Lee Myung Bak, élu le 19 décembre dernier, a démarré ses fonctions présidentielles lundi dernier (il avait remporté l'élection avec 48,7% des voix face aux 26,1% de son principal adversaire Chung Dong Young du Nouveau Parti Démocratique Unifié, UNDP, libéral démocrate). Ce conservateur, candidat de l'opposition, du Grand Parti National (GPN) a réussi à créer un mythe autour de sa personnalité. Né au Japon en 1941, alors que la Corée est une colonie nippone, il vient d'un milieu très modeste (son père était fermier). Lors du retour de sa famille en Corée du Sud, leur embarcation sombre avec tous leurs biens. Afin de se payer des cours du soir à Pohang, Lee Myung Bak travaille sur les marchés, puis, pour se payer ses cours d'université, il ramasse les ordures à Séoul. Il passera quatre mois en prison pour avoir manifesté contre la normalisation des relations entre la Corée du Sud et le Japon. Embauché à 24 ans chez Hyundai (conglomérat coréen, chaebol, spécialisé en construction, industrie lourde et automobiles), il deviendra le PDG de Hyundai Engineering à 36 ans. A 51 ans, il quitte le chaebol pour rentrer en politique et devient maire de Séoul à 61 ans. Il sera très apprécié pour son action sur les transports publics (système de corridors de bus propres) et sa réhabilitation d'une promenade de 6,5 km le long d'un ruisseau (voir photo) au centre de la capitale (précédemment recouverte par une autoroute), le Cheonggyecheon (pour un coût de $900 millions). Son accession à la présidence du pays étend le mythe d'un homme issu d'une époque dorée de l'histoire coréenne, venu réhabiliter la politique nationale. Cependant, le risque d'une destruction rapide du mythe existe avec une enquête en cours sur la restauration du Cheonggyecheon pour laquelle le vice-maire Yang Yun Jae et Kim Il Ju, tous deux du GPN, ont été arrêtés, et une enquête parlementaire sur l'affaire BBK (une société d'investissements que Lee Myung Bak présidait avec Kim Kyung Joon selon ce dernier), même si Lee Mung Bak ne devrait pas être inquiété grâce à l'immunité présidentielle. Par ailleurs trois des ministres désignés ont du se retirer pour cause d'opérations immobilières douteuses.
Contrairement aux deux campagnes présidentielles précédentes qui s'étaient centrées sur la politique étrangère, celle-ci a eu l'économie comme sujet principal. Les préoccupations des sud-coréens (dans le cadre du climat de dégel dans les relations entre les deux Corées) sont tournées vers les disparités économiques grandissantes entre les classes sociales les plus élevées et les plus pauvres, la hausse des prix et les difficultés croissantes des jeunes à trouver de l'emploi (le taux de chômage des 15-29 ans est plus de deux fois supérieur à la moyenne nationales: 7,2% par rapport à 3,3%). La situation des jeunes face au marché du travail s'est dégradée depuis la crise financière des années 90, surtout parmi les 25-29 ans (à la sortie du service militaire obligatoire et de l'éducation tertiaire quasi universelle), diplômés d'un titre d'éducation tertiaire (seuls les emplois précaires sont épargnés par la crise). Un certaine image fragmentaire de la croissance chinoise à deux chiffres donne l'impression que leur pays, pourtant à la pointe de l'innovation technologique et avec des exportations en hausse, n'est pas suffisamment dynamique. Ainsi, malgré la croissance moyenne de 5% et une progression du revenu par tête de 4,5% depuis une décennie, un salaire mensuel moyen de 1 970€, les inégalités croissantes deviennent flagrantes, avec une contraction de la classe moyenne (une subsistance de base a été crée en 2000 dont 1,5 millions de personnes sont tributaires à ce jour). La crédibilité de Lee Myung Bak sur les sujets économiques est renforcée par son expérience de gestionnaire dans un des principaux chaebol du pays, mais aussi sa gestion publique lors de son mandat comme maire de Séoul. Ses discours empreints de pragmatisme ont aussi renforcé sa crédibilité en la matière et renforcé le désaveu de la politique de centre gauche menée par ses prédécesseurs. Son plan de relance économique, baptisé "747", a reçu l'appui de la Fédération des Syndicats Coréens. Les principaux objectifs recherchés sont: 7% de croissance, $40 000 de revenus annuels per capita et une économie sud-coréenne au 7ème rang mondial. Il souhaite favoriser la flexibilité de l'emploi pour créer 3 millions de nouveaux emplois, permettre une plus grande concurrence, réduire les impôts et construire un système de canaux sur la péninsule. Toutes ces politiques ont été plébiscitées par les jeunes sud-coréens pendant la campagne présidentielle.
