtout libérer du méthane en quantité importantes dans l'atmosphère (21 fois plus nocif que le CO2).
Finalement, un des plus grands challenges de la future présidence de M. Medvedev sera de trouver une place géopolitique équilibrée pour la Russie du XXIème siècle. Ses intérêts post-soviétiques à long terme n'étant pas encore éclaircis, il faut probablement s'attendre à des changements. Il s'agira notamment de la politique caucasienne de cette présidence vis-à-vis de régimes discutables comme celui du Kazakhstan et de sa politique de voisinage avec des pays de son ancienne sphère d'influence comme l'Arménie, la Géorgie, la Moldavie, l'Ukraine et la Biélorussie. Il s'agira surtout d'une politique de sécurité compatible avec l'OTAN, au risque de voir une nouvelle guerre froide démarrer. De même, la présence du géant économique européen, en cours d'intégration économique et potentiellement politique, à la frontière russe créera une pression économique interne à la Russie pour le règlement des conflits énergétiques et la recherche de synergies économiques permettant de prendre le relai du boom énergétique russe à moyen terme. L'émergence lente de l'Organisation de Coopération de Shanghai, de son rôle militaire stabilisateur, de promotion culturelle et potentiellement d'intégration économique asiatique, permet d'imaginer la stabilisation de l'Asie Centrale et de l'Asie du Nord, de même que la participation constructive de la Russie dans les Pourparlers à Six sur la Corée du Nord (voir billet). Quelques signes laissent entrevoir un début de dialogue constructif comme l'accord au Conseil de Sécurité entre ses cinq membres permanents sur les sanctions iraniennes, de même que le rôle constructif au sein du Quartette travaillant sur la feuille de route censée régler le conflit israélo-palestinien. A l'inverse, la politique de blocage sur l'indépendance et la reconnaissance du Kosovo, et de menaces à l'encontre de tout acte de maintien de la paix sur le continent européen qui n'aurait pas l'assentiment explicite de la Russie, laissent présager le pire; bien que cette position à l'égard du Kosovo puisse trouver une logique dans la crainte de l'émiettement du Caucase Russe dans une série de revendications indépendantistes qui seraient légitimées par la reconnaissance internationale du Kosovo. Un facteur probable de changement de la politique géoéconomique de la Russie est la diversification des investissements liés aux fonds provenant de la magne pétrolière. Les sociétés russes cotées à Londres et New York commencent à se multiplier et changent déjà la nature des relations entre les Etats, cette tendance s'accentuera dans les années à venir.
Quindi... Le scrutin lui-même, bien que contrôlé a minima par les observateurs internationaux, aura probablement reflété le souhait des russes malgré les irrégularités probables dans certaines provinces, comme lors du scrutin législatif. Pour comprendre cela, il faut intégrer les traumatismes successifs, pour les russes, qu'ont représentés la chute de l'URSS, le régime des oligarques et mafieux sous Eltsine, la perte d'influence internationale, devenue insupportable quand il s'agissait de voir s'installer des bases de l'OTAN dans le "Monde Russe" (l'ex-URSS), la guerre de Tchétchénie, la possible désagrégation de la Russie Caucasienne et la crise économique des années 90. A l'inverse M. Poutine se réclame de la stabilité politique du nouveau régime, du retour de la Russie sur la scène internationale, de la fin de la guerre en Tchétchénie et du succès de l'économie depuis le début du nouveau siècle. Toutes ces affirmations sont exagérées: la stabilité politique est liée à une concentration totale du pouvoir qui ne saura se renouveler localement et une guerre secrète contre les anciens oligarques remplacés par les hommes du président; le retour sur la scène internationale est fragile et peu cohérent, il s'agit avant tout de provocations et démonstrations de puissance; la Tchétchénie est sous contrôle d'un ancien opposant nationaliste radical devenu allié de circonstance du régime, Ramzan Kadyrov (l'ancien directeur des services de sécurité de la présidence tchétchène); l'économie est en surchauffe et ne bénéficie pas de facteurs comparativement bénéfiques à part pour les industries énergétique et d'armement.
Dimitri Medvedev sera dans une position inconfortable pendant toute la durée de son mandat, Poutine n'ayant pas hésité à mentionner son rôle à venir dans les affaires internationales et la politique de sécurité (en plus des attributions classiques exécutives du rôle de Premier Ministre). La possibilité d'un mandat raccourci de Medvedev est souvent évoquée, ce qui permettrait à Poutine de revenir au pouvoir tout en respectant la constitution. Cependant, l'ouverture économique possible du régime sous ce nouveau président, plus jeune, plus libéral, risque de compliquer la donne; même si son expérience à la tête de Gazprom ne permet pas d'espérer une remise en cause de l'oligarchie existante. Une autre possibilité évoquée, plus optimiste, est celle d'une période de transition avec les deux hommes suivie d'un retrait progressif de Poutine de la vie publique.























Tes notes sont toujours aussi riches et instructives !
Pour ton information, je t'ai "tagué" sur mon blog, tu te dois de révéler 6 aspects te concernant. Au plaisir de te lire.
Rédigé par: Christelle | 05 mars 2008 à 12:25