L'autre sujet de préoccupation des sud-coréens pendant cette campagne présidentielle, du point de vue social, a été la relation complexe du pays avec le multiculturalisme qui bouscule son homogénéité ethnique historique (favorisée pendant les dictatures militaires, 1948-1979, le pays est sous le régime du droit du sang). Le nombre d'étrangers s'étant multiplié dans le pays (multiplié par trois en 10 ans, les principales populations immigrées sont chinoises, américaines, vietnamiennes, philippines et thaïlandaises) pour atteindre un million (sur 49 millions d'habitants). Le nombre de mariages mixtes a lui aussi été multiplié par trois. Le problème du multiculturalisme prend toute son importance au regard des chiffres de natalité (un des taux les plus faibles avec 1,3), des départs (170 000 sud-coréens ont renoncé à leur nationalité au cours de la dernière décennie) et des arrivées (50 000 au cours de la dernière décennie). Pour faciliter l'intégration des immigrés, Lee Myung Bak souhaite la mise en place de centres d'aide pour l'installation des étrangers en Corée du Sud.
Bien qu'ayant assoupli la position traditionnellement dure de son parti sur le sujet des relations avec la Corée du Nord, des craintes demeurent sur les intentions du Président Lee Myung Bak à ce sujet (sa candidature avait été contestée au sein de son parti par des figures historiques pour sa position "trop conciliante" sur ce sujet). Il s'agirait potentiellement de remettre en cause la "Politique du Rayon de Soleil" (aide à la Corée du Nord) mise en oeuvre par ses deux prédécesseurs, Kim Dae Jung et Roo Moon Hyun, tous deux démocrates. La politique étrangère "réaliste" souhaitée par le nouveau président et ses conseillers, la Doctrine MB, favorise un renforcement des liens avec les Etats-Unis (et une meilleure préparation militaire en cas de conflit avec des investissements importants et une réorganisation de l'armée) au même temps que la mise en place de liens plus constructifs avec les nord-coréens. L'intention de cette nouvelle politique est de remplacer les aides récurrentes de la Corée du Sud à la Corée du Nord par une série d'investissements et la mise en place d'une Communauté Economique Coréenne. Cette dernière travaillerait avec un fonds de coopération de $40 milliards sur des projets d'économie, finance, infrastructures, éducation et santé. Un des objectifs recherchés par cette politique est le découplage entre les aides humanitaires et les discussions sur la dénucléarisation de la péninsule. On sent une intention de préparer, peu à peu, la réunification des deux Corées plutôt que simplement un dialogue continu avec des gestes symboliques. Cependant, les déclarations récentes du nouveau président au sujet de sa politique étrangère, et tout particulièrement sa politique dans le cadre de pourparlers pour la dénucléarisation et, potentiellement, la réunification de la péninsule coréenne, pourraient mettre en péril les avancées récentes dans ce domaine. Un des facteurs de blocage potentiel se trouve dans les détails de la politique qui prône une aide économique permettant aux citoyens de la Corée du Nord d'atteindre un pouvoir d'achat équivalent à $3 000 d'ici 10 ans. Cette aide économique serait conditionnée à l'abandon total des prétentions nucléaires militaires de la Corée du Nord. Le manque de continuité dans l'attitude diplomatique de la Corée du Nord pourrait ainsi mettre à mal toute politique de rapprochement économique.
La crise du nucléaire militaire en Corée du Nord, initiée dans les
années 90, et ayant fait l'objet d'un premier accord entre 1994 et 2002, s'était empirée entre 2003 et 2006 avec le test d'un missile de longue portée en juillet 2006 et un essai nucléaire le 9 octobre 2006 près de Chongjin. Les négociations pendant toute cette période ont finalement connu une percée en février 2007 dans le cadre des pourparlers à six. L'accord spécifiait la fermeture du réacteur nucléaire de Yongbyon, et de l'usine de retraitement des déchets, en les plaçant sous surveillance de l'AIEA. En échange, la Corée du Nord devait recevoir 50 000 tonnes d'énergie fossile, et le déblocage d'une partie de ses avoirs à l'étranger. Cette première phase, ainsi que la normalisation des relations diplomatiques avec les Etats-Unis et le Japon, a eu lieu. Par contre, la deuxième phase, avec une déclaration de toutes les activités nucléaires de la Corée du Nord, en échange de 950 000 tonnes d'énergie fossile, a pris du retard. Mais ces deux phases, n'intégraient pas de déclaration sur les installations d'enrichissement d'uranium, ou les ogives nucléaires militaires existantes. Ce déblocage du dossier avait eu lieu grâce au changement de politique de Pyongyang et Washington. Le premier, ressentant les effets des embargos financiers, et souhaitant débloquer ses fonds à l'étranger, le deuxième, à cause de ses difficultés stratégiques en Afghanistan et Irak, et le besoin d'obtenir une victoire diplomatique (devenu flagrant lorsque les Etats-Unis ne se sont pas opposés à la vente d'armes conventionnelles par la Corée du Nord à l'Ethiopie en janvier 2007). Ces premiers pas vers un dégel des relations diplomatiques entre les participants, et de dénucléarisation de la péninsule coréenne, ne permettent cependant pas de lever le voile de suspicions mutuelles parmi les négociateurs. Cependant, ce long processus de négociation n'en est qu'à ses débuts (de discussions sérieuses). Le calendrier de dénucléarisation reste à déterminer; tout comme le début des discussions sur les droits de l'homme et les armes conventionnelles en Corée du Nord; et les compensations économiques et garanties de sécurité pour la Corée du Nord. C'est ce qui rend la tâche du président Lee Myung Bak d'autant plus difficile. Il pourrait aussi, peut-être, recevoir une aide de la Russie et du Japon, très désireux de s'implanter géopolitiquement dans cette région. Des investissements économiques et en infrastructures en Corée du Nord, concertés entre la Russie, la Chine, la Corée du Nord et la Corée du Sud seraient une issue potentielle des pourparlers à six. Par ailleurs, Lee Myung Bak a fait plusieurs signes en direction du Japon pour réhabiliter une relation diplomatique tendue sous son prédécesseur (suite aux visites de l'ex-Premier Ministre Japonais Koizumi en Corée du Nord et ses visites régulières au sanctuaire shintoïste de Yasukuni, où sont
honorés les soldats japonais tués dans les guerres modernes, y-compris
des criminels de guerre qui ont agi pendant la colonisation japonaise de la Corée 1905-1945).
Quindi... L'alternance à la tête de l'Etat Sud-Coréen démontre la réussite du processus de démocratisation démarré en 1987 et mené à bien par les progressistes et les libéraux démocrates. Il en va de même pour la participation accrue de la société civile (à travers des mouvements citoyens et des syndicats actifs) dans les affaires du pays et la prise en compte des besoins environnementaux dans la gestion des villes. Cependant, les politiques économiques prônées par le nouveau président démontrent un recul de la recherche d'une social-démocratie, d'une coordination des actions gouvernementales avec les corps intermédiaires et d'une politique de la main tendue envers la Corée du Nord et le Japon au profit d'une recherche d'un meilleur bien-être matériel, une réduction de l'insécurité du marché du travail, et une relation plus commerciale avec la Corée du Nord. Les élections législatives d'avril 2008 rétabliront peut-être une partie de ce mouvement de balancier politique mais les libéraux démocrates, le centre gauche et la gauche radicale sont tous trois au milieu d'un processus de reconstruction de leurs plateformes programmatiques.
Malgré des avancées symboliques dans le dialogue inter-coréen; comme le concert de l'orchestre philarmonique de New York à Pyongyang ces jours-ci, avec toute l'émotion que cela représente; et l'ouverture d'une ligne de transport ferroviaire de marchandises entre les deux morceaux coupés de la péninsule; nous nous trouvons dans un cadre de tensions issues de la guerre froide. Ces tensions pourraient être exacerbées à tout moment compte tenu de la personnalité explosive du Président nord-coréen Kim Jong Il. Bien qu'ayant connu un certain dégel cette dernière année, les relations bilatérales sous le mandat du nouveau président sud-coréen Lee Myung Bak, pourraient aller dans les deux sens. Soit ses projets, notamment celui d'une Communauté Economique Coréenne, seront perçus comme étant bénéfiques pour la Corée du Nord à long terme, lui permettant de se désenclaver, et de rejoindre la communauté internationale. Soit, le renforcement de la pression exercée sur la Corée du Nord pour sa dénucléarisation militaire, le rapprochement entre la Corée du Sud et les Etats-Unis et la réorganisation et modernisation militaires sud-coréennes seront perçues comme des signes d'encerclement de la Corée du Nord et la guerre froide entre les deux pays redémarrera. Néanmoins, la relation historique entre les communistes et les réalistes a parfois permis de faire des bonds importants en matière diplomatique (Administration Nixon en Chine, Administration Reagan avec l'URSS). Dans cet esprit, il est concevable que les pratiques réalistes de Lee Myung Bak (bien qu'il emprunte de nombreuses idées multilatéralistes) soient mieux comprises que la politique antérieure par Pyongyang et permettent un dialogue plus serein sur la péninsule.























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